CHAPITRE XII
Des conférences.
L'homme d'étude a besoin, surtout pendant les premières années, d'échanger ses idées avec des amis qui partagent ses goûts. Une causerie intelligente le maintient en haleine ; il y trouve toujours un encouragement et souvent une lumière.
On peut, avec le temps, acquérir la force de marcher seul. Ce n'est pas cependant le cas du plus grand nombre. Combien de travailleurs, annihilés par l'isolement, ont perdu courage! Il faut aux hommes qui vivent de l'intelligence une société. Aussi les voit-on, poussés par une sorte d'instinct, se rechercher les uns les autres.
Les jeunes gens ne sauraient échapper à cette nécessité. On peut même affirmer que leur avenir dépend, en grande partie, de la facilité qu'ils ont de se ménager ces relations intellectuelles.
Les circonstances les font naître. 11 suffit de mettre tous ses soins à les rendre durables et utiles. Pas n'est besoin pour cela d'une organisation savante et compliquée. L'initiative personnelle, le désir d'augmenter ses
connaissances, et une grande liberté d'esprit et de cœur avec des amis estimés ont sur ces réunions une influence beaucoup plus grande que tous les règlements administratifs. L'autorité supérieure doit les faciliter ; il n'entre guère dans son rôle de les provoquer. Ce ne peut être que le résultat de la bonne volonté des individus..
Et encore les hommes capables d'apprécier de pareilles réunions ne sauraient-ils être nombreux . Les esprits sérieux, dominés par un désir ardent de s'instruire, ne seront jamais qu'à l'état d'exceptions. Il faudra s'estimer heureux s'il s'en trouve cinq ou six assez rapprochés les uns des autres pour se réunir aisément . Ce chiffre n'est pas lui-même indispensable. S'il se réduisait à deux, ces deux hommes devraient mettre leurs lumières et leur travail en commun.
Ces conférences exigent de ceux qui les fréquentent, pour leur être profitables, une certaine force intellectuelle, une volonté sincère d'augmenter leur savoir et un grand amour de l'étude. Ils doivent, en outre, se persuader de leur insuffisance personnelle à épuiser seuls toutes les questions, et être disposés, soit à reconnaître leurs erreurs, soit à recevoir la vérité de tous ceux qui peuvent la leur donner. Les esprits faux et obstinés et les bavards seraient un obstacle qu'il est nécessaire d'écarter.
Inutile de soumettre ces conférences à une réglementation minutieuse et à un plan conçu ajoriori. Leur but est émminement pratique; elles doivent répondre aux goûts et aux besoins de ceux qui les suivent. Les nécessités courantes en déterminent le sujet.
Ceux qui n'ont pas l'avantage de vivre à côté d'un
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homme mûri par Texpérience du travail personnel tii*eront profit des conseils suivants. Ils uiontrent de quelle manière ces conférences peuvent devenir faciles et profitables. Ces simples indications, qu'il ne faudrait pas appeler une méthode, sont destinées à leur ouvrir la voie. Le temps et le travail, secondés par le bon vouloir de chacun, feront le reste.
1. Deux ou plusieurs jeunes prêtres peuvent se proposer d'étudier ensemble un ouvrage qui mérite cet honneur. Chacun doit en avoir un exemplaire. Tous le lisent. Cette première lecture est suivie d'un examen approfondi et minutieux, auquel tous prennent une part déterminée. L'application à s'acquitter fidèlement de sa tâche n'est pas un motif de ne prêter aucune attention aux remarques diverses que cette étude provoque.
Voici un certain nombre de questions que Ton peut se poser à la lecture d'un ouvrage . Elles indiquent les points de vue auxquels il convient de se placer pour le juger en connaissance de cause. Les membres de la conférence se partagent, suivant leurs goûts, les réponses à donner.
L'auteur est-il connu? Sa situation, ce que Ton sait de lui, des ouvrages antérieurs lui donnent-ils une compétence spéciale ? Quel but a-t-il poursuivi dans son livre ? Le titre donne-t-il une idée exacte du contenu ? Quel est le plan adopté ?
Quelle est la littérature du sujet? L'auteur l'a-t-il connue? ses opinions sont-elles d'accord avec celles de ses devanciers ? Sur quoi portent les divergences ? L'auteur a-t-il motivé suffisamment ses propres opinions ?
Quelles sont les sources du sujet '? L'auteur les a-t-il connues et critiquées avec justesse? En a-t-il tiré tout le parti désirable ? A-t-il soumis à un contrôle suffisant chacun des faits acceptés par lui ? L'ordre établi entre les faits est-il raisonnable? L'auteur n'abuse- t-il pas des conjectures ? A-t-il négligé des points importants ? N' a-t-il pas généralisé des faits particuliers? Quelle est la valeur littéraire de l'ouvrage ?
Cet examen faitentrer le lecteur dans l'intimité du travail auquel s'est livré un auteur pour préparer, ordonner et composer son ouvrage ; il reconstitue la méthode adoptée par lui et il apprécie les résultats obtenus. On devine tout le profit qu'un jeune homme peut tirer d'une semblable lecture ; elle lui vaut une longue expérience personnelle. Mais qui aura le courage de la mener à terme? Ce qui est impossible pour un individu devient facile et presque agréable quand plusieurs réunissent leurs efforts.
Chaque membre de la conférence poursuit son enquête la plume à la main. 11 la communique à ses confrères, qui ont toute liberté de la discuter. Les avis échangés peuvent modifier certains jugements portés à la légère. Quelqu'un recueille les conclusions auxquelles on s'arrête et il fond, dans une rédaction unique, les diverses, communications. Lorsque ce travail est terminé, ces jeunes gens savent que penser d'un ouvrage, et ils ont, sur un ensemble de questions, des idées personnelles. Ils se sont exercés à l'art difîcile et important de lire avec intelligence. C'est dire qu'ils ont bien employé quelques journées de lecture et quelques heures de travail.