‹ Les Études sur Shakespeare d'Otto Ludwig exposées dans un ordre méthodique et précédées d'une introd. littéraireChapitre 9 sur 24 · INFLUENCE DES ANCIENS · texte numérisé non relu

INFLUENCE DES ANCIENS

Mal comprise, en particulier par Schiller, la tragédie grecque exerça son influence dans le même sens que l'esthétique philosophique, et détourna les dramaturges allemands du modèle qu'ils avaient feuivi tout d 'abord, Shakespeare. Et pourtant ce dernier est beaucoup plus près de Sophocle que Schiller, qui n'a imité que le côté extérieur du drame grec, le style et l'intervention du destin (2).

Or, le destin n'était pas, dans les tragédies grecques, un ressort purement extérieur ; les Grecs croyaient à sa toute-puissance, et il était un élément essentiel des sujets tournis à leurs poètes dramatiques par la légende ou la mythologie (3). Schiller constate que « les Grecs ont mis le chœur dans leurs drames parce qu'ils le possédaient dans la vie ». Et il en tire cette conclusion contradictoire que « les modernes, qui ne le possèdent pa.-i dans la vie », doivent le créer par la poésie, lui donner une vie poétique (4) . Pour donner une existence nouvelle au drame grec, il faudrait faire revivre tout d'abord les conditions matérielles des représentations théâtrales dans l'antiquité grecque : le jjublic, avec ses croyances, ses goûts et sa civilisation ; la scène à ciel ouvert, l'acteur avec son masque, ses cothurnes, ses vêtements amples et flottants, ses gestes lents, l'absence de tout'jeu de physionomie, la voix éclatante, la déclamation lente et majestueuse (5). Or, le drame moderne est au contraire basé entièrement sur l'art de l'acteur, avec ses manifestations infiniment variées : jeux de physionomie, attitudes toujours cliangeantes, gestes multipliés, souvent à peine visibles, intonations nuancées comme dans la réalité même (6). C'est parce que Hegel, tout en reconnaissant les immenses progrès réalisés par l'art de l'acteur dans l'époque moderne, n'en tient aucun compte, qu'il a extrait uniquement du drame antique sa notion abstraite de l'art dramatique. Ce point de départ erroné rend fausses toutes les conclusions qu'il en tire pour recommander aux dramaturges modernes de s'inspirer des anciens pour la conception tragique supérieure du pathos, sinon pour la forme (7).

(1) V, 40-41 (Cf. VI, 300 ; V, 59 ; ms IV, 85. — (2) V, 254 ; ms. I, 106, 184-88, 202 ; ms. II, 6. — (3) V, 288. — (4) VI, 300 (Cf. V, 288). — (5) V. 50:: ; VI, 300-01 (Cf. V, 41-42). — (6) VI, 301. — (7) V, 187, 501 (Cf. V, 79).

— so —

Quant à ceux qui, comme Schiller, veulent imiter la tragédie grecque surtout au point de vue de la forme et dans ses caractères extérieurs, ils se trompent tout aussi lourdement. Car, dans le draïue grec, les éléments lyriques et épiques existent encore à l'état indépendant ; à cet égard, la poésie dramatique véritable ne commence qu'avec Shakespeare, qui est donc le seul modèle possible pour les dramaturges modernes (1). Toute tentative en vue de ressusciter de nos jours le drame antique est nécessairement vouée à l'insuccès (2).

(1) V, 500, — (2) V, 41-42 (Cf. V, 59, 323, 325 -26, 505).

Page 1