THEATRE DU ''STURM UND DRANG
Le théâtre allemand a parcouru ainsi une carrière déjà longue, essayé de toutes les formes, mais sans trouver sa voie. Encore trop mécanique avec Lessing, le drame allemand s'est trop iatériorisé avec Gœthe, qui a fait presque entièrement abstraction de l'élément théâtral, puis s'est extériorisé de nouveau avec Schiller (1), au détriment de la peinture des caractères. Sciiilier Jaissa envahir le drame par des éléments épiques, lyriques et oratoires (2), brisa ainsi la forme dramatique sans la rendre plus poétique (3). Sous l'influence de l'esthétique philosophique naquit la théorie de l'œuvre d'art abstraite, dont le caractère lyrique, épique ou oratoire est déterminé par la forme extérieure, accidentelle, non par l'inspiration fondamentale (4). Enfin, jjour les dramaturges de nos jours, qui suivent les traces de Scribe, l'œuvre dramatique consiste dans une combinaison habile de procédés, de ficelles de métier, destinée à provoquer la surprise par des moyens purement extérieurs (5).
Aucune des tendances de l'époque moderne ne satisfait donc pleinement aux conditions de l'art dramatique (6). Le problème consiste à rechercher les conditions grâce auxquelles un vrai poète dramatique donnera enfin à l'Allemagne le théâtre véritable qu 'elle ne possède pas encore. C 'est là, précisément, le but des Etudes sur Shakespeare.
Shakespeare
Car Shakespeare est le seul modèle que les Allemands pui:-,sent et doivent imiter. Il est le poète dramatique par excellence, celai qui a su opérer la fusion la plus complète et la plus harmonieuse de la poésie et de l'art théâtral (7). S'il n'appartient pas à notre nation, il est d'une race parente de la nôtre, et il est beaucoup plus près de nous que les Grecs anciens (8).
Dès ie dix-huitième siècle, d'ailleurs, Shakespeare apparut à quelques critiques et écrivains clairvoyants comme le modèle à imiter. Lessing le désigna comme tel dans sa Dramaturgie, et joi-
(1) V, 233. — (2) Cf. V, 52.— (3) Cf. V, 45-46, 233, 435.— (4) V, 43.— (5) V, 49. — (G) V, 51. — (7) V, 507 (Cf. V, 500). — (8) V, 44.
gnit lui-même, dans quelques-unes de ses pièces, l'exemple au précepte (1). Si, dans Emilia Galotti, la technique extérieure est française, la peinture des caractères est à la manière de Shakespeare (2). Minna von Banihehn, directement et délibérément, imite Sjiakcspeare (3). Malheureusement Lessing ne comprit pas \raiment le tragique de Shakespeare, et construisit ses propres pièces avec son intelligence plutôt qu'avec son imaginativa (4j.
Mais ses conseils et son exemple ne furent pas donnés en vain. Ije théâtre allemand de son temps s'inspire presque en totalité de celui de Shakespeare (5). Cela a été montré déjà pour les premières pièces de Schiller. Gœthe étudia les œuvres du grand poète anglais dans sa Dissertation sur Shakespeare, s'inspira de lui dans ses premières œuvres dramatiques, particulièrement dans G<ietz et Egr,i07ii (6).
Vers la même époque, les auteurs du Sturm und Drang montraient, pour l'auteur d'HamJet, la même prédilection, Leisewitz dans Julius von Tarent (7), Klinger dans Conradin (8) et Les Jumeaux {'j).
Ainsi, le théâtre allemand moderne, jusqu'au moment où l'influence des anciens devint prépondérante chez Gœthe et Schiller, et où celle des Français s 'exerça de nouveau malgré Lessing, s'inspira surtout de Shakespeare. C'est à cette époque que les pièces allemandes ont possédé le plus entièrement les caractères de l'œuvre dramatique véritable. Plus tard Hegel, voulant établir la notion abstraite du tragique, ne put éviter de se renseigner aussi auprès de Shakespeare ; mais ce fut pour proclamer son théâtre inférieur à celui des anciens Grecs. C'est, en réalité, à lui seul que Hegel aurait dû demander la notion de l'art dramatique moderne, celui des anciens ne pouvant plus revivre. D'autre part, il est le poète dramatique par excellence, « parfait ». Etudier ses drames, en découvrir l'inspiration fondamentale, le but, les moyens adoptés en vue de ce but, cela revient à établir les règles même de l'art dramatique. Dire ce que Shakespeare a fait, c'est dire, en même temps, ce qu'il faut faire pour produire, sinon des chefs-d'œuvre, du moins des pièces vraiment dramatiques, faites pour la scène, propres à être jouées, et capables de produire l'illusion.
(1) V, 44. — (2) V, 328. — (3) V, 330. — (4) V, 45, 273 (Cf. V, 329, 337-38). — (5) V, 45. — (6) Cf. suprù. chapitre sur Gœthe (Cf. V, 176). — (7) V, 339-40. — (8) V, 340. — (9) V, 340-42 ; ms. 57-60.