CHAPITRE IV
Jean peu à peu s'apprivoisait. Il déchiffrait la physionomie de l'immense ville, se surprenait à aimer ses brumes, ses maisons noires, les fleuves qui, la traversant, opposaient leur fougue et leur sérénité. Il la retrouvait, teUe qu'il l'avait connue dans les œuvres de ses poètes et de ses artistes, à la fois mystique et passionnée.
Il marchait à l'aventure. Tantôt il se perdait dans les quartiers de la Guillotière, quand le jour de paye lâchait des bandes avinées et que les bouges dégorgeaient leur clientèle de filles en cheveux. D'autres fois il s'évadait de ces grouillements, et allait respirer l'air pur, sur les hauteurs de la Croix-Eousse.
On eût dit une autre ville, une ville plus libre, plus joyeuse, qu'on avait bâtie avec de larges avenues. Partout sonnait la chanson grêle des métiers, comme un chuchotement de petites vieilles. Le tictac menu disait la vie des humbles, la vie qui s'effrite, et sème autour d'elle une poussière de travail. Parfois, par une fenêtre ouverte dans un taudis noir, il apercevait une
pièce de soie, un bleu tissé de nuages, un velours aux plis opulents, et le contraste était si saisissant qu'il en restait tout rêveur.
Il passait des heures en haut des montées. Le vent lui jetait à la face les rumeurs de la ville, le sifflement des trains roulant vers les Brotteaux. La clameur passait, couvrait la chanson des métiers, qui, de nouveau, se faisait entendre, comme un murmure résigné. Et Jean concevait un lyrisme nouveau qui prendrait ces voix, les forgerait, les tordrait, pour en faire une symphonie puissante, l'hymne de la cité nouvelle.
Houlevent lui donna le conseil de iDasser une soirée au Guignol lyonnais. Pour achever son initiation, rien ne valait ce spectacle.
Jean s'y rendit le dimanche suivant. Dans une salle basse, que des quinquets éclairaient, les canuts et les soyeux s'entassaient fraternellement. Sur un théâtre minuscule, dont les décors ressemblaient à des jouets de pouj)ée, les marionnettes gesticulaient.
Jean se mit à l'unisson du public et savoura la bouffonnerie de Gnafron, le savetier, dont la verve bachique, la voix de basse taille, le nez rougeoyant de rubis, réjouissent le Gourguillon, son pays d'origine. Sa fille, la Dondon, avait la paupière pudique des Agnès ! Mais Guignol surtout l'intéressa avec son nasillement, ses termes de terroir, les gestes menus et canailles de ses petites mains. Celui-là était véritablement l'âme de la comédie, une âme médisante, voltigeante, gouaillante, et sa queue, son sarsifi,
comme il disait, ficelée d'iin ruban noii', planait sur l'intrigue comme un papillon.
Jean s'amusa des coups de bâton, qui rebondissaient sur la rampe.
Un rire éclatant de jeunesse et de santé retentit à la table voisine. Il tourna la tête et reconnut la jeune fille, qui donnait à manger aux pigeons, dans la cour du Palais Saint-Pierre.
Elle riait franchement, sans pruderie, et, quand la batte de Guignol frappait les épaules des gendarmes, toute sa poitrine frémissait.
Envelopi)ée dans son manteau de laine gTise, elle avait toujours l'air d'un grand oiseau voyageur. Des frisons coulaient sur ses tempes et sur son front. Le menton était gras, sensuel. Ses yeux bruns, noyés de rêverie presque animale, avaient parfois une expression de vivacité enfantine.
Jean oublia la pièce. Il se sentait attiré par l'aisance de ces mouvements, cette grâce souveraine qu'elle répandait à chaque geste. Il la regardait, comme on regarde une statuette, un bibelot qu'on craint de briser, mais qu'on voudrait manier cependant, pour mieux admirer le fini du détail.
Un pressentiment dut avertir la jeune fille de cette curiosité. Elle secoua la tête, comme on fait pour chasser le vol d'une mouche importune. Puis elle trouva le regard de Jean, et ses yeux prirent une expression de dureté.
Alors, elle fit semblant de donner toute son attention à la pièce. Seulement, lorsque Jean tournait les
yeux, le regard noir se posait sur lui, à la dérobée.
La représentation se termina. Jean se hâta, et, se lançant sur les pas de la jeune fille, il la rejoignit parmi la foule.
— Mademoiselle, balbutia-t-il, pardonnez-moi ; mais il me semble que je perdrais une amie, si je ne vous parlais pas aujourd'hui.
Elle le toisa dédaigneusement, et partit d'un éclat de rire, si moqueur qu'il resta décontenancé.
Il se tenait devant elle, et tortillait gauchement son feutre. Devina-t-elle, à travers cette naïveté, une sincérité ardente qui s'offrait 1 Eut- elle pitié de cette gaucherie ■? Pourtant le rire ne s'arrêtait pas.
Ils firent quelques pas. Une brasserie s'ouvrait, une de ces salles immenses, où le peuple lyonnais aime s'attabler. Jean proposa d'entrer ; elle accepta, avec un léger haussement d'épaules qui voulait dire : xiprès tout, cela n'engage à rien. Et quand ils furent assis à une petite table, dans un coin retiré, Jean, soudain, se sentit heureux.
Le garçon leur servit deux grogs.
Elle enleva son manteau.
Elle se révéla petite, soujjle, potelée. Une blouse de soie noire très ajustée soulignait les rondeurs fermes de son buste. Une grappe de mimosa, épinglée à l'étoffe, exhalait une odeur pénétrante.
Jean regardait avec insistance un signe, qui se détachait sur la peau mate de son cou. Elle s'en aperçut, rougit et rajusta le manteau sur ses épaules.
Ils parlèrent du spectacle auquel ils venaient d'as-
sister. Ils discutaient le mérite des acteurs, le naturel des voix, et s'étonnaient que des poupées d'étoffe et de bois pussent donner à ce point l'illusion de la vie ! Ils mettaient dans leurs propos un intérêt, une animation grandissante, comme si le débat avait quelque importance. Et tous deux, ils sentaient bien que ces paroles n'avaient pas de sens, qu'elles ne servaient qu'à leur donner le temps de se chercher, de se pénétrer, de se connaître.
Il y eut un sUence, et Jean se décida :
— Comment vous appelez-vous ?
— Claudette.
Il répéta le nom, comme pour en savourer l'intime douceur.
Elle interrogea à son tour, et s'informa de la profession de Jean. Quand elle eut appris qu'il était étudiant, ses yeux eurent une expression de surprise et d'hostilité qui n'échappa pas à Jean.
Alors, il parla de son isolement au fond de la grande ville. Certains soirs, il se sentait las, et si désespéré, qu'il enviait les ouvriers attendus à la sortie des ateliers par leurs femmes, les concierges qui mangeaient leur soupe à la table familiale dans leurs loges. Il trouva, pour peindre sa détresse, des accents si profonds et des termes si saisissants, que la jeune fille le regardait, étonnée d'entendre une langue inconnue.
Mais le beau rire sonna, provocant :
— Ces soirs-là, on cherche une petite amie.
— Justement, dit Jean, qui s'enhardissait.
— Eh bien ! vous pouvez vous adresser ailleurs.
Je sais trop combien on souiïre iràv de tels attaclieinents, quand il faut rompre.
Elle avait fait cette déclaration avec crânerie, plantant droit son regard dans les yeux de Jean. Interdit, il se demandait s'il fallait l'accepter comme un refus, ou bien comme un encouragement. Pourtant il lui sut gré de la netteté du langage qui le renseignait sur le passé.
Et puis, les yeux, brillants derrière la voilette, ne démentaient-ils pas la fermeté résolue des paroles '? Alors, Jean, pour la première fois, se mit à désii'er ce corps, qu'il devinait frais, souple, élastique. Et l'idée de le tenii- dans ses bras lui fit battre le cœur, avec une telle violence, qu'il lui semblait que les chocs s'entendaient distinctement.
Ils sortirent et gagnèrent les quais. Quelque temps ils marchèrent côte à côte. Une brume se levait du fleuve, et, glissant dans l'avenue, enveloppait les façades d'une blancheur ouatée. Les arbres pleuraient. Parmi les branches, des vapeurs se tordaient, semblaient des apparitions, nouant et dénouant leui'S membres légers. Et la file des becs de gaz se noyait dans cette mer floconneuse.
Le pas de Claudette était un sautillement d'oiseau, La brume emperlait sa voilette, et derrière ce tissu, imbibé de poussière d'eau, son visage se faisait étrangement lointain. Seuls, les yeux brillaient. Elle sortait de l'ombre, comme une apparition, quand ils passaient dans le cercle de lumière que projetait un
bec de gaz, puis de nouveau, elle s'évanouissait dans la nuit...
Ils causèrent ainsi i3endant des heures. Soulevé par un besoin de se confier, de mettre à nu toute son âme, Jean racontait ses tristesses, ses espoirs, et il revenait sans cesse aux soii's sinistres, qu'U passait, tout seul, dans sa chambre.
La jeune fille T écoutait, sans dire mot ; mais il comprenait bien, à son sUence, qu'elle était avide de tout entendre.
Il eut des mots si vibrants qu'elle ne put s'empêcher de murmurer :
— Pauvre garçon !
Une heure s'égrena à un clocher perdu dans le broudlard. Elle sursauta, passa la main, sur son iront comme si elle avait x)eine à s'arracher à un beau rêve :
— Séparons -nous, dit-elle ; mais je pense vous revoir, puisque vous avez si peur de la solitude.
Elle glissa dans la brume, furtive et si légère, qu'il la cherchait des yeux quand elle n'était plus là.
L'étudiant rentra chez lui, tout %ibrant de joies neuves. Des jom's passèrent. Il croyait l'aventure terminée. La jeune fille s'était débarrassée d'un importun par une promesse, qu'elle était résolue à ne pas tenir. Mais une lettre, adressée à la Faculté, donna à Jean un rendez-vous sur les quais de Saône. Elle y vint, toujours enveloppée de son manteau gris, et Jean, au tremblement de sa voix, connut qu'elle lui appartenait.
Dès lors, une vie délicieuse commença. Ils se
retrouvaient tous les soirs, et, s'étreignant, partaient dans de douces flâneries. Ils parlaient, heureux de se mieux connaître, de découvrir en eux des mondes mm*murants de tendresse. Ils regardaient la passion naissante monter à l'horizon de leur vie, tantôt immobile, éblouissante, comme un astre d'or suspendu dans le ciel, tantôt légère et fuyante, comme le nuage sacré du printemps, qui court sur les vergers en fleurs. Avec quelle impatience Jean attendait la tombée du soir, qui, s 'assombrissant derrière les toits, allait ramener son amie. Taciturne dm^ant le jour, cherchant le silence pour y savourer, dans le mystère, l'évocation de ses joies, U se ranimait, comme si la nuit, dans les plis de sa robe sombre, devait lui apporter des voluptés infinies. Quand ils erraient par les ruelles, sm' les quais déserts, souvent ils entraient dans de larges silences, oii ils croyaient entendre le piétinement du Bonheur, qui rôdait autour d'eux.
Il ne la pressait pas de se donner, sachant la chose inévitable. Il trouvait même du plaisir à prolonger cette attente sentimentale. Et la jeune femme lui • avait gré de cette réserve, qui respectait en elle des pudeurs ignorées, et la rehaussait à ses yeux.
Montées du Gourguillon, dont les marches suintent des lèpres, sous le clignotement à demi aveugle des fenêtres ; masures tassées sur les pentes, et se donnant un appui mutuel du ventre et de l'épaule ; quais de la Saône, parfois si déserts que le passant se croit transporté dans quelque ville enchantée, tout ce
décor, agrandi par la nuit, abritait leur pauvre aventure.
Parfois, ils se perdaient jusqu'aux faubourgs lointains, derrière la gare de Perracbe ; ils battaient en retraite, saisis par la peur des grands espaces vides, où le vent élevait sa clameur monotone.
Ils s'aimaient.
Leur idylle, ayant germé aux fentes du pavé, était pareille à ces plantes de montagne, battues de rafales et brûlées de froid, mais dont les pétales, froissés dans la main, exhalent ime inoubliable flagrance. Ils se prenaient à pleins bras, trouvant dans ce contact un obscm* sentiment de réconfort, une protection contre les dangers sans nombre, embusqués au fond de la vie. Ainsi le souffle du large abat au creux de la falaise deux grands oiseaux de mer. La ville les entourait, aUmnait au-dessus des toits un fauve rougeoiement, et poussait par intervalles son rugissement de bête. Alors, ils ne la craignaient plus. Ils s'abandonnaient à la douceur inexprimable d'être un fétu de paille, que des tourbillons emportaient. Leurs baisers leur laissaient aux lèvres la saveur amère des larmes. Jamais ils ne s'étaient vus à la clarté du jour, comme les autres, les amants heureux, qui foulent l'herbe des prés, et s'abritent sous les feuillages. Leiu* amoiu% certains soirs, avait la profondeur du fleuve lourd de ténèbres, dont les flots autour d'eux s'épaississaient. Quand ils se retrouvaient, Us se sentaient consolés de quelque vague détresse, qui avait pesé sur leur vie.
Les nuits pluvieuses, ils prirent l'habitude de se
réfugier dans un petit café, pareil à un estaminet de province, avec ses dorures éteintes, et l'unique garçon qui bâillait. Ils continuaient la causerie commencée, tour à tour gais ou sérieux, selon la nuance de l'heure. Jean se surprenait à étudier anxieusement le front mat et poli, couronné d'une brume de frisons. Comme il aurait voulu surprendre le monde de pensées, qui s'agitait derrière cette paroi, ces pensées mystérieuses, qu'il ne connaissait pas, qu'il ne connaîtrait jamais !
Claudette lui raconta sa vie. Et Jean devinait des réticences, qiii irritaient sa curiosité.
Fille d'un fabricant aisé de la Croix-Eousse, elle avait connu des jom's heureux dans son enfance. Ses parents habitaient une petite maison, précédée d'un jardinet. Le jeune soleil pénétrait les massifs de lilas, et les acacias versaient dans l'air une odeur sucrée. Des moineaux piaillards venaient s'ébrouer dans le sable des allées, et le chien sommeillait dans sa niche, le museau sur ses pattes. Comme elle était pâle, la clarté qui baignait les murs au soir de mai ! Le volant de la petite fille dansait sm* la raquette, bondissait, filait dans l'air, portant sur ses plumes des espoiis, dont le ciel était tout vibrant. Il effarouchait les chauves-souris, qui sortaient des vieux murs. Une cloche sonnait, et des ouvriers défilaient, des jeunes et des vieux en cheveux blancs, qui saluaient la fillette avec respect. En compagnie de son père, elle pénétrait dans les hautes bâtisses, où s'égrenait sans trêve le bruissement menu des méca-
niques. Les vieux canuts, sautillant sur leurs genoux cagneux, déformés par le métier, racontaient les jours d'émeute, où le crépi s'écaillait sous les balles, les foules hâves roulant sur la chaussée, comme un flot boueux, et le drapeau noir, le drapeau de la misère, claquant dans la fumée. Ils redressaient, en i^arlant, leurs membres déjetés. Les jours de fête, on courait les vogues, on descendait à l'île Barbe, heureux de retrouver les détonations des tirs, le tournoiement des chevaux de bois, les odeurs que soufflaient les cuisines en plein vent. Et quand on revenait au soir, ils rapportaient des brassées de fleurs et d'herbes tremblantes...
Claudette racontait ces choses, les yeux fixés sm' la table de marbre, comme si elle avait retrouvé des souvenirs anciens sur la pierre blanche et froide.
Puis la ruine du père était survenue, amenant sa mort à bref délai, et la dure obligation de travailler pour gagner son pain. Elle passait rapidement sur ces détails, et se réfugiait dans le silence, un silence qu'on devinait torturé de rancœurs.
Elle sortait de ces confidences, rêveuse, attristée, et plus molle qu'un chiffon trempé dans l'eau.
Alors Jean s'attristait. La destinée ne devait-elle pas une revanche à cette créature, dont les lèvres par moments paraissaient meurtries ! Et il s'exaltait, l'âme traversée de résolutions généreuses :
— Oubliez, disait-il. Nous tenterons de retrouver le bonheur.
Elle secouait la tête :
— Tous les hommes sont mentem's.
Un soir elle emmena Jean tout au fond de la Croix-Eousse. Il pleuvait. Des reflets s'allongeaient sur la chaussée ruisselante, et les hautes bâtisses semblaient mortes au fond de la nuit.
EUe s'arrêta devant une grande grille. On entendait la pluie qui sonnait sur les feuilles du jardin, et dans les ténèbres, à des clartés confuses, on distinguait vaguement la masse d'un pavillon de briques, élégant avec ses encadrements de pierre de taille.
— C'est là, dit-elle, secouée par un sanglot. C'est là ma maison ! J'y ai été heureuse, et il a fallu la livrer aux mains des étrangers...
Jean l'entraîna. Pendant une semaine, elle resta soucieuse.
Puis elle redevint très gaie, comme si elle avait pris son parti de misères qu'elle ne pouvait empêcher. Elle se montra vive, amusante, promenant sur la chaussée son allure sautillante de moineau franc ; elle imitait le sautillement de Guignol, faisait des pieds de nez aux sergents de ville et apprenait à Jean la chanson qui reproduit le chevrotement des métiers :
Bis-tan-clac-pan... !
Comme elle était jolie, avec ses socques qui claquaient sur l'asphalte !
Elle resta quelques jours, sans venir au rendez vous. Jean se désespérait. Le dernier soir, un de ces soirs de neige et de boue où la vie apparaît comme un
gîte de rencontre, où des inconnus se sont suicidés, il se décidait à rentrer, lassé d'avoir attendu, quand elle arriva, haletante. Il se précipita dans ses bras.
— Ne m'interroge pas, dit-elle, j'ai tant souffert.
L'interroger, il n'y pensait guère ! Il ne savait rien, sinon qu'elle était là, et qu'elle ne le quitterait plus.
Alors il l'entraîna vers un hôtel voisin.
Elle se donna, dans un mouvement de rage, comme si elle se vengeait. Puis une crise de sanglots la secoua. Jean la tenait entre ses bras, et il la berçait en chuchotant des paroles tendres. Elle se blottissait, conquise par cette étreinte, puis retombait à son silence inquiétant comme un remords. Par moments elle s'assoupissait ; alors un soubresaut convulsif secouait son corps, dont la gracilité se dessinait sous le drap. Et Jean, penché sur cette forme immobile, l'interrogeait.
Tous les bruits s'étaient tus. Le roulement des voitures se faisait lointain, comme enseveli dans des épaisseurs ouatées. Et Jean avait la sensation d'être transporté dans un monde immatériel.
Claudette se réveilla. Elle sourit et tendit ses lèvres. Alors une clarté descendit dans la chambre, une clarté qui transfigura la carpette de bazar, les fauteuils élimés, les tentures poussiéreuses. L'air de la chambre, cet air qui sentait le moisi et le renfermé, se peupla soudain de musiques et de visions.
Quand ils se séparèrent au matin, Jean la tint longuement dans ses bras, ardente encore et moite de ses baisers. Comme il lui demandait de revenir
bientôt, elle refusa, ne voulant pas, disait-elle, le distraire et gaspiller son temps.
Toute la journée, il garda dans sa chaii" le souvenir de ce jeune corps, pétri de souplesse et de fraîcheur.
Il lisait au coin de son feu, vers le soir, quand la porte s'ouvrit sans bruit. Une forme hésita sur le seuil, furtive. Jean tendit les bras.
Claudette poussa un grand cri, et, s 'écroulant sur sa poitrine, murmura :
— Vois-tu, j'ai voulu rester chez moi, j'ai lutté, et je n'ai pas pu.
Heures douces ! Le feu de coke dans la grille se consumait lentement. La bouillotte fit entendre son chantonnement. La lampe, voilée de tulle rose, semblait assoupir sa flamme, et projetait sur la table un rayonnement d'intimité.
Claudette avait revêtu un peignoii' de flanelle qu'elle avait apporté. Le jeune homme sentait cette blancheur qui l'enveloppait.
Elle rangea les bibelots sur la cheminée, sans faire de bruit, comme si ses doigts avaient la propriété d'assoupir les choses, d'éteindre les vibrations du verre et du métal. En un clin d'œil le logis avait pris un air de fête. Des nœuds de rubans ornaient les photographies, et la froideur de la pendule d'albâtre se réchauffait sous la toque de fourrure, dont l'aile crânement s'envolait. Et Jean s'émerveillait de cette sûreté de goût, de ce sens artiste, qui donne aux ouvrières des grandes villes des doigts de fée.
Il jeta un regard dans sa chambre, et il s'étonna.
Les meubles avaient perdu leur aspect hostile. Il songea aux terreurs qui lui brisaient l'échiné, quand un craquement retentissait dans une armoire, derrière une cloison. A la pensée qu'il s'était évadé de ces épouvantes, il eut envie de se lever, de rire, de danser. Mais il se contint, et, comme Claudette passait à sa portée, il la saisit, et l'attira sur ses genoux.
— • Travaille, dit- elle, ou je m'en vais.
Elle s'échappa. Il reprit sa lecture. Par moments elle s'apiDrochait et se penchait sur son épaule. Alors il sentait, à travers l'étoffe épaisse, la tiédeur de sa gorge.
Il relisait ce sok-là les Idylles de Théocrite. La magicienne Simétha montrait à Séléné, déesse des enchantements, sa poitrine blessée d'amour, et préparait les incantations magiques, qui devaient ramener l'amant, l'amant dont le souvenir brûlait encore sa chair. Les chiennes d'Hécate hurlaient, la toupie d'aù'ain tournoyait, et l'amante poussait son cri désespéré, dont le sangiotement a traversé les siècles : « Maintenant la mer se tait et se taisent les souffles, mais le mal ne se tait pas dans une poitrine. » Une fois de pins le mirage s'accomplissait. Impuissant à séparer la fiction de la réalité, le jeune homme parait le présent de la Beauté ensevelie au fond des vieux âges. Des poèmes composés à la cour des Ptolémées se levait une clarté, qui nimbait le visage fin de Claudette, Heureuse Claudette. Les voiles blancs de Nausicaa, le bandeau de Phèdre, le Strophium souple d'Ariane lui formaient une parure immortelle.
La veillée s'avançait ; elle prit le livre, avec un rire de gorge, profond et sonore.
Jean l'emporta vers le lit.
Au milieu de la nuit, l'étudiant se releva et s'approcha de la fenêtre.
Le brouillard noyait la ville. On eût dit que les murs gras suintaient toute cette brume. Elle s'étalait comme une nappe d'eau, submergeait les façades, engloutissait les toits. La marée floconneuse montait, et la ville disparut soudain dans la saisissante immo bilité de cet océan fantastique.
Jean ne voyait même plus le clocher d'Ainay.
Un souffle paisible et régulier sortait de l'alcôve. Il prêta l'oreille. Alors un sentiment de réconfort l'envahissant fit taire en lui les anciennes terreurs, et, tourné vers la ville, dont le sommeil, au fond de cette vapeur, avait quelque chose de sépulcral, il lui cria :
— Je n'ai plus peur maintenant !
Claudette revint tous les soii'S. Oiseau frileux, elle apportait dans les plis de son manteau toute l'humidité hivernale, et la iDlume de sa toque pendait, lourde et défrisée. Une minute, elle chauffait ses pieds a,ux charbons rougeoyants, puis, par crainte de troubler Jean, elle se mettait aussitôt à un interminable travail de couture, assemblant de petits carrés de soie, dont les couleurs gaies illuminaient la chambre.
Puis le temps pâlit ces délices, et la vie, reprenant son cours, apporta à Jean d'inexorables lucidités.
Il comprenait nettement combien l'éducation les séparait. Les matinées du dimanche, le jour d'hiver effleurait la vitre de son aile givrée ; une mollesse les retenait au creux des draps. Claudette alors s'asseyait et sa face fripée souriait sous sa chevelure ébouriffée ; elle parlait avec un zézaiement enfantin, et s'efforçait de rattraper ses songes, cette poussière dorée, qu'ils laissent aux réseaux englués du sommeil. Elle avait vu des serpents, des vases rempUs d'eau, des mariées en robe blanche, et, cherchant leur signification, elle se lançait dans d'intarissables bavardages. Jean admira d'abord ces puérilités, les trouvant adorables, puis il haussa les épaules. Eageuse, elle insistait, et rien n'était triste comme cette première fêlure...
D'autres fois, elle chantait les refrains de la rue, ces pauvretés sentimentales, dont la banalité s'essoufiSe, asthmatique.
— Tais-toi, je t'en prie, disait Jean qui travaillait. EUe n'écoutait pas. Les livres qu'ils avaient lus,
les pièces qu'ils voyaient jouer étaient aussi un prétexte à contestations qui dégénéraient en disputes.
— Tu n'y entends rien, déclarait Jean.
Elle le regardait, la face mauvaise.
Puis il se faisait en lui des revirements soudains. Son devoir n'était-il pas de tout comi)rendre, de tout pardonner, puisqu'il avait la largeur d'esprit nécessaire 1 Alors une vague d'oubli effaçait leurs mésententes. Jean redoublait d'attentions, ayant à cœur de racheter quelque faute.
Comme ils rentraient, après une soirée passée au
théâtre, Jean ne trouva pas sa clef. Ils restèrent sur le trottoir, interdits. Claudette hésita, puis brusquement se décida :
— Ecoute, dit-elle, je connais un hôtel tout près d'ici.
Jean la suivit. Dans une rue voisine de la place Bellecour, elle l'emmena dans une maison d'apparence bourgeoise. Dans le bureau, une vieille dame sommeillait, respectable sous ses cheveux blancs, entre un pot contenant un caoutchouc, et un énorme matou noir.
Elle reconnut Claudette, et lui fit un accueil empressé. Quelle surprise, il y avait si longtemps qu'elle n'était venue !
Jean ne dormit pas. Il s'absorbait dans la contemplation du rond de clarté vacillante, que la veilleuse projetait au plafond, comme s'il y avait cherché le mot d'une énigme indéchiffrable. Claudette non plus ne dormait pas ; il la sentait à son côté immobile, les yeux grands ouverts dans la nuit, cherchant parmi les ombres il ne savait quels souvenirs.
Au matin, d'un rapide coup d'oeil, il fouilla son visage. Pas un muscle ne frémissait. Elle avait mis sur ses traits cette impassibilité, qui fait ï)araître les femmes si effrayantes.
Quand Jean repassa devant l'hôtel, et qu'il aperçut la caissière, assise à son bureau, il eut im serrement de cœur. Il aurait voulu l'interroger, mais il n'osait pas.
Peu à peu, cependant, il pénétrait dans sa vie.
Elle lui avait révélé sa profession. Elle peignait des miniatiu'es, des éventails, chez un marchand de bibelots. Cet art léger, seul reste de son aisance passée, lui permettait de gagner sa vie. Il allait la retrouver à son atelier, qui s'ouvrait sur le quai de l'Hôtel- Dieu, dans un recoin encombré de bouquinistes et d'oiseleurs. Les pinsons et les bouvreuils emj)lissaient l'aù' de leurs siiïlements, et l'endroit exhalait la paix somnolente de la province. Jean poussait la porte, et les ouvrières levaient le nez. La patronne, M"^^ Azéma, le saluait d'un signe de tête protecteur et faisait avancer une chaise. Elle avait été fort belle. Braquant son lorgnon d'écaillé sur l'étudiant, elle secouait la tête, comme pour dire qu'elle le trouvait à son goût. Jean lui apportait quelques roses, enveloppées dans un cornet de i)ai)ier blanc, qu'il tenait avec une gaucherie, que la patronne trouvait charmante. Alors, un soupir gonflait sa lourde poitrine sous le corsage pailleté de jais, et on comprenait bien qu'elle regrettait la jeunesse, les rendez-vous, les promenades au bord de l'eau, toutes les bonnes choses, dont il fallait faire son deuil.
Claudette rejoignait l'étudiant vêtue d'un fourreau de toile grise qui cachait jalousement son corps. EUe lui paraissait sérieuse, enveloppée du grand charme honnête du travail. On eût dit une autre femme, et, quand il se rappelait l'amante aux yeux noyés, il était à la fois ravi et épouvanté par cette puissance de dissimulation.
Un dimanche de décembre, comme un rayon de
soleil mettait dans la rue tme gaieté fugitive, Jean eut une inspiration. Si on allait respirer un peu* d'air pur !
Claudette le regarda, effarée. Une promenade à la campagne, en plein hiver ! il avait perdu la tête. . .
Mais Jean insista :
— Oh ! je t'en prie. Tu ne sais pas comme c'est amusant, et moins banal que l'été. Tu es comme les citadins : tu ne comprends la campagne qu'avec la poussière et la verdure monotone. Mais elle est bien plus belle en hiver, avec sa parure de feuilles mortes. . .
Claudette céda, peu à peu gagnée. Ils prirent le chemin des Etroits, et, parmi des propriétés que bordaient des murs interminables de pisé, ils gagnèrent les champs. Au sortir de la longue claustration, l'air vif les grisait, comme un vin. Jean s'arrêtait, faisait remarquer à sa compagne les beautés de la campagne assoupie, la nuance verdâtre d'un lichen rongeant les branches d'un pommier, le roulement sourd d'un ruisseau gonflé par les pluies récentes. Elle s'appliquait docilement à partager ses admirations, toute rose de plaisir et les joues fouettées par le vent.
Ils arrivèrent à un village, blotti dans un vallon, qu'enjambait im aqueduc romain, ruine gigantesque dont les arches, au-dessus des toits moussus, s'élevaient comme les jambes d'Hercule au milieu des Pygmées.
Ils déjeunèrent dans une auberge de campagne qui sentait la fumée de bois vert. Des paysans, auprès d'eux, jouaient aux cartes et abattaient les atouts
sur la table, à coups de poing. Les plats, le décor, le bruit rauque des voix, tout avait une saveur inconnue.
— Donne-moi une cigarette, dit Claudette.
Elle avait bu du vin blanc, et devait être un peu grise. Elle se mit à fumer avec cette maladresse charmante des femmes, dont la fumée picote les yeux, et qui ne savent pas tenir une cigarette :
— Ecoute, mon petit, tu feras comme les autres, tu me lâcheras ; mais tu es si gentil, que je n'ai pas le courage de t'en vouloir.
Elle parlait à tort et à travers. Jean aurait voulu arrêter sur ses lèvres le flux des syllabes éraillées, salies par la fange du ruisseau. Et il ne pouvait s'empêcher de songer à la princesse de la légende, dont la bouche s'ouvrait pour donner passage à des crapauds. Il fit un geste. Elle passa outre, impatientée.
Alors, il ne tenta plus de lui imposer le silence, saisi d'un désir avide de tout connaître.
Penché sur la table, il étudiait anxieusement chaque pli de cette face, chaque éraflure de cette peau. Quelle trahison avait donné à la paupière ce coup d'ongle douloureux *? Quelles nuits d'angoisse et d'attente avaient imprimé à la lèvre cette moue ■? Il y avait des moments où il croyait avoir devant lui une vieille femme.
Elle racontait sa vie, toute sa vie, d'une voix blanche, comme ces indifférents rencontrés un soir, qui vous confient leurs secrets. Le mari d'une de ses
amies l'avait eue par surprise. Puis, elle avait vécu avec un médecin, un magistrat, d'autres, qu'elle évoquait d'un geste. Allons donc, tous pareils ! L'égoïsme des vieux répondait à l'insouciance des jeunes. Galants, phraseurs, empressés, ûs entassaient les serments, et vous « lâchaient salement », le moment venu...
Jean, navré, suivait le récit, qui roulait, abondant et bourbeux.
Puis Claudette se tut, à mesure qu'une lucidité pénétrait dans son esprit. Et elle resta rêveuse, manifestant, par toute son attitude, le regret d'avoir troj) parlé.
— Cause toujours, ma vieille ! pensait Jean ; je me tiendrai sur mes gardes.
Il observa la réserve la plus stricte durant toute la journée. Ils reprirent leur promenade, par les sentiers, qui serpentaient parmi les vignes ; ils se suivaient sans échanger une parole, et arrivés sur la grand'route, ils laissèrent entre eux un vide, un long espace, qui s'agrandit.
Us s'arrêtèrent, au soir tombant, près de l'église de Sainte-Foix.
La ville semblait morte. Sur l'océan des toits, d'où ne montait aucun bruit, le crépuscule roulait un fleuve aux vagues bleues. On n'entendait plus les silïlements de vapeur, les martèlements de chaudronnerie, cet ouragan de métal, qui, durant la semaine, était la respiration formidable des masses de pierre. Seul, derrière Perrache, un train filait et poussait
un cri strident, qui faisait paraître l'étendue plus silencieuse.
A l'idée de reprendre sa vie au cœur de ces bâtisses, Jean se sentait triste, d'une tristesse, qui abreuvait son âme d'amertume et de dégoût. Puis, quand son regard se reportait sur sa compagne, il se répétait sa résolution de défiance, et la gêne s'accentuait entre eux, perceptible à des riens, aux silences, aux intonations de sécheresse, qui coupaient brusquement leurs phrases.
Pendant des jours, ils vécurent hostiles et renfermés. Puis, le temps fit son œuvre. Jean se laissa reprendre par une parole un peu sincère, par une caresse un peu émue. Et la pitié, cette pitié qui s'enracinait aux fibres les plus profondes de son cœur, acheva de dissiper ses dernières résistances.
Ils eurent une surprise à la fin du mois. La propriétaire donna congé à Jean. Il amenait une femme, elle ne pouvait tolérer pareil scandale sous son toit. Une femme ! EUe crachait ce mot avec un dégoût furieux, pendant qu'un frémissement d'indignation secouait ses épaules pointues.
Il fallut chercher un autre logement.
Sur le conseil d'un ami, Jean emmena Hornecque dans cette expédition. Le Flamand pénétrait dans les maisons, martelait les portes de son bâton, et terrifiait les concierges par sa voix tonitruante, par la défiance des regards fureteurs, qu'il lançait autour de lui. Il avait un flair qui lui révélait, dans un appar-
tement, la tare qu'on voulait cacher, et il en i)rofitait pour rabattre les prix.
Au bas de la Croix-Eousse, ils gravirent les dix étages des maisons, qui sont hautes comme des Bal>els. Au fond de couloirs obscurs, ils visitèrent des chambres nues, éclairées par des jours de souffrance, et si misérables, qu'on cherchait, derrière la porte, la silhouette grimaçante d'un pendu. Dans un logement des Brotteaux, ils tombèrent sur une folle, qui, tendant des bras tragiques, se mit à vomir des imprécations, avec une telle fureiu", que le quartier s'ameutait. Quand se termina cette journée éreintante, Jean se sentit le cœur tordu de dégoût, comme si la poussière des tentures, les taches suspectes du papier, toutes les misères et toutes les laideurs entrevues avaient laissé en lui une flétrissure ineffaçable.
Ils firent une dernière tentative, et entrèrent dans une maison avoisinant le parc de la Tête d'Or.
Jean, tout de suite, se sentit conquis par la minutieuse propreté de la chambre. Une natte de sparterie recouvrait le carreau rouge. En se penchant à la fenêtre, il aperçut les tilleuls du jardin, dressant dans l'air leurs troncs verdâtres. Un tintement d'enclume, qui sortait de la boutique d'im serrurier voisin, donnait à cet endroit la physionomie calme d'un coin de province.
Le nom même de la rue le séduisit : rue du Parfait- Silence. Il y trouva un présage de jours heureux, tramés de solitude et de travail.
Les propriétaires avaient l'air de braves gens.
L'homme, un Auvergnat trapu, s'effaçait, laissait parler sa femme, une grosse commère, dont les bras étaient revêtus de fausses manches de toile blanche, fraîches à l'œil.
— On est tranquille, disait-elle. Nous partons de grand matin au marché, car nous sommes fruitiers. On n'est pas des chauffe-la- couche, nous autres. Pas vrai, mon homme ?
— Pour sûr, déclara le mari, avec l'accent de Saint - Flour.
A travers la cloison, passait l'odeur des pommes mûres.
Claudette fut ravie, quand l'étudiant l'amena le soir même. Ce fut un jeu charmant, leur installation, la récréation de petits enfants jouant à la dînette. Dans un bazar voisin, ils achetèrent des tasses, des couverts, des assiettes, de quoi prendre leur repas ensemble, aux jours de repos. Claudette s'effarait, trouvait qu'il leur manquait un nombre d'objets incalculable. Elle apporta du linge, le gTand peignoir de flanelle blanche, qu'elle ne quittait plus. Et des gants, des bouts de voilette traînant parmi les paperasses, montraient la liaison se prolongeant, devenant plus étroite de jour en jour.
Pauvre Jean ! Il s'enfonçait peu à peu dans les vases molles du collage.