CHAPITRE X
liN BERCEAU
Ils arrivèrent cahin-caha à la fin des vacances. Ils ne sortaient presque plus ensemble, ou bien, les dimanches, faisaient une courte promenade dans les faubourgs de la Guillotière.
Honteux de i)romener ce ventre, dont la rondeur tirait l'œil des passants, Jean recherchait les endroits peu fréquentés. Ils se réfugiaient dans quelque jardin d'estaminet dont les lilas rachitiques offraient aux consommateurs l'illusion d'un abri champêtre. Jean feuilletait les illustrés, Claudette s'effondrait sur un siège.
Ils s'adressaient de rares paroles, et pourtant le silence, le silence autrefois vibrant de tendresses, leur était devenu douloureux. Ils ne se sentaient pas la force de prononcer le mot qui les aurait réconciliés. I*ar moments, ils se détestaient. Jean surtout était en proie à la rancune, la grâce qui s'exhalait des attitudes de la jeune femme lui paraissait une minauderie insupportable, et ses espiègleries de gavroche sentaient le ruisseau.
Aus«i cherchaieut-ils toutes les occasions d'éviter - le tête-à-tète.
C'est ainsi qu'un samedi soii', ils entrèrent dans un café-concert de l'avenue Gambetta, dont l'affiche éclaboussait le trottoii' de son tumulte de couleurs.
Le public était comijosé de petits boutiquiers, de soldats partis en bombance, d'ouvriers écornant leur paye. Dans le promenoii- orné de hautes glaces, des filles stationnaient. Une noce faubourienne occupait les premiers rangs de l'orchestre : la mariée sous sa fleur d'oranger paraissait rêveuse, tandis que les invités, sanglés dans des redingotes, pelaient des oranges au milieu des quolibets.
On avait peine à distinguer la scène dans la fumée des pipes.
Dans un décor représentant un paysage exotique, avec des retombées de lianes géantes et des bananiers en zinc, des chiens savants défilèrent, un matelot qui dansait la gigue, un athlète qui jonglait avec des poids. Les pesantes masses de fonte décrivaient en l'air un cercle continu, et l'homme les recevait sur les muscles de ses biceps, tandis que la fixité de son sourire trahissait seule la contention de son effort. Puis ce fut le tour d'une petite chanteuse, dont la voix semblait le coassement d'une grenouille monstrueuse. Elle tortillait ses jambes gainées de noir, et débitait une niaiserie, où s'embusquaient des sous-entendus égrillards.
Claudette s'amusait, trouvant à ces flonflons la saveur d'un plaisir dont on est privé depuis longtemps. Jean, de son côté, s'ennuyait.
Après uu entr'acte, la musique explosa. Le bras du chef, dominant les crânes et les instruments de l'orchestre, avait les gestes d'une cuisinière battant une crème fouettée.
Un timbre grêle retentit, annonçant une attraction promise par le programme.
Le rideau se leva sur un décor, dont l'extravagance arracha à Jean une exclamation d'étonnement. La fantaisie* de l'artiste, qui le brossa, avait assemblé les gondoles de Venise, la rue de Séville, et les monts lointains d'Andalousie.
Les trombones poussèrent des gargouillements, que les violons coupaient de traits aigus. Et cette musique grotesque avait le dandinement d'une oie grasse.
Un fantoche s'avança.
Il était vêtu d'un costume d'étudiant moyenâgeux, dont l'invraisemblance dans ce décor achevait de dérouter le spectateur. Des chausses vertes et rouges accusaient l'ossature étique de son corps, et ses souliers à la poulaine relevaient leurs cornes grimaçantes. Sa face blanche de poudre était balafrée d'une bouche sanglante. Il tirait d'une guitare démesurée un frémissement sonore, qui se perdait aussitôt dans le bruit.
Le pitre chanta une sérénade, où il adressait à une Pépita quelconque, cloîtrée par un barbon, l'hommage de son amour. Les obscénités soulevaient dans l'assistance un gros rire, qu'accompagnait le grêle crépitement des castagnettes, mettant l'indispensable couleur locale dans le décor. Et le fantoche
accentuait son jeu, prodiguait les œillades et les baisers, assaisonnait son chant de ollé, de caramba, de bravo toro, comme s'il avait voulu se soulager, expectorer d'un seul coup cette Espagne de convention <lont ses flancs étaient gonflés.
La sérénade prenait des allures de pantomime. Une main, soulevant le store d'une fenêtre, versait sur le musicien un vase nocturne, dont le ruissellement le couvrait tout entier. Puis un vieillard aux genoux cagneux se glissait le long des murs, et venait asséner sur l'épine dorsale du chanteur une volée de coups de trique, auxquels faisaient écho, dans l'orchestre, des bombardements de grosse caisse. Imperturbable, le chanteur continuait sous les horions sa sérénade, qui titubait, s'affolait et repartait avec des oscillations désopilantes de pochard.
Et Jean plaignit ce malheureux, ce bouffon qui, pour vivre, supportait bassement les nasardes et les coups de pied.
En même temps, il se sentait intrigué. Quelque chose, dans ce son de voix, dans cette allure vieillotte, lui rappelait une physionomie connue. Mais il n'arrivait pas à retrouver le nom, et murmurait :
— Oli donc ai- je vu cette tête-là !
La sérénade prit fin. Le pitre s'approcha de la rampe, et, tourné vers l'assistance, annonça qu'il allait passer à d'autres exercices.
L"ne clarté sillonna l'esprit de Jean. Il reconnut Minorel, que la misère avait ravalé aux sordides fonctions de comique dans un beuglant.
Il faisait parade de sa verve d'improvisateur. Des spectateurs lui jetaient des mots, qu'il saisissait au passage et déformait en à-peu-près stupides.
— Isidore ! cria une voix.
— Isidore la pilule ! répondit-il aussitôt, avec une modestie triomphante.
Il montrait dans cet exercice la dextérité du jongleur qui rattrape, d'une main désinvolte, la boule, au moment où elle va toucher le sol. Puis, il composa des bouts-rimés sur des mots qu'on lui jetait de la salle.
Jean croyait rêver.
Ainsi le long apprentissage des Lettres, le culte dévot de la Muse, célébré dans la solitude et la méditation, aboutissaient à cet effondrement. Jamais il n'aurait imaginé ce dénouement. Il éprouvait, une fois de plus, ce vertige passionné qui le saisissait devant la vie, dont les audaces surpassaient toutes les inventions des dramaturges.
Mais des ouvriers, qui goûtaient médiocrement ce genre de spectacle, s'impatientaient. Minorel ne s'en apercevait pas. Une voix cria :
— A la porte, le raseur !
La noce même parut s'émouvoir. Un invité jeta au comique une orange, dont la pulpe s'écrasa sur sa joue, dans un éclatement de projectile.
Il haussa les épaules, et dit très haut :
— Tas d'imbéciles !
La salle, debout, vociféra, réclamant des excuses. Le bon public se haussait à la férocité de la foule.
impatiente de voir siugii' le toréador, qui enfoncera sa lame d'acier dans l'encolure du taureau.
Minore!, déjà rentré dans la coulisse, dut s'avancer sur la scène, et bégayer une i)brase humiliée.
Il le fit maladroitement, d'une A'oix sourde.
Ce fut un soulagement, quand il sortit.
Jean, navré, se rappela les confidences de son camarade, ses enthousiasmes. Le vol éblouissant de Pégase s'abaissait aux cabrioles d'un cheval de cirque, pliant les genoux, et plongeant ses naseaux dans la sciure.
Il écrivit quelques mots sur sa carte et la remit à un garçon. Quelques minutes ai)rès, il retrouva .Minorel à la porte de sortie.
Jean lui i)rit la main, incapable de trou\ er un mot. Ils gagnèrent un petit débit où soupaient des cochers de fiacre.
— Mon pauvre vieux ! balbutia Jean.
— Il faut bien manger, répondit l'autre. Il ajouta vivement :
Ma mère ne sait rien. Je lui ai raconté que j'avais trouvé un préceptorat, et je lui envoie de l'argent...
Et le petit homme redressait sa taiïle de gnome, prêt à se mesurer avec la vie jusqu'au bout, emportant au milieu des défaites sa faculté d'illusion eoutumière.
Déjà il repartait .
— Et puis, tu ne sais pas : il y a quelque chose à faire dans cette partie. On peut tenir tête au public.
lui révéler autre chose que les stupidités dont on le nourrit. J'en ai fait l'expérience. J'ai récité de belles choses, du Musset et des machines de Hugo, qui ont soulevé les bravos. La salle n'est pas toujours comme ce soir.
— Déjà cabotin ! pensa Jean.
Minorel continuait :
— C'est un monde si étrange que celui où je vis depuis quelque temps. Je suis aux premières loges pour observer et amasser des documents. Oui, mon cher, c'est un microcosme, où s'agitent toutes les passions humaines. Sous le clinquant des costumes et le blanc qui enduit les visages, l'amour et la haine forment des jeux autrement émouvants que les pitoyables élucubrations qui encombrent la scène. Ah ! la misère de l'histrion déchu, les vanités qui s'exagèrent au feu de la rampe !
Ainsi je collectionne des faits, et, ce qui vaut mieux, je meuble ma mémoire de souvenirs. Il conclut par son éternel propos :
— J'en ferai un livre, et celui-là sera écrit, puisque l'Université nous a donné un style.
Jean tenta de lui ouvrir les yeux, mais il n'insista pas devant le geste que l'autre esquissa aux premiers mots, N'était-ce pas une cruauté de lui enlever l'illusion qui le soutenait, qui lui cachait l'infamie de sa situation ?
Mais il raconta l'aiïaire au père Fabien, quelques jours plus tard. Le professeur s'émut ; il en parla au doyen, qui fit des démarches pressantes au ministère.
Minorel fut averti qu'il serait compris dans le prochain mouvement, concernant les professeurs de collège. Quinze jours après, il recevait sa'nominatiou pour Castelmorin ; il rejoindrait son poste à la rentrée, quand il serait vacant.
Il vint annoncer à Jean la nouvelle.
— Accepte, dit le jeune homme ; ce doit être un bon poste.
— En est-il de bons ! demanda Minorel. J'ai gardé sur le cœur les vexations des principaux, et l'ennui de végéter en province dans une fonction subalterne.
— C'est le secret du bonheur.
— Et puis, je retombe dans l'ornière. Les années de bohème m'auraient servi d'apprentissage. La misère n'est-elle pas comme le feu, qui donne aux émaux, grisâtres avant la cuisson, des colorations éclatantes ? Tu ne saurais imaginer la variété de ridicules que j'ai pu étudier pendant mon voyage sur le chariot de Thespis.
— Aurais-tu, toi aussi, la nostalgie de la boue ?
— Peut-être.
— Allons, mon vieux, secoue-toi. La province te donnera de gras loisirs, le repos, le calme nécessaire pour écrire un beau livi'e. Tu trouveras de gigantesques sauriens, de plaisants ptérodactyles dans ses terrains quaternaires. Peut-être composeras-tu le chef-d'œuvre épique, qui nous manque, sur les mœurs de l'enregistrement.
Puis, Jean trouva le chemin de son cœur par une citation classique.
— Tu cultiveras le jardin de Candide.
— Après avoir été Pangloss.
Ils se séparèrent. Jean ne devait i)lus le revoir. Elicio avait regagné sa petite ville des Vosges, pour se retremper dans ses eaux courantes, dans son haleine forestière, avant de rejoindre son poste.
Et Jean retomba à sa vie. Claudette ne sortait plus. Elle préparait la layette, taillait des langes ou cousait des petits bonnets dont elle coiffait son poing, en s'extasiant sur leur petitesse.
Comme il rentrait, un soir, il trouva Claudette couchée sur un lit de sangle installé au milieu de la chambre. Elle poussait, par moments, un geignement lamentable. Autour d'elle, s'empressaient la logeuse et la sage-femme, personne d'importance sous ses bandeaux blancs, qui gardait, au milieu de ce désarroi, un sang-froid professionnel.
Claudette eut la force de lui adresser un sourire :
— Tu verras comme je serai courageuse.
Mais un élancement de douleur tordit son corps ; elle poussa un cri : ce n'était plus un gémissement, mais une plainte déchirante, lancée à plein gosier,
Jean s'effondra dans un fauteuil.
La sage-femme, qui roulait des bandes, s'apercevant de son trouble, lui conseilla de passer dans la pièce voisine, puisqu'il ne pouvait rendre aucun service.
Il obéit et se retira dans la salle à manger de la logeuse. La plainte le poursuivit. Elle traversait la
UN BERCEATT liJ î>
mince cloison, et, comme étouffée, prenait par là même une effrayante ampleur.
Il se leva et se mit à tourner autour de la table. La plainte le suivait, traversant sa chair enfiévrée, dispersant ses idées sous un souffle d'épouvante. Les silences l'épouvantaient encore plus. Alors, il tendait l'oreille, cherchant à deviner ce qui se passait derrière la cloison, et il n'entendait rien que les battements de son cœur.
La plainte devint un râle d'agonie.
Une idée soudaine germa dans son cerveau. Claudette, peut-être, allait mourir, et l'enfant ne lui survivrait pas. Libre, il serait libre ! Mais le cri, de nouveau, déchira le silence. Alors, il eut honte, et se cacha le visage de ses mains, comme si un témoin invisible le regardait.
Puis, des portes battirent, et Jean eut la sensation que tout était fini. Claudette était morte. Il regarda la porte, certain qu'elle allait s'ouvrir pour donner passage à un messager de mort.
Soudain, il crut entendre un autre cri, un cri informe, qui ressemblait au miaulement d'un chat.
Après un temps très long, la sage-femme parut :
— Monsieur, c'est un beau garçon !
Et elle tira de son tablier un paquet, d'oîi sortit un vagissement.
— Ouf ! s'exclama la grosse dame, ça n'a pas marché tout seul.
Elle déposa la chose entre les bras du jeune homme. Il s'approcha de la lampe et contempla le petit
être. Son fils, c'était son fils, cette ébauche de créature, à la peau flasque, coupée de plis, dont les membres s'agitaient gauchement, comme s'il voulait s'accrocher à quelque chose ! Il avait beau se répéter que cet être était né de lui, cette notion n'entrait pas dans son esprit. Il palpa le front chauve, la face ridée de petit vieux, et crut que la sage-femme se moquait de lui, quand il l'entendit vanter le torse large, qui promettait un solide gaillard.
Un homme, cet avorton. Quelle pitié !
Mais la sage-femme, l'ayant repris, l'enveloppa de langes et le coucha dans son berceau.
Jean rentra dans sa chambre. Claudette reposait : sa face exsangue exprimait une immense douceur, l'allégement de l'être délivré de la souffrance.
Jean l'embrassa. Son regard chercha l'enfant et, quand elle l'eut trouvé, s'éclaira d'une lueur divine.
— Pauvre petit ! murmura-t-elle.
Jean lui prit la main :
— Tranquillise-toi.
Elle insista pour qu'on mît le berceau à portée de sa main. Elle ne pouvait s'en séparer, ayant si peu de temps à le garder auprès d'elle, car il avait été convenu avec M"^^ Gertrude que l'enfant lui serait confié dès sa naissance.
La sage-femme se retira. Jean, qui s'était assis auprès du lit et tenait la main de Claudette, la sentit peu à peu dénouer son étreinte. Elle était tombée dans cette torpeur anéantie qui suit les grandes secousses.
Alors, il écarta le rideau de mousseline, que les
doigts de Claudette avaient brodé avec une patience attendrie. Penché sur la petite forme, qui se faisait vague parmi les blancheurs, il scruta les traits et chercha à y découvrir une ressemblance. Il approcha la lampe pour mieux voir. Tout à coup, se iJrésenta à son esprit une tradition que les grand'mères commémorent autour des berceaux : les nouveau-nés, dans les premiers instants qui suivent leur naissance, révèlent la physionomie de quelque aïeul disparu : fugitive apparition qui se manifeste, et disparaît. Pénétré d'attendrissement, Jean crut reconnaître la face du père mort, cette face dont les traits revêtaient une placidité dédaigneuse devant les injures de la vie. Il se pencha plus près, retenant son souffle, et crut voir une seconde fois, dans le menton carré, dans le front bombé, l'entêtement de la race, le dur vouloir' de l'oncle Fan. Une émotion, en même temps qu'une sorte de terreur l'envahit, quand il se sentit un jouet aux mains des puissances mystérieuses. Détresses d'un soir d'isolement, regret des tendresses féminines, attrait de la volupté : autant de combinaisons hasardeuses, que dirigeait le génie clairvoyant de la race.
Puis, la ressemblance se dissipa.
Il n'avait plus devant lui qu'un inconnu. Jeté dans la vie, l'enfant semblait porter sm' ses traits l'effacement, qui marquait sa destinée. Bien plus, la petite figure, avec sa bouche édentée et ses paupières obstinément closes, avait quelque chose de triste, qui frappa Jean.
Claudette avait raison. Celui-là n'avait pas Fair content d'être venu au inonde.
L'enfant poussa un faible cri. Jean lui lit boire quelques gouttes d'eau sucrée, comme avait recommandé la sage-femme. Il s'attendrit de voir la petite bouche qui suçait gauchement la cuiller. Puis il le recoucha.
Décidément, il ne sentait tressaillir en lui aucune libre paternelle. Tandis que surgissait des entrailles pantelantes des mères une immense tendresse, il lui fallait, comme à tous les pères, l'accoutumance, le temps, les i)remiers faux-pas qui éveillent l'amour dans un désir de protection.
Sa pensée prenait un tour plus général ; ce n'était plus son enfant, le fils de Claudette. Il lui semblait que cette chair vagissante vivait d'une existence plus haute. Dans cette larve, pétrie de néant, il lui semblait que l'humanité douloureuse s'incarnait. Et il s'apitoyait...
Une clarté frôla la vitre ; l'aube naissait, boueuse, l'aube d'une de ces journées, qui paraissent tramées do malhem*.
Dans la matinée, Houlevent, que Jean avait fait prévenii', arriva. Il souleva l'enfant avec des précautions tendres de ses grosses mains, et lui caressa le front de sa barbe fourchue.
— Bonjour ! fit-il, avec une drôlerie si émue, que Jean ne put réprimer un sourire. Tu seras un beau garçon, bien membre, avec de larges épaules.
— Alors, tu le trouves bien ?
— Parfait ! Chez nous, on les fabrique tout pareils pour toucher les bœufs et planter l'arau dans la bonne terre. Vive Dieu ! cette petite tête embéguinée me réjouit !
Il lança le paquet en l'air, le rattrapa et le serra sur sa ijoitrine, puis, remarquant le front soucieux de Jean, il s'exclama :
— Chasse la mélancolie ! Allume le feu ! Boute la Fable ! Eenvoie ces pauvres ! Allons, montre l'humeur et l'esbaudissement du bonhomme Pantagruel, car ton fils est né, et tu n'as pas perdu ta tant bonne femme !
A mesure que le Bressan parlait, Jean sentait la conliance renaître en lui.
— Que feras-tu du petit gars : continua Houl*-- A'ent. Pas nn écrivassier, pour sûr. L'âge venu, pap;i. nous mettra en main un manche de faulx, taillé en plein cœur de frêne. Ça pèse plus lourd qu'un porteplume, mais ça allonge les reins.
Le moment était venu d'emporter l'enfant. La logeuse l'emmaillota et le roula dans un châle. Il se laissa fake sans pousser un cri. Claudetle d«»rniait.
— Partez, dit la fennne. Il vaut mieux que la mère ne vous entende pas. Elle ira le voir dès qu'elle sera rétablie.
— Je ne te quitte pas de la journée, dit Houlevent : d'ailleurs, avec cet enfant sur les bras, tu aurais l'air si gauche que les passants te riraient au nez.
Ils prirent le tramway et, à travers des rues inter-
minables, gagnèrent la station de Vaise. La salle d'attente était encombrée de voyagem*s. Houlevent, réfugié dans une encoignure, s'efforçait d'abriter la frêle créature des courants d'air. Il le berçait doucement, et, de temps à autre, interromi^ait la chanson vieillotte pour s'assurer s'il dormait. Alors son regard prenait une expression de tendresse, et Jean, qui lisait dans l'âme de son ami, admirait cette nature de brave homme, prise d'une admiration sans bornes pour cette petite chose, si chétive et cependant si forte par sa volonté de vivre.
— On dirait que tu n'as jamais fait que cela !
Les yeux rieurs, les yeux jaunes de dieu chèvrepied, se mouillèrent de bonté, et la voix, s'assoupissant, chuchota d'indicibles confidences :
— Tais-toi ! j'ai toujours aimé les petiots. Quand on me maltraitait, à la maison, je me réfugiais dans la société des enfants et des bêtes. Ceux-là ne trompent jamais. Nous avions une pauvre voisine, la veuve d'un bûcheron, qui élevait une ribambelle de mioches. Quand je revenais du collège, les plus petits grimpaient sur mes genoux, et me gTiffaient le nez. Je volais des pots de lait à la cuisine, et je les faisais boire dans la charreterie. Ils lapaient à petits coups, comme les chats.
Mais le train entrait en gare. Ils montèrent dans un compartiment de troisième, qui fut pris d'assaut par une équipe de terrassiers. Ces hommes à la voix rauque portaient des balluchons suspendus au manche de leurs pioches.
La banlieue s'étendait, désolée, sous le ruissellement de la pluie qui noyait les villas. Les arbres, au fond des vergers, étaient pareils à des squelettes noirâtres, que les brouillards revêtaient de linceuls.
Et Jean, malgré lui, évoquait le soir odorant de juin où ce coin de terre exhalait un bruissement de musiques et de chansons, vers le ciel fourmillant d'étoiles.
Les terrassiers riaient. Ils se passaient, à la ronde^ des outres en peau de bouc, et laissaient tomber le tilet rouge dans leurs bouches.
L'enfant ouvrit ses yeux, oii ne vivait aucun regard, et se mit à pleurer. La plainte, d'abord grêle, grandit. Et Jean, tout interdit, regardait le paquet de linge d'oii sortait un vagissement.
Un terrassier interpella Houle vent :
— Donnes-y à téter.
Les autres trépignèrent de joie, à cette plaisanterie. Houlevent ne répondit pas. Il posa le petit à plat sur ses genoux, et lui tapota le dos avec des pressions savantes et menues. Eien n'y faisait. Le cri s'arrêtait, repartait, comme si, dans ce répit, l'enfant avait pris des forces nouvelles. La petite figure devenait bleue ; les mains cartilagineuses se contractaient, et Jean se sentait triste à pleurer.
Le train, s'arrêtant, mit fin à leur supplice. Par bonheur, ils furent seuls dans la patache. Ils arrivèrent.
La nourrice leva au ciel des bras émus. Elle le
démaillota, et, dès que l'enfant se sentit entre ses mains, son ï)leur cessa subitement.
— Soyez tranquilles, dit la femme, il ne manquera de rien.
Claudette se rétablit promptement ; elle put faire, au bras de Jean, quelques courtes promenades. Le pâle soleil de novembre léchait le pavé gras des rues ; ils allaient s'asseoir dans le parc, et goûtaient une fugitive illusion de printemps et de bonheur.
Jean s'était remis au travail. Il passait son temps dans les bibliothèques, s'absorbant dans des compilations, des lectures, et il n'osait pas lever la tête, car la moindre distraction lui paraissait im gaspillage.
Sa résolution était prise. Il épouserait Claudette, quand, l'examen ijassé, il serait fixé sur le résultat. Au fond de quelque faubourg provincial, ils auraient la petite maison, encadrée de glycines, que rêve le Français casanier, ennemi des entreprises.
Claudette lui serait reconnaissante. Si fine, elle plairait par sa distinction, et personne ne soupçonnerait le passé.
L'enfant avait triomphé. Les petites mains frêles, à mesure qu'elles se mouvaient avec des gestes plus adroits, tramaient brin à brin les liens qui les unissaient.
Mais il ne parlait pas à Claudette de son projet, retenu par une indécision, un désir de temporiser qui était le fond de sa nature.
L'hiver finissait. Claudette maintenant ne faisait
plus à la ville que de rares apparitions. Elle passait tout son temps chez sa nourrice. Comme on pouvait sortir dans le jardin, elle emportait la barcelonnette sous les cerisiers et, protégeant l'enfant de son ombrelle, elle écoutait son gazouillement, ce langage informe, que toutes les mères comprennent.
L'enfant, qui poussait à vue d'œil, avait déjà des vivacités de jeune chat.
Par moments, Claudette, cherchant à deviner les intentions du jeune homme, risquait quelque allusion. Tantôt c'était une dame qui, ayant rencontré l'enfant dans les bras de la vieille, s'était extasiée sur sa force et, s'informant de son âge, avait demandé si les parents étaient mariés depuis longtemps. Tantôt des amis qu'elle avait perdus de vue, et qu'elle retrouvait, l'invitaient à les venir voir. Mais elle refusait, à cause de sa situation.
Elle coulait vers Jean un regard interrogateur.
Il ne répondait pas ou détournait la conversation. Il était résolu à faire son devoir, mais il s'impatientait de subir une contrainte.
Claudette, navrée, soupirait.