‹ Les Études sur Shakespeare d'Otto Ludwig exposées dans un ordre méthodique et précédées d'une introd. littéraireChapitre 5 sur 24 · DE L'ART EN GENERAL · texte numérisé non relu

DE L'ART EN GENERAL

L'art a pour but la production et la jouissance du beau (1). Pour atteindre ce but, il doit donner l'illusion de la réalité (2) en la recréant par l'esprit (3), c'est-à-dire par la collaboration de l'intelligence et de l'imagination (4), de manière à satisfaire également ces deux facultés, sans offenser ni le sentiment moral ni la vérité (5).

Dans l'ceuvre de création artistique, il faut distinguer le rôle de l'imagination, essentiel, prépondérant, de celui de l'intelligence (6), qui est indispensable, mais doit rester invisible (7). La réalité que l'art doit reproduire est celle que nous connaissons par l'intermédiaire de l'imagination (8), qui ne retient que l'essentiel, rejette l'accidentel, crée ainsi un univers plus cohérent, pourvu d'une unité plus réelle (9). En cela, l'imagination procède comme le souvenir (10) ; grâce à son intervention, les sujets tragiques eux-mêmes peuvent nous plaire (11). Elle idéalise le réel, lui donne une vérité poétique (12) .

Car ToDuvre d'art parfaite est celle oii les droits de la réalité, et ceux de l'imagination qui crée de nouveau cette réalité, sont également sauvegardés (13). Dès que l'un de ces facteurs acquiert; aux dépens de l'autre, une importance exclusive ou

(il VI, 21. — (2) VI, 188 ; cf. V, il2. - (3) V, 264, 458. — ^4) V. 531; cf. V, 412. — (5) VI, 22; cf. VI, 318,427-28; V, 338. - (6) V, 458. — (71 V, 138. .531. Sur le rôle de l'intelligence cf en outre : V, 60,265, 272, 349, 456, 463, 511-12; VI, 21, 22, 2'.. — 8) V.338. — (9' V, 4-9. Sur le rôle de l'imaqination cf. en outre : V, 76-78. 138, 168, 209, 265, 271-73, 337-38, 458-59, 463, 464, 469, 511 12, 531 ; VI, 22, 43. - (10 VI. 39-40 ; V, 205, 211, 473. — (11) V, 463-64, 468-69. - (12) V, 411. - (13) VI, 22.

exagérée, il ne peut être question d 'œuvre d'art véritable. C'est à quoi aboutissent en définitive les tendances extrêmes du naturalisme et de l'idéalisme.

Le naturaliste exclut à peu près complètement l'imagination de la création artistique. Il ne reproduit ainsi que la réalité commune, accidentelle, empirique, et fait œuvre vaine, car il ne pourra jamais rivaliser avec la nature. Il n'est pas artiste, puisqu'il n'est pas créateur (1).

L'idéaliste, au contraire, réserve à l'imagination un rôle à peu près exclusif. Il s 'élève au-dessus de la réalité, qu 'il trouve trop laide, et l'embellit au point de la faire disparaître sous les ornements. Son œuvre ne peut être belle, n'étant point vraie (2).

Car cela seul qui est vrai peut être beau. Beauté et vérité sont identiques (3), à la condition que l'on entende par vérité la vérité supérieure ou poétique (4), celle qui sait découvrir et montrer dans la réalité non pas un assemblage accidentel de formes et de figures, mais un ensemble organique où les détails* n'ont d'importance qu'en raison du tout et par rapport à ce tout. La grandiose vérité de l'ensemble rend vrai chaque détail; par contre, il ne suffit pas que chaque détail soit exact pour que l'ensemble soit vrai. La Vénus du Titien ne renferme pas un pouce de chair qui soit vrai, qui produise l'effet de la réalité empirique ; mais l'ensemble est vrai, c'est-à-dire possède une vérité idéale qui rend vrais tous les détails.

Cette vérité supérieure ou poétique est inaccessible à l'idéalisme comme au naturalisme ; seul, le réalisme poétique, qui réconcilie, en les fondant l'une dans l'autre, ces deux tendances opposées, pourra l'exprimer (5).

(1) Naturalùme. cf. VI, 199 ; V. 528, 264, 79, 272, 409-H ; VI, 42-43, 188 ; V. 413, 446, 492; VI, 21-22, 3334, 188. — (2) Idéalisme, cf. V, 510, 522 325, 528 ; VI. 10 12. 19, 314-16. 322 ; ms. IV, 99. — (3 Beauté et Vérité, cf. VI, 327. 3i8 ; V. 251-52 ; ms. III, 82; ms. IV, 17, 21, 32, 9. — (41 Vérité Hipérienre ou poétique, .f VI. 327 ; V. 535 : VI, 23-25 ; V, 141, IRQ, 271. 463, 469 ; ms. I, 180 ; ms. H, 73; ms. IV, 45, 50, (15, 67-68, 92. — (5) Réalisme poétique : V, 45860 ; ms. II, 49 ; ms. III, 15, 82; ms. IV, 17.

Sur les diverses questions du chap. I, cf. en outre: ms. IV. 43, 52, 79, 81 ; Hegel : Vorlesungen iiber die Àesthetik, hrsg. v H. G. Hotho 1. Band, et Guyau : L'art au point de vue sociologique ■ Paris, Alcan, 1889.

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