TII
'4) Divers (fenres poétiques, cf. VI, 41, 30-32 ; V, 136, 506, 490-91, 527-28, 541, 507; ms. 1,232 ; ms. III, 21, 70-71.
S'il est vrai que l'art ait pour but de donner l'illusion de la réalité en la recréant par l'esprit, le problème à rc^^oudre par le poète dramatique consiste à faire croire par le spectateur que les êtres vivants qui se meuvent, parlent et agissent sur la scène sont bien les personnages représentés, et non pas des acteurs déguisés pour la durée de la représentation ; il faut en outre que rien ne rappelle au spectateur que ces personnages sont purement fictifs, créés par un poète dont on devine la présence, soit parce que leur langage n'est pas naturel, soit parce qu'ils manquent eux-mêmes de naturel. Il faut, en un mot, pour que l'illusion soit complète, que le spectateur oublie à la fois la présence de l'acteur et celle du poète, reste en tête-à-tête avec des personnages bien vivants et bien réels à ses yeux. Or, ee problème ne peut être résolu que par une collaboration étroite du poète, de l'acteur et du spectateur, dans laquelle chacun fera abstraction de ses préférences particulières, et saura faire aux autres les concessions nécessaires (1).
Si, d'une part, le spectateur est en droit d'exiger qu'on lui montre des personnages auxquels il puisse s 'intéresser, quels que soient leur condition, leur pays, leur époque, leur âge, leur sexe ou leur culture (2), le spectateur devra, en retour, renoncer à une partie de soi-même pour se mettre à la place de l'individu représenté (3) . Il le fera volontiers, si le poète sait lui montrer, dans les personnages, ce qui leur est commun avec tous les hommes.
Cet élément commun, qui devra être en outre uû mobile d'action (car il n'est point de vie dramatique sans action), c'est la passion (4) . C 'est donc la passion que le poète décrira dans ses drames.
Mais pour être sûr d'éveiller un écho dans Pâme du spectateur, il ne décrira pas des passions exceptionnelles ou trop individuelles (5). ; les personnages ne seront pas eux mêmes des êtres d'exception, mais des types individualisés. Le drame sera ainsi l'histoire naturelle des types humains et de leurs destinées typiques ; et tout spectateur pourra le comprendre et le goûter (6).
(1) cf. V. 507. - 12) cf. V, 60-61, 82, 123. - (3) V, 439-40. - (4) V, 440 - (5) cf. V, 62-63. - (6) V, 217, 535, 229, 536-37.
A la condition, cependant, que le poète disparaisse derrière son œuvre, reste invisible comme la nature elle-même, qu'il doit imiter. 11 ne peut, il est vrai, l 'imiter absolument, car si le drame de la nature est infini, celui du poète est fini (1), et doit conclure conformément à la loi morale. L' « intention » du poète doit nécessairement intervenir au moment où il trace le plan de son œuvre. Mais il devra, par son art, la dissimuler entièrement dans l'exécution, de telle manière que la loi morale soit satisfaite en même temps que la loi naturelle, sans que le spectateur puisse attribuer cette solution à l'arbitraire du poète (2). Le poète évitera donc de transporter dans son œuvre ses penchants et ses idées, observera envers tous les sujets une égale impartialité, empruntera à chacun d'eux l'idée fondamentale qu'il renferme, au lieu de lui en imposer une autre arbitrairement chois.ie par lui (3). Sans doute, le poète ne peut rien don ner qu 'il ne tire de soi-même (4) ; mais ce qu 'il éprouve en tant qu'homme, il doit, en tant que poète, le représenter comme existant en dehors de lui ; si son âme est ardente, sa main doit rester calme et froide. Il ne doit jamais prendre parti, mais planer iinpartial au-dessus de la lutte (5),
(1) cf. V, 82, 10S. Cf. Hebbel : Ein Worl iiber dna Drama. p. 6 : <■ La vie ne connaît pas de fin ; l'art, au contraire, doit conclure •'. et Lessing : Dramaturgie, trad. Croiislé : « Autre chose est la nature, autre chose est l'art. La nature, dans son infinie variété, n'est un spectacle que pour un esprit infini ; pour qu'elle procure de vraies jouissances à des esprits finis, il faut que l'homme possède la faculté de la limiter, de lui imposer des bornes qu'elle ne se fixe pas à elle-même ». fp. XXXV-XXWll
(2- VI, 428. — (3 V, 341-42; cf. V, 130, 139. 434; VI, 34-37. — (41 cf. Hebbel : Mein Wort ilber das Drama, p. 9 — 5) VI, 34 ; V, 139.
Sur les conditions de l'illusion au théâtre, cf. en outre : ms. II, 2d ; ms. VU, 8.