CHAPITRE II
VART DRAMATIQUE
Ces considérations générales sur l'art valent pour chacun des arts particuliers, spécialement pour l'art dramatique. Les dramaturgc; peuvent être, eux aussi, rangés dans irois catégories, selon qu'ils penchent vers le naturalisme, l'idéalisme ou le réalisme (1).
Pourtant, si les arts divers obéissent tous à des principes généraux communs, chacun d'eux les applique suivant les moyens particuliers dont il dispose. Pour découvrir l'essence et le but de l'art dramatique, il faut donc, tout d'abord, déterminer les moyens qu'il peut mettre en œuvre pour représenter le réel (2).
Si les arts plastiques ou arts de l'espace (architecture, sculpture, peinture), qui représentent l'état permanent des cl;oses, se distirguent par cela même des arts du temps (musique, poésie lyrique, poésie épique), qui représentent le mouvement, on peut dire que le drame, qui doit montrer à la fois l'état permanent et le mouvement, appartient à la fois aux premiers et aux seconds (3). Les arts de l'espace ont un fondement réaliste ; celui des arts du temps est idéaliste. Le drame a ainsi une double nature, et ne peut représenter qu'un idéal réaliste (4).
Parmi les moyens dont dispose l'art dramatique, certains lui sont communs avec la peinture, d'autres avec la musique. Mais à ces éléments il en ajoute un nouveau, qui lui est propre et indispensable : Vadeur (5). La présence nécessaire de l'acteur a une conséquence elle-même essentielle : c'est que l'art dramatique est inséparable de l'art du spectacle ou du « théâtral » (H). Hors de la scène, de la représentation, pas de drame. Toute œuvre qui ne satisfait pas aux conditions de l'art du spectacle
(1) V, 2d«; cf. V, 2f57-f)8. ^Rd-'îP, 4^2 : VI, 3:^-34, .37-38 ; V, fi22. — '21 VI, 27. — f3) VI, 27-28; V, 472. — '4) V. HOfi. — IV>'^ VI, 28-29. - '«' Le théâtral ou art du speclarlf, cf. V, 114,439, 449, 488, 506-07, o2G ; VI, 28 29, 377-78 et passim ; ms. Ill, 71.
n'est pas dramatique. Le drame livresque, fait pour ê';re simplement lu, n'est pas un vrai drame, car le drame est essentiellement une œuvre faite pour être représentée (1).
Trois hommes collaborent donc à l'œuvre dramtatique : le poète, l'acteur et le spectateur. Elle ne prend vraiment naissance et n'existe définitivement que dans l'âme du spectateur. Le poète doit donc prendre pour point de départ et pour norme l'impres.sion qu'il veut produire par son œuvre sur le spectateur, et, tenaiit compte des conditions matérielles de la représentation, de la personne de l 'acteur, de l 'optique de la scène, y conformer les proportions, les couleurs, le langage des personnages (2) . Tout, dans une œuvre dramatique, sera déterminé par le point de vue unique de la représentation.
C'est aussi de cet unique point de \Tie que le critique étudiera l'œuvre dramatique, indiquera ses mérites et ses défauts.
Ces vérités si simples ont été souvent méconnues, et le sont encore do nos jours. Par dilettantisme ou par impuissance, on prétend effacer les limites entre les genres. La musique et la peinture prétendent se substituer à la poésie. Richard "Waï^ner affirme que le vrai drame ne saurait être que musical, sans doute parce qu'il est lui-même impuissant à transformer en pure mu.s:=que ses idées musicales (3).
On a, de même, laissé envahir le drame par la philosophie, par la poésie épique et par la poésie IjTique. La poésie dramatique a ainsi été chassée de son domaine ; l'élément théâtral, qui lui est indispensable, a été à peu près supprimé, et remplacé par la déclamation. Or, si le poète lyrique se suffit à luimême, le poète épique, qui raconte, a besoin d'un public, mais s'adresse directement à lui ; le poète dramatique, qui représente, ne peut s'adresser au public que par l'intermédiaii-o de l'acteur. Ces différences essentielles entre les trois genres poétiques interdisent au dramatique, sous peine de se détruire luimême, de tolérer l'intervention des deux autres, à moins de leur imposer ses propres lois (4).
(i) Drame livresque on littéraire, cf. V. 489 ; VI, 443-45 ; V,'4fi4 ; VI, 378 ; V,dOO; VI. 296 : V. 5'>4-05. 148-49, 1.^8 ; m^. IV, l'^.
(2) Poète, acteur et nnhlic : ovtique de la scène, cf. V, .^9, 438. 507. 138- 59, 138, 122. 149 ; VI, 444-45 ; ms. III, 1-2. 65-fi6, 80 ; ms. IV. 20, 38. — Cf. en ontrft : Francisque Sarcey : Quarante ans de théâtre, 1"^ vol.. p. 123-29, 130- 32. 305-06. 19798.
(3\ Confunon des genres, cf. VI, 29-30, 428 ; V, 499-500; ms. 11,20; ms.