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CHAPITRE XII

J.A MORT DE HOULEVENT

Mai finissait. Une fièvre s'emparait des étudiants à l'approche du concours. Ils passaient leurs nuits au travail, et leurs paupières fripées trahissaient la fatigue. Hornecque, trépidant, jetait des éclats de rire nerveux, comme une machine qui laisse échapper sa vapeur. Il débitait des x>aradoxes truculents, et proclamait l'inutilité de l'effort devant les combinaisons de la chance, et son injustice.

La chaleur devint écrasante.

L'accablement du soleil pesait sur les toits et l'asphalte des trottoirs collait aux semelles. L'astre plongeant derrière les bâtisses, du côté d'OuUins, n'apportait à la ville aucun apaisement. Une buée rouge flottait par la rue, que surchauffait encore la réverbération des façades. Des souffles acres montaient du pavé de bois, mêlés aux relents de vinaigre, que les gargotes soufflaient par leurs soupirails. Les fardiers, chargés de ferrailles retentissantes, les fiacres cahotés, les promeneurs suants, avaient l'air de marcher dans une vision d'enfer.

Les étudiants se traînaient à la pension Marnix. Le gaz incendiait leui-s nuques. L'estomac tordu de nausées, ils fouettaient leur appétit défaillant avec des nourritures épicées, salades de tomates et de piments, que l'homme de Cavaillon apportait, le geste bénisseur.

Et tandis que leurs faux- cols fondaient sur leur peau en une bouillie de papier, les nourrissons de l'Université supputaient leurs chances réciproques, et se dévisageaient, soupçonneux.

Jean vivait dans un cauchemar. Ses nerfs vibraient, tendus à éclater ; un carcan d'acier emprisonnait ses tempes.

Comme il traversait la place des Terreaux, une main se posa sur son épaule.

Il reconnut Houlevent.

— Jean, fit celui-ci, as-tu un moment à me donner ? J'aurais à te confier des choses importantes.

Il parlait lentement, mettant une longue pause entre ses mots. Il ajouta, la voix expirante :

— Je ne vais pas bien depuis quelque temps. Jean fouilla du regard la face du Faune barbu, aux

yeux brillants, aux narines qui, jadis, se dilataient pour respirer les joies innombrables de la vie.

— Mâtin, songea-t-il, comme il a changé !

Les prunelles troubles, les paupières bouffies et sanglantes, les traits émaciés faisaient de ce visage un masque tragique de supplicié. En une minute d'affolement, il crut toucher du doigt les ravages de la tueuse, qui s'acharne sur les êtres, modèle leurs

fronts de son pouce destructeur, arrive à créer avec la souffrance une horrible beauté.

Il bégaya :

— Mais qu'as-tu, Houlevent, qu'as-tu ?

L'autre haussa les épaules.

— Viens avec moi ! fit-il impérieusement.

Ils gagnèrent les quais de la Saône, par les rues étroites, que coupaient de grandes ombres.

Houlevent marchait d'un pas las. Par moments, il portait sa main à son cœur, puis à sa gorge, comme pour desserrer une étreinte qui l'étouffait.

— Il a vieilli de trente ans, se disait Jean. Soudain, quand il aperçut cette silhouette affaissée,

il se rappela son père, le maître d'école, qui avait cette démarche lamentable, et il se sentit l'âme enténébrée par la même aiîpréhension.

Ils Ainrent s'asseoir sur un banc.

Houlevent ijarla à voix basse ;

— Depuis des semaines, ça ne va pas. J'ai beau me raidir ; c'est plus fort que moi ; il me prend des étouffements à croire que je vais passer. La nuit, j'ai des insomnies terribles, et mon cœur palpite si fort que ses battements emplissent les ténèbres de ma chambre.

Il se tut, aspira l'air, et poussa un éclat de rire nerveux :

— Avec toutes ces misères, j'engraisse, je fais craquer mon gilet aux entournures et, le matin, j'ai peine à lacer mes bottines.

Jean risqua un coup d'œil. Le visage du compagnon, en effet, s'empâtait d'une mauvaise graisse.

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n y eut un silence. Eenversé sur le dossier du banc, Houlevent aspirait, entre ses dents, la fraîcheur qui montait du fleuve.

Autour d'eux, la vie bruissait. Sur le quai encombré, le marché finissait. Un tumulte de voix paysannes, mêlé à des odeurs d'herbage, courait sur les tables, où s'entassaient les navets blancs, les carottes rouges, les choux au cœur énorme, humides de rosée. Des maraîchers, en blouse luisante, lampaient des assiettées de soupe que leur servait une fée Carabosse, blottie dans une guérite de bois. Perçant la voûte des feuillages le soleil semait sur les dalles des palets d'or, allumait les fétus de paille qui sortaient d'une cage à poule. Et dans les jardins qui escaladaient la côte de Fourvière, des lueurs d'argent s'avivaient à la cime des arbres.

La Saône, où le passage des mouches creusait des remous, semblait engourdie de lumière et de bonheur.

Jean laissa errer ses yeux sur la beauté de ce spectacle. Mais Houlevent se leva d'une brusque détente de ses jambes :

— Tu vas m'accompagner chez le père Morin, le médecin qui soigne les camarades. Il faut en finir...

Derrière ces réticences, le tâtonnement humble des mots qui avaient peine à sortir des coins tordus de la bouche, Jean devinait la peur, la peur épouvantable qui terrifie les malades, qui vont être fixés définitivement sur leur mal.

Un quart d'heure après, ils étaient dans le salon d'attente du ii>édecin.

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lis «'assirent sur un divan dans la pièce luxueuse et banale. Des filets d'or couraient le long des boiseries et sur le plafond peint des vols d'anges joufflus enguirlandaient des amoncellements de nuées roses. Sur la banquette leur faisant face, s'étaient écroulées deux femmes au visage tenaillé de névroses, sinistres déchets, lamentables épaves, qui encombrent tous les cabinets de consultation,

Houlevent, ayant pris une revue qui traînait sur la table, paraissait absorbé par la lecture d'un article.

Soudain, un cri monta dans la chambre voisine. La plainte se traînait, aiguë, affolante, comme si la douleur arrachait au iDatient une protestation suprême. On eût dit le hurlement d'une bête traquée dans sa bauge, une bête dont les chasseurs ont troué les flancs, et qui jette sa clameur inutile aux solitudes de la forêt.

Le luxe du salon en était éclaboussé.

Les deux amis se regardèrent consternés. Une porte claqua : dans l'escalier, se glissa une forme furtive, à la tête enveloppée de pansements.

— A qui le tour ? dit le docteur, ouvrant la porte de son cabinet.

Houlevent s'avança, suivi de Jean.

Debout, dans le grand jour qui tombait des vitres dépolies, le médecin examinait le visiteur, pénétrait sa face de son regard aigu, comme un luisant de scalpel. Il entrait, ce regard, jusqu'aux organes, dont il devinait les lésions cachées. Les cheveux du vieillard, ébouriffés sous sa toque de velours, lui donnaient

la physionomie de ces alchimistes, qu'on voit dans les estampes, penchés sur un mystérieux athanor. Les étudiants l'aimaient, car il leur x^rodiguait ses soins, ses conseils, son argent. Sous des apparences bourrues, se cachait une âme prompte à s'émouvoir, et qui se souvenait des jours d'épreuve.

Houle vent lui raconta qu'il suivait les cours de la Faculté des Lettres : la bouche, soigneusement rasée, ébaucha un sourire.

— Bien, dit-il. Que sentez-vous '?

Houlevent raconta ses angoisses, les étouiïements qui serraient sa gorge dans un étau d'acier, et cet embonpoint qui faisait craquer ses vêtements.

La physionomie du docteur se renfrogna.

— Bien, dit-il. Et vous avez froid, sans doute "?

— C'est vrai, s'exclama Houlevent, surpris par une révélation. Il y a des jours où je grelotte, comme en hiver. Quand je suis couché, j'amoncelle sur moi les vêtements et les couvertures.

Le praticien secoua la tête. Pas un tressaillement de muscle n'indiquait le travail intérieur de la pensée..

Il ausculta Houlevent. L'examen dura longtemps. Appliquant son oreiUe sur le thorax du malade, il cueillait les bruits, les écoutait avidement, et ses lèvres murmuraient des réflexions que les étudiants n'entendaient pas.

Quand il se releva, il aida Houlevent à se rhabiller et dit :

— Il faut compléter cet examen.

Et il l'emmena dans la pièce voisine.

Il revint, portant un tube de verre où, dans nn liquide jaunâtre, se déposait un précipité blanc, en filaments visqueux.

Le docteur murmura :

— La proportion d'albumine est très forte. Houlevent haletait.

Alors, une pitié infinie détendit le visage du médecin, ce visage que la contemplation de la souffrance avait revêtu d'une sorte de rigidité, et ce fut d'un ton affectueux qu'il s'exprima :

— Il faut vous soigner, vivre au grand air, boire du lait, du bon lait, rien que du lait. Avez-vous vos parents ?

— Mon père est cultivateur dans la Bresse.

— Très bien. Vous allez retourner auprès de lui. Houlevent hésita :

— J'aurais voulu tenir bon jusqu'au concours. Je ne sais pas si mon père voudra me recevoir.

— Pourquoi "?

— Il est dur pour les autres comme pour lui.

Le regard, habile à sonder les plaies, discerna la profondeur de la souffrance cachée sous cet aveu. Impérieux, il reprit :

— Il faut vous soigner ! Voici une ordonnance ; ce sont des palliatifs insuffisants à guérir. Il faut partir |

Comme ils se retiraient, le docteur, du geste, retint Jean sur la palier. Il chuchota :

— Veillez sur lui. Je le crois perdu.

Puis il se tut, ap<?rcevant le malade qui tendait l'oreille.

Dans la rue, Houlevent s'arrêta :

— Inutile de me cacher quelque chose : j'ai entendu.

Ils vinrent s'asseoir sur la place des Terreaux, dans un petit café, qu'une rangée de lauriers roses séparait du vacarme ébranlant la chaussée. Jean, accablé, passait les mains sur son front. Houlevent, qui avait gardé sa présence d'esprit, commanda deux bocks.

Puis il souffla bruyamment.

Un cantonnier arrosait la rue. Du pavé, que le jet de sa lance éclaboussait, se levait une exquise fraîcheur. Des terrasses du palais Saint-Pierre, tombait une ombre ardente, et des femmes passaient en robes de linon, sculpturales, souriantes, voluptueuses. La trompe du tramway, effrayant les pigeons familiers, essaima dans l'air bleu un tournoiement de blancheurs. La voiture d'une marchande de fleurs était chargée de roses rouges ; dans le vent, flottait l'âme chaude des jardins pâmés sous le soleil.

Sur la place éblouissante, la Saône géante de Bartholdi, émergeant d'une conque marine, se dressait, superbe, les seins gonflés, et poussait son quadrige de chevaux noirs, dont les rênes s'entrelaçaient d'herbes fluviales. Un ruissellement d'eau vive enveloppait le groupe ; du naseau des bêtes, leur souffle sortait en poussière d'eau, oii se jouaient de minuscules arcs-en-ciel.

Toute la joie de la vie tenait dans cet instant, à portée de la main.

Pâle de désir, Houlevent la savoura longuement.

Puis, une horrible épouvante chavira ses prunelles, et ses mains, dans un geste de révolte, se cramponnèrent au guéridon.

— Oh ! ne plus voir ces choses, pourrir entre quatre planches ! J'aimais tant la vie, les arbres, les ruisseaux. D'autres se promèneront, d'autres s'attableront dans les auberges. Oui, tout continuera, et moi, je ne saurai rien, je ne verrai rien...

Ses dents claquèrent, et ses yeux, dilatés dans la bouffissure exsangue de sa face, se fixèrent sur une ombre horrible, qui descendait dans le soleil.

Jean frissonna, croyant entrevoir, lui aussi, l'apparition d'épouvante. Mais il se ressaisit, et prenant la main qui se crispait sur la table, il la serra affectueusement.

Comme si ce contact ressuscitait chez le malade les énergies qui déjà s'abandonnaient, Houlevent retrouva son bon rire, son rire de paysan.

— Je vais descendre dans l'Orcos.

Jean fut stupéfait par cette plaisanterie d'humanité. L'Aima mater les avait marqués si profondément que leurs joies, leurs deuils, leurs désespoirs trouvciient pour s'exprimer des réminiscences classiques.

Mais déjà Houlevent se reprenait ; il se rattachait à la vie dans une poussée admirable de vaillance :

— Bah ! le vieux s'est trompé. Par moments, je me sens des forces à soulever un monde. Je me retaperai.

Il ajouta :

— Si tu veux, nous irons voir mon père, dimanche.

Ça nous fera du bien, une bonne journée à la campagne.

Ils se retrouvèrent le dimanche matin, à la gare de la Croix- Eousse, comme c'était convenu. Jean, qui avait visité son ami au cours de la semaine, l'avait trouvé mieux. Les drogues le soulageaient.

Sous des brumes que le soleil dorait, l'énorme ville s'éveillait, avec la langueur d'une femme qui s'étire. Le convoi démarra : les souffles rauques de la machine semblaient le hennissement d'un cheval, qui flaire les herbages. Caluire et Sathonay passèrent.

Ils traversèrent l'immense plaine des Bombes, semée d'étangs. Des bouleaux fins frémissaient, de blanches vapeurs s'exhalaient de ce sol saturé d'humidité ; la campagne entière fumait, baignée d'un bonheur fluide.

Houlevent se renversait, les yeux clos, la tête appuyée au capitonnage du wagon

— Ouvre, fit-il en désignant la portière.

Jean obéit. Par la vitre baissée une bouffée d'air pur entra, apportant la senteur vaseuse des étangs et l'arôme des plantes, vivifiées par la rosée nocturne. Houlevent la but à longs traits, cette émanation fiévreuse du sol natal, qui le ressuscitait.

Il murmura : « Gomme c'est bon ! »

Jean stupéfait assista à la résurrection du malade. Un flot de sang courut sur ses joues, et quand il rouvrit les yeux, son regard se posa brillant, limpide, transfiguré.

Il déclara :

— Je me sens un autre homme.

Le train, comme fouetté lui aussi par le vent matinal, sautait les ponts, éventrait les hameaux, trouait la campagne de sa rumeur sonore.

Ils descendirent après Bourg, à la station de Saint- Etienne.

— Trois kilomètres à faille, dit Houlevent. La marche nous dégourdira les jambes.

Il coupa un gourdin dans un buisson. De grands espaces s'étendaient, couverts de bruyères et de genévriers. Par places une masure se tassait au bord de la route, lamentable sous son toit de chaume et ses murs de pisé. Houlevent clignait des yeux, sautillait, et regardait tout d'un air de contentement.

Une vallée s'ouvrait sur un fond de prairies franches, où frétillaient des ruisseaux. Les toits de tuile rouge tachaient le vert sombre des noyers, et les carrés de maïs alternaient avec les champs de sarrasin, embrumés de fleurs blanches.

La face de Houlevent refléta une émotion :

— Voilà mon patelin. Je le vois le jour, et j'en rêve la nuit. Quel pays plantureux ! Un proverbe ne dit-il pas : Vive Mâcon pour boire, et Bourg pour manger !

La ferme du père Houlevent était posée au bord d'un étang dont les eaux faisaient courir, sur les murs de terre battue, un reflet dansant de lumière. Sous l'auvent du toit, pendaient les grappes blondes de maïs, séchant au soleil. Les seaux à lait étaient accrochés au mur. Sur un tas de fumier, dormait une

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truie énorme, étalant son ventre rose et ses mamelles gonflées de lait.

Le logis respirait la lourde opulence de la campagne.

Les étudiants pénétrèrent dans la salle enfumée. Leurs yeux s'habituant à l'obscurité, ils distinguèrent une forme accroupie.

Une vieille se dressa au bruit et joignit les mains. Elle était effrayante, avec son menton en pointe de sabot, les touffes de poil, qui se hérissaient à ses som'cils. Fixant sur les garçons son œil malicieux comme un œil de pie, elle branlait la tête d'attendrissement :

— Seignem* Jésus ! ISTotre Monsieur, on ne vous attendait j)as !

— C'est Agathe, notre vieille servante, dit Houlevent. Une mère grognonne, qui n'a pas sa pareille pour abecquer la volaille. Elle m'a donné la i)âtée, lorsque j'étais petit.

— Faut croire que ça vous a profité. Mais vous devez avoir faim.

La vieille s'était ruée sur les casseroles.

Agathe apporta une jatte de lait écumant et les flammusses, les lom'des galettes de maïs, qui, là-bas, rassasient les appétits des rustres.

Houlevent éclata de rire : ça les changeait des ratatouilles de Marnix !

Ils s'attablèrent. Jean regardait curieusement cet intériem^ bressan, sordide, enfumé, bourré de provisions. Les murs et les poutres du plafond disparaissaient sous les gTappes jaunes de turquis, richesse de

la contrée. Des vessies pendaient, gonflées de saindoux. Dans la pénombre, on devinait d'autres richesses accumulées : jambons, bandes de lard, sacs de noix, de quoi soutenir un siège.

Le jour qui tombait des vitres verdâtres fouillait étrangement le clair-obscur, comme dans un tableau flamand.

Puis, Houlevent conduisit son ami dans le verger. Midi incendiait la terre. Les étangs lointains avaient l'air de flamber dans leur ceinture de roseaux.

Comme ils rentraient, le père Houlevent, aidé de ses deux gar^-ons, déchargeait une voiture d'herbe.

Juché sur le tas de trèfle incarnat, le vieux fourchait d'une poigne solide et passait le fourrage à ses garçons, qui l'engrangeaient. Ils se hâtaient, jetant des coups d'œil vers l'horizon, où montaient de gros nuages blancs. Les chevaux dételés mangeaient les herbes à pleine boucbe. Et les fourches se suivaient, brassant dans le vide cette pourpre somptueuse, qui laissait derrière elle un sillage odorant.

Houlevent s'approcha :

— Bonjour, père ; je t'amène un visiteur.

— jVIinute, garçon, grogna le vieux. On causera tout à l'heure.

— Je comprends : on pourrait avoir de l'eau cet après-midi, dit Houlevent, qui s'ingénia à excuser ce sans-façon.

La voiture déchargée, le père descendit, serra la main de son fils.

Tous vinrent s'asseoir à la grande table, soufflant

d'aise, dans la joie de la récolte rentrée. Les frères sortirent leurs couteaux et allongèrent leurs jambes. Leurs faces rudes avaient la beauté impassible des rocSj des souches, des troncs d'arbre. Ils ressemblaient à Houlevent, mais ils avaient les mâchoires plus solides, le torse plus large, et leurs corps exhalaient une odeur de santé. Lui avait les épaules voûtées, le visage affiné de pâlem' et de distinction. Auprès de ces masses robustes, c'était une ébauche mal venue.

Le père atteignit la cruche et versa la piquette à la ronde.

— Vous autres, lit-il, à la ville, vous dégustez du bordeaux ou du Champagne. Mais vous ne savez pas le plaisir qu'on a de boire frais, quand on travaille et qu'il fait chaud.

Les frères poussèrent un ricanement. Houlevent jeta un regard navré à son ami.

Mais Agathe apportait la soupière fumante, d'où sortait une odeur de choux. Les rustres emplirent leur écuelle et mangèrent goulûment, les coudes sur la table. Ils avaient le mâchonnement tranquille des chevaux qui, dans la cour, tiraient le fourrage à pleines dents. Puis, la vieille servit une volaille dont la peau rissolée cédait sous la fourchette. Elle avait bien fait les choses, dans sa joie de revoir l'enfant : les frères, sur la pamne de leurs mains essayèrent le fil de leurs eustaches, et le père, gagné par la satisfaction générale, descendit à la cave et en rapporta une bouteille poussiéreuse.

Une cordialité était venue s'asseoir au repas. Houlevent rassembla son courage et déclara :

— Père, il fait si bon ici ! Je ne veux plus retourner à Lyon, je veux rester avec vous.

La stupeur écrasa le vieux :

— Quoi que tu dis ?

— Je dis que je ne puis plus vivre dans l'air étouffant de la ville ; je dis que je crèverai comme un cbien.

— Eester ici ! que feras-tu ?

— Je travaillerai...

— A quoi es-tu bon ? Tu ne sais même pas brider un cheval.

Le vieux eut un haussement d'épaules, plein d'un tranquille mépris. Les frères suivaient le débat, et s'efforçaient de donner à leurs visages une expression d'indifférence.

Houlevent parla, ému jusqu'aux larmes :

— J'aimerais tant soufifler, me reposer un peu, sentir autour de moi ce grand calme. Oe silence me refait un corps, une âme toute neuve. J'ai souffert, et la vie m'a traité durement. J'ai tant travaillé.

— Orois-tu qu'ici on se croise les bras ?

— Je n'arriverai pas à l'agrégation, et je végéterai dans quelque trou, comme i^rofesseur de collège, avec un traitement de dix-huit cents francs.

— Je ne les mets pas de côté chaque année ! Faut pas te décourager, mon garçon. Je me suis saigné aux quatre membres pour te faire une existence enviable. Il ne faut pas que cet argent soit perdu.

— De l'argent perdu ! J'ai été boursier partout.

Vous m'avez laissé élever, autant dire, par la charité publique.

— La charité publique, garnement ! Je te défends de parler ainsi. Et les chaussures que j'ai payées chez le cordonnier, les culottes chez le tailleur, les livres chez le libraire ! As-tu fait le compte ? J'aurais acheté, avec cet argent, des beaux prés et des bonnes terres.

Puis, le vieux se répandit en jérémiades hypocrites : il aurait été si heureux, dans ses vieux jours, d'aller se reposer à côté de son garçon.

Houlevent coupa court ce larmoiement :

— Ecoutez, père, je n'ai pas tout dit. Je vais bien mal, depuis quelque temps. Le médecin m'ordonne un séjour à la campagne.

Décontenancé, le paysan le dévisagea. Mais il retrouva son assurance d'homme robuste, à la carcasse tannée par le hâle, qui avait passé soixante ans sans un jour de maladie.

— Des bêtises ! Les Houlevent sont solides de père en fils !

Un sourire décoloré flotta sur les lèvres du malade :

— Je souhaite qu'il en soit ainsi, mon père !

Mais les frères se levaient, leurs chaussures éraflant le plancher. Ils prirent leurs faulx, dont l'aile d'acier luisait sur leur épaule. Agathe leur tendit le bissac contenant le goûter. Dans la cour, les chevaux s'ébrouèrent, et le chariot démarra, emmenant les travailleurs, qui promenaient vers le ciel chauffé à blanc leur regard d'inquiétude.

Les deux étudiants sortirent. Le soleil étalait sur les foins une buée de vapeur rousse. Ils suivirent les sentiers qui coulaient, rôdaient, se cachaient sous les gramens semant au vent une poussière blonde. Les grands peupliers, dont les cimes finement argentées frémissaient, allongeaient leurs ombres. Et le tintement des faulx, l'odeur des herbes coupées, les mouvements des faneuses jetant dans l'air les foins, dont les fines aiguilles brillaient dans la lumière, toute la sérénité des attitudes et la rusticité des bruits leur mettaient au cœur une sorte d'apaisement.

Ils se laissèrent tomber dans une meule, heureux de sentir la masse tiède qui craquait sous leur corps, et criblait leur peau de picotements.

Houlevent chuchota :

— J'aime rester ainsi, les yeux perdus dans le bleu profond du ciel. Alors mes os se creusent, ma peau se fond, ma poitrine se vide, et je deviens une chose impondérable, qui flotte dans l'éther.

Il leva le doigt... .

Dans la lumière décroissante, un ronflement, à la fois puissant et doux, courait sur la campagne. La houle des sons balancée semblait, par intervalles, s'enfler démesurément. C'était le bourdonnement des insectes, que la chaleur du soleil faisait éclore.

— Toute la vie de l'espèce, dit Jean.

Le flot sonore montait, comme la vie ardente de la terre.

Houlevent, le menton sur les genoux, ne répondait pas. Les minutes passaient ; il regardait, sans les voir,

les ombres qui tournaient avec le soii'. Par moments, un frisson agitait ses épaules, et Jean le devinait torturé par l'angoissant problème, par l'obsédante terreur de l'anéantissement.

Ils rentrèrent à la ferme. Le souper fut triste. Le père Houlevent ne put se défendre d'un mouvement d'émotion, quand il quitta son garçon, et il lui fit promettre de revenir bientôt.

Le train roulait à travers les étangs, que le couchant ensanglantait. Une vague d'ombre balayait la terre, apportant aux âmes l'angoisse du crépuscule, cette terreur confuse qui fait hurler les bêtes dans les forêts.

Houlevent paraissait plus blême sous la clarté huileuse des quinquets.

Soudain, il frissonna et murmura son éternelle plainte :

— J'ai froid ! Oh ! j'ai froid !

Ses dents claquèrent. Un tremblement convulsif secoua son corps, qui se recroquevilla au creux des capitonnages, comme pour rassembler toute sa chaleur. Jean enleva son pardessus et, le jetant sur les jambes du camarade, il lui en fit une couverture. Houlevent ramena le vêtement à son menton, et ses mains maigres étaient agitées de soubresauts, qui ne finissaient pas.

Jean le consola. Ce ne serait rien. La fatigue de la journée causait cette dépression.

Le malade murmura :

— Le froid, oh ! le froid ! Depuis des semaines

j'éprouve cette atroce sensation. Il est étrange, ce froid ; il sort de mes entrailles, de mes muscles, de tout mon cœur. Il me semble que la glace m'envahit et me pétrifie. Et tout le soleil de juillet ne me réchauffera pas.

Pourtant, il se calma, et tomba dans une lom'de somnolence. Le train s'arrêta. Jean voulut l'accompagner. Il refusa. Jean le suivit des yeux, mais un remous de la foule les sépara.

Le lendemain, il dormait profondément, assommé par cette journée de grand air, quand des coups frappés à sa porte le réveillèrent.

La logeuse de Houlevent se précipita :

— Votre ami se meurt.

Jean s'habilla et l'envoya chez le docteur. Il courut à la rue Serpente. Houlevent gisait, la face morte ; un râle s'échappait de ses lèvres avec un bruit affreux de gargouillement. Jean appliqua son oreille sur la poitrine du moribond ; les battements du cœur se précipitaient comme le tic tac d'une pendule, dont on a cassé le grand ressort.

Le docteur florin arriva. Il jugea la situation d'un coup d'œil :

— Asystolie, coma urémique. Il va passer d'un moment à l'autre. Je vais essayer une saignée.

Jean tint le bras : l'acier pénétra dans la veine bleue ; un filet de sang jaillit dans la cuvette, que la logeuse tendait, défaillante.

Tout de suite, Houlevent resx^ira et ouvrit les yeux :

— Je reviens de loin.

Et son regard se posa, avec une infinie douceur, sur les paperasses, sur les meubles familiers.

Le docteur sortit, en promettant de revenir vers le soir :

— Si une autre défaillance survenait, dit-il, faites respirer de l'étlier.

La journée passa, lente et monotone. Le malade avait voulu se lever. On l'installa à la fenêtre, dans le grand fauteuil, devant les toits assoupis sous la lumière ardente, et la colline de Fourvière, où les ors de la basilique flamboyaient.

Il tendit la main vers la bil)liotlièque.

Jean comprit. Il prit « la Légende des siècles » sur les rayons, et commença le prélude de Eatbert. La fresque se déroula, prodigieuse, emplissant la chambre d'un ruissellement de couleurs et de sons. Des blasons défilaient, des armures s'entrechoquaient, la soie des gonfalons claquait au vent.

— Encore, fit le malade, qui buvait avidement la musique héroïque.

Il se rappelait les jours oii il se dressait, ivre de jeunesse et de poésie, et brandissait les alexandrins sonores sur la tête des philistins. Jean lut « la Eose de l'Infante » ; la vision du poète fit revivre le jardin d'Escurial, les paons étoiles, le couchant « horizontal » et l'enfant, penchant sa face inquiète sur l'eau frémissante des bassins, somptueuse comme une peinture de Velasquez. Jean commençait « Euth et Booz », quand le malade leva la main :

— Arrête, cela me fait mal !

Des larmes roulèrent sur ses joues.

Le soleil descendait vers les toits.

La ville poussait son rugissement, qui semblait grandir à l'approche de la nuit. Des fumées se déployaient, comme des voiles roux. Les nuages se creusaient de cavernes de flamme et d'or ; des palais aériens s'échafaudaient. L'astre monstrueux léchait de sa langue de feu les architectures ; elles s'écroulaient, et, sans trêve, se reformaient. Mais le disque glorieux s'assombrit : il tomba vers l'horizon où stagnait une mer de brumes ; quand il l'eflfleura il parut rebondir, i)uis il s'engloutit.

Alors, Houlevent sanglota :

— La nuit ! J'ai peur de la nuit !

Sa tête s'inclina. Ses mains battu-ent le vide. Il expira.

Au cri poussé par Jean, la logeuse accourut ! elle joignit ses mains rudes de travailleuse et tomba à genoux.

Ils portèrent le cadavre sur le lit ; le mort pesait effroyablement. La mâchoire pendait, et la bouche se creusait, comme un trou d'ombre. Mais la femme noua autour de la face une mentonnière. Et Houlevent reprit une expression moins terrifiante.

— Il faut prévenir le père, dit Jean.

Et il envoya la logeuse porter une dépêche.

Eesté seul, il se mit en devoir d'ensevelir son ami. Il déshabilla le corps, dont les membres inertes s'abandonnaient. Le contact des chairs lui mettait aux mains une sorte de terreur. Il chercha, dans la com-

mode, l'habit que le camarade portait aux jours de gala. Il le déplia. A la boutonnière, était encore fixé un nœud de ruban rouge, insigne des fonctions de commissaire que Houlevent avait remi)lies au dernier bal des étudiants. Il le revit, la taille cambrée dans l'habit, le gilet blanc moiilant son torse de jeune dieu. Comme il éprouvait du plaisir à entendre le craquement luxueux de ses escarpins !

Alors, Jean sanglota, tout en habillant le cadavre :

— Dors, mon vieux. Serre bien sur ton cœur notre jeunesse que tu emportes. Demain, tu retourneras dans ton pays, et tu reposeras au bord de tes étangs. Dors, tu as choisi la meilleure part. La vie nous réserve trop de soulïrances.

Une grosse mouche se posa sur la face, que n'anima aucun tressaillement. Jean la chassa ; elle revint, poursuivant sa hideuse promenade sur le front et sur les yeux du cadavre. Lorsque la logeuse rentra, elle trouva Jean affolé par l'acharnement de la bestiole insaisissable. Elle apporta un voile de gaze bleue, et Jean, soulagé, se sentit délivré d'un cauchemar.

Le cadavre, immobile, avair l'air de reposer ; derrière ce tissu vaporeux, il paraissait plus lointain.

La logeuse alluma une bougie, posa au chevet un verre d'eau, oii trempait un brin de buis, et, s'étant assise, on n'entendit plus que le bruit de son chapelet, dont les grains s'entrechoquaient.

Jean prit place devant la table, oii le mort avait l'habitude de travailler.

La feuille du sous -main était encore couverte de

ces traits de plume, de ces dessins ébauchés, de ces phrases incomplètes où l'imagination s'égaie et prend du champ, quand le mot propre ne vient pas^. Les livres, dans leurs reliures fatiguées, semblaient prêts à s'ouvrir d'eux-mêmes à la page préférée. Le classeur, bourré de notes et de paperasses, montra aux yeux de Jean l'écriture du mort, une fine écriture anguleuse, défaillante et enthousiaste. La vue de ces menus objets ayant appartenu à son ami lui causa une doulem- atroce : ils avaient gardé leur vie humble, leur vie inerte et sommeillante, mais ils restaient là tout de même. Et l'autre n'écrirait plus, ne lirait i)lus. En quelles mains allaient passer ces compagnons d'étude, ces témoins des heures enivrées, qui, pour l'amitié de Jean, avaient la valeur de reliques 'i II imagina des rustres, éparpillant les papiers et les déchirant à pleines mains pour allumer le feu, quand on rentre des champs avec l'onglée.

Il revint près du mort.

La face se marbrait de taches livides ; le contour des traits semblait fléchir sous la pression d'une maiu invisible qui, lourdement, les pétrissait.

Pauvre diable ! Par quelles combinaisons malveillantes la destinée l'avait-elle arraché à la plèbe, pour l'amener à mourir d'étouffement dans l'atmosphère irrespirable de la ville. Avec un affreux serrement de cœur, Jean imagina la vie que le camarade aurait menée, s'il était resté au pays, oii toutes ses fibres l'attachaient. Il aurait pris le dessus, serait devenu le gars robuste, qui rentre au soir, avale sa pâtée et

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dort d'un «omnieil sans rêves. Il avait suffi, pour l'amener à cette fin, de la cupidité d'un père.

Et Jean fit un retour sur lui-même. N'était-il pas en proie, lui aussi, aux puissances mauvaises, qui se jouaient de lui pour le perdre plus sûrement ! A mesure qu'il s'interrogeait, une certitude lui criait qu'il était, lui aussi, un dévoyé. Il tenait bon en ce jnoment ; mais pourrait-il résister à tous les chocs '? La présence de ce corps gisant donnait à toutes ses idées, avec une solennité farouche, une pénétration qui l'effrayait.

Il prit des résolutions iirévocables. Il tenterait le sort une seule fois, iniis, s'il échouait, il retournerait à la terre.

Il revint vers le cadavre, et jeta un regard reconnaissant à l'ami qui, dans l'au-delà, semblait continuer sa mission mystérieuse de sauvegarde.

La nuit s'acheva. Implacable, une nappe de lumière d'un rose joyeux, vivant, s'abattit sur le cadavre, et souligna l'horrible travail des décompositions prochaines.

Il était six heures du matin quand le père Houlevent arriva.

Il se tint debout au pied du lit et contempla son fils. Appuyé solidement sm* son bâton, son large chapeau de feutre noir à la main, il secouait la tête comme pour dire qu'il ne comprenait pas, qu'il ne voulait pas comprendre cette mort. Il avait donné son enfant pour qu'on en fît un Monsieur, et voilà qu'on lui rendait un cadavre. Il était volé. Aucune émotion

ue transparaissait sur sou masque de paysau, ce masque que les pluies avaient cinglé, que les vents avaient coupé de leurs lanières.

Il se tourna vers Jean et leva les bras, dans un geste de détresse impuissante.

— Si j'avais pu me douter !

Ce fut tout. La face redevint rigide et le cœur se referma, comme l'eau sur la chute d'une pierre.

Il fallut payer quelques menus frais. Il sortit de sa poche une bourse de cuir et, ayant dénoué les cordons, aligna des pièces d'argent sur la table.

L'enterrement eut lieu le soir même.

Serrant toujours dans sa main noueuse son gourdin, le père Houlevent conduisit le deuil. Toute la pension Marnis était là. Hornecque portait beau, jtlastronnait, remué cependant par la disparition d'un camarade, dont il appréciait l'originalité. Cassagnol, effondré, serrait les coudes contre ses flancs, et sortait de sa rêverie pour pousser un gros sanglot, puis il retombait à ses idées. Jean marchait hébété, les nerfs à vif, toute son âme meurtrie par les cahots du corbillard, et, parfois, s'étonnait de ne plus souffrir, comme si une drogue absorbée avait endormi sa douleur. Le doyen marchait à côté du père Houlevent. D'aiitres professeurs suivaient.

C'était le moment oii la sortie des magasins jette un peuple d'ouvriers et de commis dans la rue. Des femmes se signaient sur le passage du cortège. Dans les carrefours, le corbillard devenait une chose chétive, perdue dans les remous, (pie les flots de la cohue

menaçaient à chaque instant d'engloutir. Jean poussa un cri. Un énorme fardier, chargé de pierres de taille, débouchait brusquement d'une rue transversale, et manquait de renverser le char.

On arriva à la gare de la Croix-Eousse. Le cercueil fut hissé dans un fourgon, et le père Fabien, en guise d'adieu, prononça quelques paroles émouvantes.

Le paysan le remercia d'une voie bourrue :

— Vous avez bien parlé de mon garçon ; mais ça ne ramène pas les morts,

A la sortie, les étudiants se retrouvèrent dans un jardin attenant à un petit café. L'air était doux, le soir tombait : des femmes, lancées à toute volée sur des escarpolettes, poussaient des cris aigus. Assis autour de la table, ils se taisaient, émus comme à la pensée d'une séparation iirochaine.

— Pauvre Houlevent ! dit Cassagnol.

Parmi les branches des lilas, que des souffles agitaient sur le bleu pâle du ciel, Jean revoyait la face du Faune hilare, avec ses yeux de chèvre et sa barl e fourchue.

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