VI
(3) Heoiels Werke, III, p. XXXVIII.
bel ! Et c 'est justement pour remédier aux défauts de son propre théâtre qu'il s'est mis ainsi à l'école de son illustre devancier. S'il a été parfois sévère, il l'a été autant envers lui-même qu'à l'égard des autres poètes dramatiques; jamais il n'a été consciemment injuste. Et s'il convient de relever ses exagérations ou ses erreurs, du moins faut-il le faire sans tomber soimême dans l'injustice qu'on lui reprocherait à tort.
Projet de publication des « ÉTUDES »
Il vint un moment où, pressé par ses amis, désireux d'autre part de faire profiter les jeunes auteurs dramatiques des résultats de ses recherches, il songea vaguement à donner à ses Etudes une forme plus concentrée et plus systématique, en vue de les publier. Déjà en 1858, elles lui semblent avoir enfin abouti à des résultats définitifs, à tel point qu'il croit pouvoir les exposer à grands traits, dans une lettre importante adressée à Julian Schmidt, et qui peut servir à la fois de guide et de résumé :
« Je ne puis vous écrire sans vous parler de ce qui est la plus grande tâche de ma vie, à savoir de ma recherche d'un art tragique qui ne rende pas notre nation plus malade encore qu'elle ne l'est, qui au contraire contribue, dans la mesure oîi il peut le faire en tant qu'art, à lui donner enfin de la \ie une conception saine ; car de cette conception seule peut naître et croître organiquement ce qu'une nation peut ou doit désirer être. Jusqu'ici, ma recherche n'avait pas encore abouti à des résultats fermes ; elle les a atteints aujourd'hui, et c'est à vous que je veux les communiquer en premier lieu. Voici donc les résultats de mes recherches, de mon expérience, conformes à la pratique de Shakespeare et à vos propres idées sur l'ait dramatique ; et cela est très naturel, puisque c'est à Shakespeare et à vous que je dois les lueurs qui m'ont guidé sur ma loute... » (1)
Suit l'exposé suffisamment ordonné — bien qu'il s'en défende modestement — de sa doctrine. Dès ce jour, la possibilité d'une rédaction plus systématique des Etudes, en vue de leur publication, était donc implicitement admise par Ludwig. Mais la maladie et les soucis matériels ne lui laissèrent pas le loisir
(1) Leùre à Julian Schmidt, 14 septembre 1858 (VI, 408-410).
de réaliser ce dessein. Sans doute aussi fût-il découragé par les difficultés de la tâche, si nous en croyons l'acteur Lewinsky :
« J'ai demandé à Ludwig si les attaques contre Schiller que renferment ces Etudes étaient vraiment la raison pour laquelle il ne les publiait pas. Il m'a répondu : « Je serais bien venu à bout de cette difficulté ; mais comme nn tel livre, en effet, ferait sensation et provoquerait la discussion en attaquant l'idole du public, il s'agit de ruiner toute objection par la concentration des preuves.... C'est pourquoi je n'ai pas choisi la forme d'un traité difficile à lire : je voudrais que le lecteur fût conduit, en se jouant, par le moyen d 'un entretien agréable, à un but sérieux. Mais, pour arriver à ce résultat, il y a encore, dans les matériaux amassés, un énorme travail à effectuer.... Un autre s'y retrouverait difficilement. Car j'ai examiné la question des points de vue les plus divers..., par exemple de 'celui de la jouissance pure que doit nous procurer l'oeuvre dramatique. C'est d'après ces points de \ue qu'on de^Tait trier les réflexi nis. Pour moi, je suis trop affaibli pour faire un tel travail, qui exige une concentration de toutes les facultés ». (1)
De ce projet de rédaction, encore incertain en 1864. il n'est résulté qu'un article destiné aux Grenzhoten, non publié, mais dont le manuscrit intégral a été reproduit par Stern en tête de son édition des Etudes. Cet article, intitulé : Les prohlèmes dramatiques de notre époque (2), est mentionné par l'auteur dans sa lettre à Julian Schmidt citée plus haut (3). Commencé en 1858, terminé en 1859 ou 1860, il aurait servi de préface à la publication projetée (4). Il fournit à ce titre, comme la lettre elle-même, un fil directeur et des indications de détail précieuses. Il nous montre, en particulier, que si Ludwig admetîait l'idée de publier ces Etudes, c'était surtout en vue de servir de guide aux jeunes poètes dramatiques, de les écarter de la voie, funeste à son avis, où voulaient les engager les philosophes, de leur conseiller d'apprendre d'abord le métier, de réserver pour plus tard les études d'esthétique, au lieu de débuter par elles.
(1) VI, 324-25 (Entretien du 20 juillet 1864).
(2) Die dramafurguschev Anigalyen v.nserer Zeit.
(3) « J'ai laissé inachevé un article que j'avais promis à notre ami Freytag de lui envoyer bientôt ; ce que j'en ai" réd'afé est d'un ton joliment arrogant, bien que j'aie conscience de n'avoir obéi, en l'écri- 'rant, qu'à un zèle sincère et loyal ». (VI, 419).
/4) VI, 44.5 (Lettre à Auerbach du 23 novembre 1860).
Il restait, d'ailleurs, assez sceptique sur le succès de sa tentative (1).
Méthode de notre exposé
Il nous reste à indiquer quelle méthode nous avons suivie dans notre exposé. Fort de la déclaration de Ludwig, qui parle à Julian Schmidt de « résultats acquis » ; obéissant à son conseil de classer ses réflexions suivant -certaines idées directrices, nous nous sommes efforcé de les ranger dans un ordre aussi systématique que possil^îe, en prenant pour guides la lettre à Julian Schmidt et rarticle destiné atix Grcnzhoten. Nous avons tenté de les grouper suivant le plan que, vraisemblablement, Fauteur aurait adopté en vue de leur publication. Nul doute qu "il n V'-ût résumé ou supprimé de nombreux passages, soit pour éviter des répétitions, soit pour laisser de côté des détails inutiles, ou pour élaguer des développements trop copieux. C'est ce que nous avons essayé de faire de notre côté, nous préoccupant avant tout de l 'essentiel et de l 'ordre logique, clicisissant, entre plusieurs développements analogues sur une même question, les plus abondants ou les plus clairs, les résumant, les complétant au besoin les uns par les autres, sans nous préoccuper de leur place dans le manuscrit, ni de la date de leur rédaction. Quant aux passages qui concernent son œuvre dramatique propre, nous en avons tiré parti dans notre étude sur Ludwig dramaturge, où ils devaient tout naturellement trouver leur place. Nous n'y reviendrons pas ici.
A cette méthode on objectera peut-être qu'elle risque d'être infidèle à la pensée définitive de Ludwig, qui a pu, en 1865, différer, sur maintes questions, de l'opinion qu'il professait en 1851. C'est sans doute cette crainte, jointe au désir de montrer les idées de Ludwig dans leur développement progressif, qui a déterminé Heydrieh (2) à adopter l'ordre même des manuscrits dans leur succession chronologique. Il a défendu sa conception par des arguments qui ne sont pas sans valeur. Stern (3) lui en a pourtant fait un grief. Il reproche à son édition d'avoir conservé tous les défauts qui rendent la lecture des