‹ Les Études sur Shakespeare d'Otto Ludwig exposées dans un ordre méthodique et précédées d'une introd. littéraireChapitre 2 sur 24 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Déjà avant l'année 1851 Ludwig, dans des cahiers divers, parfois sur de simples feuilles détachées, un peu au hasard, avait noté par écrit les réflexions que lui inspiraient l'art du théâtre en général, certaines œuvres ou certains auteurs dramatiques en particulier. De bonne heure, il s'était habitué à tourner de préférence ses regards vers Shakespeare, comme vers le poète dramatique par excellence. Sous l'influence de cette communion de plus en plus intime avec l'auteur de Macbeth, la conception tragique de Ludwig s'était peu à peu modifiée. De même avaient progressivement pris une forme nouveUe et plus exacte ses idées sur la composition de la tragédie, sur les rapports réciproques de l'action extérieure et du caractère des personnages, sur le dialogue, la langue, l'importance du rôle de Tactiiur. Il n'eût pas été possible à Ludwig, sans cette connaissance, de plus en plus approfondie, de l'œuvre shaliespearienne, d^acquérir les si belles qualités qui font de VErhforster et des MaccaUes deux des pièces les plus remarquables du

théâtre allemand.

On ne saurait donc prétendre que l'étude de Shakespeare ait été iusqu'ici, nuisible à Ludwig. C'est, évidemment, le contraire qVa est vrai. Or, les MaccaUes, terminés en 1852, sont, non seulement sa dernière œuvre représentée, mais encore la dernière qu'il ait complètement rédigée. D'autre part, des 18j)l, Ludwi- décide d'étudier Shakespeare d'une manière a la lois plus complète et plus approfondie, et lui consacre des cahiers spéciaux dont le nombre ira peu à peu croissant. Mais c est

Burtout iaprès les Maccahées que Ludwig se consacre, avec une ardeur qui finira par devenir presque exclusive, à l'examen de son modèle. C 'est donc une période nouvelle que semblent inaugurer, dans l'activité littéraire de Ludwig, ces Etudes sur Shakespeare. D 'une part, Ludwig travaille sans relâche à ce nouvel ouvi-age, y ajouta sans cesse, aux hasards de la réflexion ou des problèmes qui hantent son esprit, des lignes et des pages, et encore de nouvelles pages et de nouvelles lignes, remplissant infatigablement plusieurs cahiers de sa fine écriture, jusqu'à la veille même de sa mort. D'autre part, s'il compose, pour vivre et faire vivre sa famille, des nouvelles qui sont des chefs- d'œu- \T:e du genre narratif : Die Heiteretèi (1854), Zwischen Rimmel uni Erde (1855), il semble que sa veine dramatique soit tarie. Il ne produit plus pour le théâtre que des œuvres fragmentaires, souvent même de simples études préliminaires de pièces restées à l'état de projet. Y a-t-il, entre ces deux phénomènes, lure coïncidence.^ Faut-il, au contraire, établir entre eu\ une relation de cause à effet, et attribuer, à l'exercice anormal de la faculté critique, une influence désastreuse sur la création poétique F

Avant de répondre à ces questions, il convient de se demander tour, d 'abord s 'il existe, entre les Etudes et les travaux dramatiques de Ludwig, un lien qui les rende solidaires les uns des autres, ou s'il faut y voir deux domaines indépendants. A défaut des déclarations du poète lui-même, il suffit de jeter un coup d'oeil sur. les manuscrits pour se convaincre que cette dernière hypothèse est inadmissible.

Ces manuscrits offrent l'aspect d'un véritable chaos, et, certes, les éditeurs qui ont entrepris d'en extraire, pour les publier, les passages les plus significatifs, ont eu grand mérite à ne pas se laisser rebuter par une tâche en apparence impossible. Pas de divisions en chapitres, pas de rubriques, pas de titres permettant de s'orienter dans cette suite de pages couvertes d'une écriture très serrée, parfois illisible, où abondent les surcharges et les renvois ; où la phrase a peine écrite est aussitôt modifiée ou complétée par des additions ou des corrections marginales ; où le moindre coin est utilisé pour noter promptement, avant qu 'elles n 'aient échappé à la mémoire, une idée nouvelle, une conception différente, une objection à faire, une recherche à approfondir ; à tel point que l'auteur, incapable de se reconnaître lui-même dans ce désordre, a dû munir

ses cahiers (tout au moins deux d'entre eux, 1 et 2) d'une table des matières indiquant, page par page, les sujets traités. Les questions les plus diverses sont abordées dans une même page, sans aucun lien apparent. Que conclure ? Sinon que Ludwig les examinait en raison des sujets dramatiques qui, en même temps, le préoccupaient ? Qu'il cherchait ainsi à résoudre, dans l'ordre même où elles se présentaient à son esprit, les diflicaltés soulevées par tel sujet qu'il traitait au mémo moment, tel personnage dont il traçait le caractère, tel dialogue qu'il rédigeait ? La solution de tous ces problèmes, c'est à Shakespeare que toujours il la demande, comme au maître incontesté de l'art dramatique. Mais, pour mieux comprendre Shakespeare, il étudie aussi les autres dramaturges, anciens ou modernes, compare leurs procédés aux siens, les éclaire les uns par les autres. Et c'est ainsi que, dans les Etudes sur Shakespeare, la part du lion est réservée, comme il convient, au grand poète anglais : mais en même temps les tragiques grecs, les Français classiques et modernes, les Allemands de la grande époque : Goethe, Schiller, Lessing, et leurs successeurs, jusqu'à Hebbel et aux autres contemporains de Ludwig, y occupent une largo place. licurs noms apparaissent presque à chaque page à côté de celui de Shakespeare, leurs œuvres les plus importantes y sont examinées, parfois en détail, souvent aussi simplement mentionnées, effleurées d 'une ligne ou d 'un mot.

Mais surtout, les œuvres de Ludwig interviennent à chaque instant dans le développement, et toujours on constate, après un passage sur Shakespeare, Schiller, Gœthe ou Hebbel, qu'il était destiné à éclairer l'auteur lui-même sur ses propres œuvres. Des pages entières consacrées à Shakespeare concernent en réalité Agnès Bernauer, Marine Falîeri, Marie Stuart, Tihérius Gracchus, ou telle autre pièce de Ludwig alors sur le chantier. Et, sans doute, ces sujets étaient en même temps étudié<^ par lui dans des cahiers spéciaux ; mais souvent les passages les plus importants pour déterminer la genèse de chacun d'eux, ou la conception que s 'en faisait le poète, se trouvent, non point dans ces manuscrits particuliers, mais dans celui des Etudes sur Shakesfyeare, insérés au milieu d'un développement général sur l'action, le dialogue ou les caractères.

Ces notes sont donc, en principe, destinées par le poète à son usage personnel, non au publie. Il n'étudie pas Shakespeare en soi, pour déterminer abstraitement ses mérites et ses qualités,

pour ajouter simplement une dissertation nouvelle aux nombreux travaux publiés, déjà à cette époque, sur le poète anglais, mais afin d'en tirer profit pour ses propres œuvres dramatiques (j).

Il veut éviter à ses pièces futures les défauts des premières, leur donner les qualités que celles-ci ne possédaient pas encore. Il est l'apprenti attentif aux conseils du maître qui lui apprend son métier (2) . Il ne demande point à Shakespeare le moyen de composer des œuvres de génie, mais simplement comment, par quels procédés pratiques, on peut construire une pièce vraiment dramatique, qui produise tout son effet à la représentation ; quels sont les sujets tragiques ; comment il faut les concevoir pour que chacun d'eux forme un tout organiciue ; quels éléments constituent un drame, et quels sont leurs rapports réciproques ; s'il faut attribuer plus d'importance à l 'action ou aux caractères ; comment une pièce doit être composée pour que chacun des éléments y reçoive la place et l'importance qui lui reviennent ; comment il faut faire parler les personnages ; quels sont les rôles respectifs de l'acteur et du poète ; dans quelle mesure ils collaborent à une même œuvre, comment ils se complètent ; de quelle manière s'opère la fusion de l'art théâtral et de la poésie ; quelle part rendent à l'intelligence, quelle mission incombe à l'imagination. Il lui demande, en un mot, les idées directrices et la technique de son métier.

Dajis l'évolution du talent dramatique de Ludwig, les Etudes sur Shakespeare jouent donc le même rôle que, dans celle de Schiller, les études d'histoire et d'esthétique. Après des débuts aussi brillants, mais aussi imparfaits encore, à maints égards, que Les Brigands, La Conjurafwn de Fiesque, Intrigue et Amour, Don Carlos, Schiller reconnaît que ces œuvres souffrent toutes d'un même mal, qui est l'ignorance de l'homme en général, du cœur humain en particulier (3). Ses personnages ont une vie dramatique souvent très intense, mais n'ont point de vérité psychologique. Ils sont des créations de l'imagination de l'auteur, jouissantes et poétiques, mais irréelles. Dépoui'\Ti de ce don d'observation qui donne, aux moindres œuvres de Grœthe, une telle fraîcheur de vie, et reconnaiœant enfin que, sans vérité

(1) Cf. V, 51-52, 35-36.

(3) Cf. VI, 307.

psychologique, il n'est point de héros tragiques possibles, Schiller demande à l'histoire et à la philosophie de lui fournir indirectement les matériaux qu'il ne peut emprunter direciement à la réalité vivante (1). C'est seulement après cette sorte de cure philosophique et historique qu'il retourne au théâtre, et compose les pièces de la deuxième période : Wallenstei7i, Jeanne d'Arc, Marie Stuart, La Fiancée de Messine, Guillaumô Tell.

C'esr une cure du même genre qu'entreprend Ludwig en étudiant Shakespeare. Mais ce n'est pas pour remédier aux mêmes défauts, car ce don d'observation qui manquai^ à Schiller, l'auteur de VErhforster, Entre Ciel et Terre, La Heiteretei le possédait au plus haut point. Les questions qu'il pose à Shakespeare concernent uniquement le théâtre et ses lois spéciales ; et s'il 1 interroge, c'est dans la conviction que ses réponses formuleront les règles même de l'art dramatique, et qu'en s'y conformant il composera des œuvres d'accord avec les exigences de la scène. « Je n'ai pas écrit ces études — déclarait-il un jour à l'acteur viennois Joseph Lewinsky — avec la pensée de les publier, mais pour moi seul. Elles sont le journal et l'histcire de ma propre éducation dramatique. Je voulais, par ces études, me frayer un chemin » (2) .

Mais il n'est lui-même qu'un des nombreux ouvriers qui travaillent à enrichir la scène allemande. A tous les poètes, Shakespeare fournira les règles communes auxquelles ils devront se plier pour que, de leurs efforts coordonnés, résulte enfin une œuvre d'ensemble dont le théâtre puisse s'enorgueillir ; il leur révélera ce secret de l'art dramatique qui, depuis sa mort, semble définitivement perdu ; il leur apprendra comment on doit, comment on peut éviter les obstacles où sont venus successivement échouer les Français et les Allemands ; comment il sera possible de remonter le courant funeste qui semble emporter toute la littérature moderne vers les écueils du lyrisme, de la poésie épique, de la rhétorique ou de la philosophie ; comment son œuvre pourra enfin être continuée, adaptée à l'époque contemporaine, aussi parfaitement qu'il Pavait mise d'accord avec son propre siècle (3) .

Et c'est pourquoi Ludwig conçut plus tard l'idée de faire

(1) Cf. V, 273.

(2) VI, 324-25 (Cf. V, 52).

(3) Cf. V, 42-43, 4748, 58-59.

profiter ses contemporains des résultats de ses recherches (1), de publier sous une forme appropriée les fruits d'une méditation de plusieurs années. Mais, au début, c'est à lui seul qu'il les destinait. C 'est pour faire sa propre éducation de poète dramatique qu'il s'est mis ainsi à l'école de Shakespeare ; ce sont l'amour, le respect, le culte du théâtre, qui l'ont conduit, aprt-s avoir mis au jour des œuvres aussi puissantes que VErhfÔrster et les Maccahées, à redevenii- un humble écolier, à interroger modestement le maître, à recevoir avec reconnaissance ses enseignements.

Ces Etudes n'étant point destinées à la publicité, étant nn simple journal où Ludwig inscrivait, pour les retrouver au besoin ou les utiliser immédiatement, ses réflexions et ses impressions, à mesure qu'elles s'imposaient à lui, il ne faut pas; s'étonner du aé^sordre qui y règne ; il serait injuste de les juger comme une œuvre systématique, composée à loisir, suivant un plan rigoureusement tracé à l'avance. Leur rédaction chaotique, l'expression souvent gauche ou trop familière, les répétitions inévitables, ne doivent pas surprendre, et il ne conviendrait pas de les condanmer avec trop de sévérité. Si, au contraire; dans cette recherche ardente, aussi pénible que passionnée, l'auteur a découvert quelques vérités nouvelles, ou tout au moins projeté quelque lumière sur des beautés que nous goûtions et admirions sans en pénétrer les raisons, remercions-le d'avoir, au prix d'un labeur acharné, soulevé pour nous un coin du voile qui recouvre les œuvres du génie.

Sincérité de l'auteur

La genèse de ces Etudes nous est en outre un gage certain de la sincérité de Ludwig. Même si nous ne savions tout son amour pour la vérité, toute la franchise de son caractère, son manque total de basse envie à l 'égard de rivaux plus heureux, les conditions dans lesquelles furent rédigées ces notes nous garantissent qu'elles sont l'expression exacte, sans fard comme sans exagération voulue, de sa pensée la plus intime. Certes, ses jugements sur Gœthe, Schiller et Hebbel, sur nos classiques eux-mêmes, sont souvent très durs ; nous serions parfois tentés de nous dresser contre leur sévérité intransigeante, et d'inviter l'auteur à

(1) Cf. V, 51, 281.

plus de modestie. Nous aurions tort : nul n'est plus modeste que Ludwig, et ses Etudes en sont, par leur intention même, la preuve la plus décisive. Mais nul aussi n'a de l'art dramatique une idée plus haute ; nul ne l'aime d'un amour plus ardent, et n 'est disposé comme lui à lutter, fût-ce contre les plixs puissants, pour le faire triompher. Il est convaincu que tous les dramaturges postérieurs à Shakespeare, tant en France qu'en Allemagne, ont fait fausse route. Cette conviction profonde, il l'exprime telle qu'il la ressent, avec rudesse souvent, jamais avec aci'imonie ; pour rendre hommage à la vérité, non par jalousie ; pour donner à son pays le véritable théâtre qui lui manque encore, malgré Lessing, jamais pour obéir à un esprit de dénigrement ou de critique hargneuse et morose. Il parle toujours au nom de l'axt, jamais en son nom personnel. Voilà ce qu'il ne faut jamais oublier en lisant ses remarques sur Schiller ou Hebbel, ses deux grands adversaires. On doit se rappeler qu'il a toujours admiré en Schiller un grand poète, mais qu'il s'est toujours refusé à voir en lui un poète dramatique ; qu'il n'a jamais songé à diminuer la gloire et le génie de Groethe, mais qu'il ne peut consentir à l'appeler un dramaturge; qu'il a éprouvé pour Hebbel la plus sincère admiration, qu'il a suivi ses efforts avec sympathie, mais qu'il n'a pas voulu mentir à ses convictions en passant sous silence les défauts de ses pièces ; qu'enfin Lessing lui-même, dont il célèbre avec tant de ferveur l'apologie de Shakespeare et la lutte brillante contre l'influence française, en qui il reconnaît un esprit et un caractère en tout semblables aux siens, n'a pas trouvé grâce à ses yeux pour avoir composé son Emilia Galotti sur le modèle des Français.

Nous devons croire l'auteur, lorsqu'il se défend de toute intention malveillante, et proteste que seule la passion de la vérité la guidé dans ses recherches : « Ce qui m'a semblé mauvais, je l'ai dit franchement, sans le voiler d'excuses ou l'entremêler d'admiration, comme ont cru devoir le faire d'autres critiques, persuadés que le public préférerait à la vérité sa vénération toute spéciale pour son héros-poète (Schiller). Et si le public devait en effet avoir cette attitude et être irrité contre l'auteur, celui-ci, ayant eu le courage de dire la vérité, aura aussi la force de supporter la colère provoquée par la vérité. Autant que je puisse me connaître, j 'ai étudié et cherché loyalement, et je donne loyalement les résultats de mes recherches.

J'agis comme ma nature m'ordonne d'agir ; que les autres fassent de même. Je dis : un tel fut ainsi ; tel autre, ainsi ; prononcez vous-mêmes le jugement ! » (1)

Que cette déclaration qu'il se faisait à lui-même, dans ces cahiers dont il était le seul lecteur, soit elle-même sincère, il suffit d'interroger tous ceux qui ont pu approcher Ludwig, le voir dans sa vie intime et quotidienne, Auerbach, Freytag, Heydricli, Julian Schmidt, pour ne pas en douter un instant. Nous n Invoquerons que le témoignage de Lewinsky :

« Déjà, dans ma première jeunesse, j 'avais le profond désir de rencontrer une fois dans ma vie un homme à qui l'on pourrait donner le qualificatif de « grand » au sens éminent du mot. Les grands hommes anciens et modernes dont je sais l'histoire me semblaient légendaires, loin de moi. liles relations avec Ludwig ont satisfait mon désir, fait de mon rêve une réalite. Il fut, dans la pleine signification de ce mot, un grand homme. J'ai vu de mes yeux, en le voyant, ce que signifie triompher du monde. Il dominait avec calme ses tortures physiques inouïes, toutes les amertumes de la pauvreté. Il aurait eu, pour être pessimiste, des motifs plus puissants que ceux de Léopardi ou de Sehopenhauer. Mais, dans ce cœur et cet esprit d'une pureté de cristal, régnaient une clarté de pensée, une profondeur d'affection avec lesquelles, dans l'histoire moderne, on ne pourrait guère comparer que celles de Spinoza. Il était « pieux », au sens le plus élevé de ce mot. Peu de personnes le connaissent entièrement. Seuls ceux qui l'ont vu de près l'ont pleinement connu, et savent tout ce que notre peuple a perdu par la mort de cet homme » (2) .

Ludwig critique de ses propres œuvres

Comîiient un tel homme aurait-il pu être l'envieux pour lequel R. M. Werner, dans son édition de Hebbel (3) , essaie vainement de le faire passer, attribuant à des sentiments mesquins ses jugements sévères sur les œuvres de son rival ? Les Etudes sur Shakespeare sont remplies de critiques des œuvres de Ludwig au moins autant que d'attaques contre Gœthe, Schiller ou Heb-

(1) V, 281 (Cf. V, 52).

Page 1