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CHAPITRE XI

Jean profita des vacances de Pâques pour faire avec quelques amis une courte excursion dans la campagne lyonnaise. Une fringale d'air pur l'avait saisi, si impérieuse qu'il avait fallu la satisfaire.

Il resta absent pendant trois jours. Il n'avait pas prévenu Claudette, qui se confinait à la campagne avec son enfant. Comme il rentrait, la logeuse lui tendit un télégramme arrivé la veille.

Jean rompit le papier. La dépêche était envoyée par Claudette et contenait ces seuls mots :

— « Viens vite ! »

Il sauta dans le train, l'âme liantée de pressentiments. Comme il débouchait sur le plateau, la cloche du bourg se mit à sonner. Il arriva près de la maison. La façade dormait, tous les volets étaient fermés, et le repos de la pierre avait quelque chose d'écrasant.

Une femme parut sur le perron, et porta la main â .son front, pour mieux voir dans le jour éblouissant. C'était M°^° Gertrude. Du geste elle l'invita à se hâter.

Il poussa la jiorte à claire-voie.

— Qu'y a-t-il ? demanda Jean, voyant son air effaré.

— Mort, il est mort !

— Qui ?

— • Le petiot.

Alors, derrière le volet à demi entrebâillé, qui fermait la chambre de Claudette, il crut apercevoir une lumière, une petite lumière vacillante, étrange dans le grand jour.

— Mort, répéta-t-il, sans avoir l'air de comprendre. La nourrice donna des explications ;

— Avant-hier, il était très gai. Au milieu de la nuit, il a été saisi de vomissements. Le médecin a déclaré qu'il avait une méningite. Nous avons lutté comme nous avons pu, mais le mal était trop fort. Le docteur a déclaré que ça valait mieux iDour lui, car il serait resté aveugle.

Et Jean revit la petite figure fripée, dont les traits se contractaient sous une indéfinissable souffrance-

Il lui parut tout à coup qu'il perdait sa raison de vivre en perdant cet enfant. Comme il aurait eu plaisir Il le former, à le faire profiter de son expérience ! Par un bizarre revirement, il épuisa en souffrance toute la x>aternité, qui avait jusque-là sommeillé dans son être.

L'enfant mort, c'était une partie de sa chair qui mourait ; il plia le front sous une menace invisible.

Sonore et continu, le bourdonnement des insectes retentissait à ses oreilles, coupé par le cri aigu d'une hirondelle.

Un enfant qui meurt, un moucheron happé par un oiseau, cela pèse aussi peu aux mains des destinées.

Il pénétra dans la grande salle, monta à la chambre de Claudette.

Elle était écroulée dans un fauteuil. Elle leva la tête au bruit de ses pas, et lui montra un visage inconnu, un visage d'affolement et de désespoir.

Au mouvement qu'elle fit, elle démasqua une boîte blanche, posée sur deux chaises.

Jean n'en put soutenir la vue.

Elle marcha vers lui, et comprima ses sanglots, en mordant son mouchoir à pleines dents :

— Oïl étais -tu ?

Jean baissa la tête. Elle éclata :

Si tu avais été là, nous aurions lutté, il ne serait pas mort. Tu aurais trouvé le médecin qui l'aurait soigné, les drogues qui l'auraient guéri. Il est mort par ta faute. Tu m'as laissée me débattre toute seule. Oh ! l'atroce chose !

Des larmes ruisselèrent de ses yeux.

— Laissons-la maintenant, dit la nourrice, la voilà sauvée. Durant ces deux jours, elle m'a jeté des regards de folle. Je craignais vraiment qu'elle ne perdit la raison.

Claudette consentit à aller prendre quelque repos.

La vie ne donna pas au malheureux Jean le temps de souffler. Il dut conduire les obsèques de l'enfant, qui eurent lieu dans l'après-midi. Hmnble cérémonie, qui lui laissa au cœur une impression navrante de misère et d'isolement ! Deux croque-morts chargé-

rent la petite ]joîte siu' une civière, garnie de draperies blanches. Suivi de quelques voisines, d'enfants curieux et distraits, le cortège se mit en route. Le petit mort ne pesait pas lourd, et les porteurs, deux solides gaillards, n'avaient pas besoin de se reposer. Aussi allaient-ils d'un bon x>as. Le petit groupe semblait perdu dans la campagne. Seulement, quand on passait sous les pommiers en fleurs, des averses de pétales tombaient en neige odorante, comme si la nature, plus clémente, s'ingéniait à rehausser la nudité de ces obsèques.

Jean revint à la maison, meurtri, ayant dans l'oreille le son des mottes de terre s'écrasant sur la boîte.

Les jours suivants furent tristes. Assise devant la table oii elle aidait étalé les béguins, les brassières, les petits bas, Claudette palpait longuement ces brimborions, qui gardaient encore dans leurs plis une sorte de vie éphémère. Pour la distraire, Jean l'emmenait dans de longues promenades, s'efforçait de terrasser par la fatigue ce corps que la douleur torturait. Eien n'y faisait : elle marchait, un pli creusé au milieu du front, et tenait ses yeux rivés obstinément sur le sol. Elle multipliait ses visites au cimetière. Cela seul lui restait, la consolation de s'abattre sur le sol, de cou^o-ir de son corps le tertre minuscule de terre fraîchement remuée...

La présence de la fillette, que M. Paul amenait, avait le pouvoir de faire diversion à ces pensées. Elle la prenait sur ses genoux, la serrait dans ses bras,

trompant ainsi son désir de caresses enfantines, son instinct de maternité. Mais lorsque la fillette inventait quelque espièglerie, trouvait un de ces mots, qui suscitent un mouvement d'orgueil au cœur des mères, Claudette tournait la tête pour dissimuler ses larmes.

Jean avait dû rentrer à Lyon, car les cours recommençaient.

Il avait proposé à Claudette de reprendre la vie commune : ne ferait- elle pas mieux de se remettre au travail ? Elle refusa sans donner de raisons, ne pouvant se résigner à quitter ce jardin, cette chambre. 011 elle croyait parfois retrouver une ombre frêle.

Elle venait retrouver Jean quelquefois. Cérémonieuse, vêtue de noir, elle s'asseyait sur un coin de fauteuil, et parlait d'une voix indifférente, comme si elle faisait une visite. Puis elle se hâtait de repartir.

Jean la sentait se détacher de plus en plus. La mort de l'enfant, il le savait bien, avait creusé entre eux un vide, que rien ne comblerait.

Un mois passa. Un dimanche de mai, comme Jean travaillait près de sa fenêtre ouverte, Claudette survint à l'improviste. Enveloppée dans ses longs voiles de deuil, elle paraissait sérieuse et lointaine. Un air de santé refleurissait son visage. Jean ne put s'empêcher de remarquer qu'elle était plus belle que j amais . C'était le charme profond de cette femme, que sa puissance de séduction surprenait à tout moment par des aspect nouveaux qui étaient de véritables métamorphoses.

Il lui fit un compliment, qu'elle accepta d'un sourire, et écarta dédaigneusement.

Elle releva son voile.

Ses regards, sous ses cils baissés, errant curieusement dans la chambre, semblaient recueillir toutes les traces du passé. Sa tête par moments avait un mouvement volontaire, comme si elle s'affirmait ime résolution, après avoir mûrement réfléchi. Ces détails n'échappèrent pas à l'attention de Jean, et il se tint sur ses gardes.

— Tiens, dit-elle d'un ton hostile, tu ne portes pas le deuil du petit "?

Il rougit. C'était vrai. Il avait craint les questions indiscrètes des camarades.

Elle continua, agressive.

— Au fait, tu as en raison. Il a tenu si peu de place dans ta vie.

Jean ne répondit pas, irrité par l'accusation injuste.

— Sortons, dit-il après un silence, il est inutile de nous enfermer ici, jjour nous dire des choses désagréables.

Ils se dirigèrent vers le parc, encombré de promeneurs. Le jardin s'épanouissait, pareil à une immense corbeille de fleurs. Les dômes de feuillages s'arrondissaient sous des coulées de lumière bleuâtre, tandis que les avenues lointaines se perdaient dans un jour d'une idéale transparence. Des nappes de soleil miroitaient sur les eaux du lac. Des cris montaient en sonorités bondissantes.

Claudette regardait les femmes, qui poussaient de

petites voitures. Dans l'ombre de la capote, des enfants apparaissaient endormis, blancheurs qu'on aurait pétries de lait. Les fillettes en robe courte marchaient en portant de grandes poupées, avec un air raisonnable de petites femmes.

Ils s'écartèrent de la foule pour chercher des allées solitaires. Mais ils rencontraient à chaque instant des couples enlacés, dont la vue leur faisait mal.

Ils louèrent une barque ; le bruit des rames frappant l'eau par intervalles, le clapotement du flot léchant le bordage, éveilla dans l'esprit de Jean, par une fugitive association, le souvenir de leur promenade sur la Saône. Il y avait un i)eu plus d'un an. Comme c'était près et loin, tout à la fois. Le même soleil allumait sur les eaux une traînée de lumière ! Pourtant des événements étaient survenus, si nombreux, si émouvants, qu'ils lui donnaient la sensation de se pencher sur une durée effroyable. Rien n'était changé sur la terre : ils ne se connaissaient plus. La lente poussière du temps qui, sans répit et sans hâte, s'était amoncelée, recouvrait le cadavre de leur amour, comme ces corps momifiés qu'on retrouve dans la cendre des villes mortes.

Ils abordèrent à une île, et gagnèrent un bosquet de sapins, que le soleil criblait de clartés.

Le silence reposait dans cette chambre de verdure. Ils pouvaient se croire loin du monde, loin des hommes, et les bruits de la ville leur arrivaient en échos affaiblis. Seul le claironnement des paons, revenant par intervalles, faisait vibrer les profondeurs du parc.

Claudette s'accroupit les mains aux genoux :

— Tu sais, M. Paul m'a offert de m'épouser. Jean supporta le choc sans broncher :

— Qu'as-tu réx)ondu "l

— J'ai accepté.

Des clartés rouges flottaient sur les gazons de l'île. Une barque passa qui portait un couple nonchalant. La femme, couchée à l'arrière sous un tendelet de toile rose, souriait à son compagnon, qui ramait.

— Tous mes compliments, murmura Jean, A quand la noce "?

— Nous avons le temps.

Les mots, sur leurs lèvres, ne faisaient pas plus de bruit que le froissement des feuilles sur leurs têtes.

— Alors tu me quittes ?

— Il le faut bien...

Jean fut soulevé d'un mouvement de révolte. Ah ! la fine mouche ! Avec quelle sûreté de main elle avait su conduire son entreprise ! Sa douleur, ses sanglots, autant de simagrées qui devaient attirer l'autre. Toutes les femmes se ressemblaient : on ne pouvait avoir aucune confiance dans ces êtres sournois, à qui la tyrannie masculine avait fait une nécessité de l'hypocrisie et de la ruse. Elles trompaient, par une sorte d'instinct, obéissant à une loi naturelle, comme l'eau coule, comme l'oiseau vole, comme la bête rampe. Cette femme, dont le passé enfermait d'autres trahisons, essuyait ses lèvres et portait à un autre sa chair encore chaude de caresses. Et toutes étaient ainsi, tandis que l'homme souffrait naïvement. Et

rien ne transparaissait sur le front des créatures perverses, rien ne se lisait dans leurs yeux, impudents et candides. Elles sortaient de la i)assion avec une <ïorge plus lisse, une peau plus souple, comme les sorcières se levaient, rajeunies, de la chaudière infernale. L'accès de colère grandit, il cracha une injure :

— Salope ! L'autre n'était pas difficile tout de même.

Elle baissa la tête, si humiliée, qu'il eut honte à son tour.

— Pardonne-moi, balbutia -t-il.

Il y eut un silence. Il reprit : •

Oui, pardonne-moi ; au nom des choses sacrées qui sont entre nous, ne salissons pas notre amour.

Gagnée par sa douceur, Claudette se rapprocha et, posant la main sur le coude de Jean, elle lui exposa ses raisons :

— Yois-tu, il faut comprendre ! Je ne suis plus à l'âge des folies. J'en ferais une en t'épousant, en liant ta destinée à celle d'une femme, qui n'est ni de ton âge, ni de ta condition. Trop de distance nous sépare.

Elle continua son discours de personne raisonnable qui avait retourné la question i)endant des semaines. Elle aspirait à la tranquillité. Lassée d'aventures, de vie errante, elle rêvait l'intérieur bien clos, la chambre douillette, où l'on rentre sans enthousiasme, mais où l'on retrouve ses pantoufles au coin du feu.

Elle ne faisait pas un mariage d'inclination. Mais elle savait se contenter de ce que la vie lui offrait : un compagnon, un associé plutôt, brave homme, pas

distingué, mais qui serait trop heureux si elle l'acceptait.

Jean ne trouvait rien à répondre.

Habilement, Claudette vint à parler de la iillette. C'était l'enfant qui l'avait décidée à accepter cette proposition. EUe s'était ï)romis de donner à son enfance les caresses, les soins, toute l'atmosphère de tendresse qui lui manquait.

Elle conclut :

— Vois-tu, ces petits bras ont tant de force pour me retenii*, que je ne me sens jias le courage de quitter la maison. Ce serait trop injuste. Cette petite perdrait sa mère une seconde fois.

Jean comprit que toute lîarole serait inutile. Il bégaya :

— Alors tout est fini ?

Claudette ne répondit pas.

Jean ne ressentait aucune stupeur. Durant les jours précédents, un travail inconscient s'était fait dans son esprit, quand il observait des attitudes de Claudette, ses silences évasifs. La catastrophe le trouvait préparé. Il n'éprouvait rien, qu'une insurmontable tristesse.

Ils restèrent longtemps, étendus sur la berge de l'ile, d'où le soleil se retirait. Derrière le mur des sapins, les clartés rougirent, puis s'éteignirent lentement. Et un frisson glacé passa dans Faii'.

— E entrons, dit Claudette.

Quand Jean détacha la barque, le bruit de la chaîne, tombant sur le bordage, lui causa au cerveau un choc

insupportable. Les rumeurs de la ville lui parvenaient A^agues, étoufïéeSj comme les perceptions du rêve.

A la sortie du parc, Claudette lui tendit la main.

Il l'attira sur sa poitrine.

— Eeste encore ce soir.

Elle répondit :

— A quoi bon 1

Et ses paupières tombantes exprimaient une telle lassitude, un détachement si profond qu'il n'insista pas.

Elle ne fut plus qu'une ombre parmi les ombres du soir.

La semaine qui sui\dt, Jean rentrant à son domicile s'aperçut qu'un visiteur mystérieux aA^ait déménagé les vêtements de Claudette. On avait seulement oublié un chapeau de paille tressée, qu'elle portait aux jours de soleil, et qui était suspendu à un des candélabres sur la cheminée. Il n'y toucha pas, éprouvant une satisfaction triste à voir le ruban mauve se faner de jour en jour. La coiffure coquette devenait une défroque. Cela seul lui restait, avec un bouquet de graminées, qu'elle avait cueilli aux jours radieux.

Il ne sut rien d'elle. Une fois, il crut apercevoir sa forme imprécise dans la foule, qui sortait d'un grand magasin. Les passantes qui lui ressemblaient lui donnaient une secousse au coeur. Et ces émotions même se firent rares. Il s'accoutuma à penser à elle, comme on pense aux morts, aA^ec une tristesse apaisée. Bientôt il l'oublia tout à fait.

Il se rejeta dans l'étude avec fougue, avec une passion si absorbante, qu'il perdait presque la notion de la vie extérieure. Il jouissait de la lucidité de son esprit, débarrassé de toutes préoccupations, et menait l'existence d'un moine pieux, cloîtré dans sa cellule. Et les grands événements dans la suite des jours étaient une lecture qui l'avait ému, une idée qui lui révélait un aspect inconnu des choses.

Une promenade faite en compagnie du père Fabien lui laissa une impression ineffaçable.

Le professeur, l'ayant rencontré sur les quais de la Saône, lui proposa d'escalader la colline de Fourvières. C'était au soir d'un jour limpide. Les jardins, rafraîchis par des arrosages, soufïïaient dans les rues étroites leur haleine ; des marchandes d'ex-voto, de bimbeloteries sacrées, adressaient aux promeneurs des sourires.

M. Fabien, en bon Lyonnais, lit les honneurs du sanctuaire, montra à son élève la Vierge Noire, dont les miracles sont attestés par des brassées de béquilles, de crosses, de cumisses orthopédiques entassées au fond de la nef. Ils visitèrent la basilique, dont la décoration, dans sa barbarie luxueuse, revêt une pesante majesté, et ils vinrent s'asseoir à l'ombre des tours.

Au bas de la pente, l'énorme ville s'étalait. Les masses de pierre dégringolaient la coUine sainte, escaladaient les hauteurs de la Croix-Eousse, s'éparpiUaient dans la plaine immense des Brotteaux. Parmi cette cohue, des bâtisses s'érigeaient, Babels monstrueuses avec leurs étages superposés, leurs

façades de palais assyriens, leurs myriades de fenêtres oîi le couchant allumait une réverbération d'incendie. Par places des ors fulguraient, des massifs de feuillages moutonnaient, comme une écume verte. Vers le Sud, les longues avenues de la Guillotière s'enlizaient dans des terrains vagues, parmi les cultures maraîchères de la banlieue. Ouvrant leur passage dans les bâtisses, les deux fleuves, au premier coup d'œil, révélaient leur nature différente. Impétueux, traînant sur les sables les plis déchirés de sa robe verte, le Ehône faisait sa trouée comme un boulet, tandis que la Saône enserrait la colline de sa nappe glauque, et clapotait paresseusement dans le regTct de s'éloigner.

M. Fabien considéra ce spectacle familier. Un sourire très doux plissa ses lèvres. La physionomie du vieil humaniste, nourri de miel attique, exprima cet enjouement qui lui était habituel.

Il leva la main et dit :

— Il est bon de venir s'asseoir sur les lieux hauts, au soir de sa vie. Nul asile n'est plus propre à la méditation. Le bruissement des foules vous enveloppe de sérénité. Le sage se réjouit de contempler Pagitation lumiaine, la mesure d'un coup d'œil ; il en pénètre le sens, et la jugeant vaine, savoure l'âpre volupté du détachement...

C'était l'hem'e oii, dans l'apaisement du soù', de magnifiques jeux de lumière promènent leur féerie changeante sur la terre. De gi'andes vagues sombres balayaient le couchant. Buisselant en coulée torren-

tielle, des clartés se déversaient sur les places, sur les avenues, sur les quais.

Autour du professeur et de son élève, le silence se faisait profond, comme si les murailles, baignées de prière, s'entouraient de recueillement pour une dernière oraison.

Pas une feuille ne remuait dans les jardins. De l'espace, béant sous leurs pieds, des bruits arrivaient, des bruits qui tantôt trouaient le vide, comme une trombe, et tantôt s'étalaient, comme une mer de sons. Dans le brouhaha confus, où se mêlaient le roulement des voitures, le fracas des camions, la voix rugissante de la foule, ils discernaient le sifflement d'un train, la sirène enrouée d'un remorqueur descendant la Saône. Des marteaux résonnaient sur de retentissantes chaudronneries ; des usines laissaient fuser leur vapeur. Dans le calme du soir, le chant du travail humain montait, puissant et doux, pareil à la respiration de la ville géante, au souffle de sa poitrine lassée, s'exhalant avant le sommeil. Symphonie immense, composée de milliers de cris, de milliers de voix, de milliers d'ahans, poussés par des milliers de travailleurs. Il contenait tout, ce chant sauvage, le choc de la cloche vomissant une avalanche de sons par sa bouche de bronze, le tictac grêle du métier, où s'agitait le canut, comme une araignée chétive et laborieuse. Il était le bourdonnement de la ruche hmnaine, le chant rythmique de la vie peinant pour le pain de chaque jour, et le vent du soir, qui se levait par bouffées, prenait ces bruits, les tordait, les for-

geait, les lançait sur les falaises de pierre, les semait en lambeaux dans le vide, où les premières étoiles s'allumaient.

Le jeune homme sentit passer sur la face l'ouragan des sons. Il se pencha, remué par le mystère de ces myriades d'existences qui s'agitaient, sans connaître le but. Les tours de la basilique et les façades muettes des couvents s'enfermaient dans un silence dédaigneux, comme si elles avaient l'air de savoir.

Soudain les Alpes s'allumèrent à l'horizon. Parmi les bancs de nuées éblouissantes, elles dressaient leurs cimes d'une légèreté aérienne. Sur les pentes les glaciers étincelaient, jetaient des feux roses et des feux bleus. Parfois une brume, qui se levait de la plaine, rejetait rapi)arition dans le néant ; mais elle resplendissait de nouveau, semblable à quelque joyau d'or, de lapis, de cristal, ciselé par la main des dieux, et suspendu dans les hauteurs du ciel. Au-dessus des pics secondaires, le mont Blanc, ruisselant de clarté, se dressait, magnifique et solitaire, comme un roi.

A cette vue, le vieillard s'anima ; le bras tendu vers l'horizon, il laissa tomber de lentes paroles :

— Admirable symbole, dont je ne puis assez pénétrer la profondeur. A l'heure oii la nuit va s'appesantir sur le monde, oti le sommeil, fils de la mort, couchera sur la terre les hommes harassés, la vie artificieuse, pour nous décevoir, prodigue en un instant la magie de ses couleurs...

Solitudes alpestres, aimées de Jean-Jacques et d'Obermann, il me semble que dans ce soir j'entends

comme un écho de vos retentissants lyrismes. Pareils à des aiglons sortant de lem' aire, ils se levèrent de vos vallons, les poèmes d'amour et de mélancolie, et leur vol royal constella le firmament poétique. Jean-Jacques fut célèbre et malheureux ! Mais plus près de mon âme retentit la plainte torturante de l'autre, le méconnu et l'infirme, qui se contentait de bonheurs simples, écoutait le son de l'eau nocturne tombant dans les vergers, le bruit mat des châtaignes roulant sur les planchers, et, contemplant la jonquille, se réjouissait de se détacher de l'illusion infinie. . .

Et moi aussi j'ai marché dans vos couloirs de roches, moi aussi, j'ai respiré l'haleine humide des cascades. J'allais, le bâton à la maiu ; et le sommeil de midi sur le sol feutré d'aiguilles sèches, dans le gTand souffle des glaciers, l'arrivée dans l'auberge flambante des feux du soir, les sourires de la servante, toutes les aventures du chemin, banales et romanesques, soulevaient en moi la joie de vivre.

Vivre ! le père Fabien répéta ce mot et s'arrêta, pensif, comme un voyageur s'arrête au seuil d'une plaine inÛDie.

Et Jean n'osait respirer, désireux seulement d'entendre encore la musique harmonieuse.

Le professeur continua :

— La vie ! Elle m'enivre et elle m'affole. Certains jours, je ressens jusqu'à la terreur, l'épouvante portée à son paroxysme, la douleur de l'existence. Il me semble que mon cœur se dilate, se fait immense, pour contenir toute la souiïi'ance qui tressaille dans le

monde. Les bêtes de somme qu'on martyrise, les miséreux qui clopinent sur le trottoir, les infirmes qui chauffent au soleil leurs membres mutilés, les femmes qui sanglotent, la face mouillée de larmes à la porte des hôpitaux, les pauvi"es vieux dont les mains tâtonnent, les malades qui s'attendrissent et guettent anxieusement l'arrêt rendu par le médecin, toutes ces misères et ces tristesses entrent en moi, me tenaillent et me font maudire la vie.

Alors une protestation se lève dans mon âme et dans ma chair. Alors je me refuse à comprendre le mal, ce mal que les religions proclament salutaire, que les philosophies constatent et n'exi)liquent pas. Et je rêve d'îles heureuses, baignées par des mers clémentes, où l'humanité se sentirait réconciliée avec la vie.

D'autres fois, elle m'enchante ! Ah ! la gueuse, comme elle sait nous fasciner par le chatoiement de ses séductions ! Il lui suffit d'un rien, d'un clair de lune miroitant sur des eaux, d'une branche feuillue tremblant à l'orée d'une sente forestière, d'une odeur qu'on respire en traversant un jardin, pour donner à nos sens l'idée du bonheur, de ce bonheur si complet, que les hommes tendront la main pour le saisir et désespéreront de l'atteindre.

Il est si i)uissant, ce sentiment d'admiration que j'éprouve pour la vie, qu'il forme le fond le plus intime, la matière permanente de mon être. Je l'aime d'un amour profond, instinctif, comme le serpent rampe, comme l'oiseau vole, comme le poisson nage.

Je l'aime au milieu de la nature rustique, je l'aime dans les rumeurs de la ville. Il m'inspire un poignant désir de la solitude. Oui, je veux me retirer delà vie, pour savourer plus voluptueusement son agitation, comme on s'abrite au creux de la falaise, pour mieux entendre le fracassement des vagues.

Souvent je viens m'asseoir sur ce sommet. Devant ce spectacle, des idées se précisent en moi. Il me semble que je perçois plus nettement ce que sera l'Art de demain, la Beauté moderne. Nourri de l'Antiquité, je sens bien qu'elle ne saurait plus suffire, et que d'autres pensées nous réclament.

Mais qu'importent les discussions d'école, les controverses esthétiques, les manifestes et les rivalités ? La vie ! ce mot contient tous les enseignements. Laissons la ruée des ambitions, qui se précipitent le poing haut, laissons les artifices des habiles et cette cour empressée qu'ils font au succès, laissons les dédains de la critique et le silence que le public, cette médiocrité, fait autour des œuvres parfaites ! le temps les vengera, et les conservera jalousement, si (lies ont représenté la vie.

Combien de chefs-d'œuvre prônés par la réclame, et qui sont mort-nés ! Les autres, les vrais peuvent attendre. Ils ne périront pas. Ah ! les grands artistes, ceux qui ont jeté sur la vie ce coup d'œil qui est une prise de possession, et qui s'abat comme la serre d'un oiseau de proie, ceux-là peuvent être tranquilles : leur œuvre ne périra pas ! Que de fois il m'est arrivé, au détour d'un chemin, de rencontrer leur statue, leur

toile, leur livre qui vivait encore, indestructible, éternel. Car la fleur se flétrit, la beauté de la femme disparaît, et, derrière toutes nos joies, se lève une épouvante, mais l'Art seul échappe à la mort....

Le vieillard parla longtemps. Et Jean regardait les lumières de la ville qui s'allumaient par rafales, et vacillaient, épeurées, comme ces vols d'insectes qui ne vivent qu'un jour.

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