CHAPITRE V
SOIR I)F PÉTE
Les cloches de Koël se répondent d'une église à l'autre. La neige souligne finement les corniches de l'Hôtel de ville et les entablements du Palais Saint - Pierre ; elle garde longtemps, sur le sol gelé, sa blancheur. Une fusée de vapem' sort des narines des chevaux, et les passants emmitouflés hâtent le pas.
Il semble que la vOle se recueille dans l'attente du réveillon et des réjouissances.
Une joie plane dans l'air, cette joie que le bonhomme Koël apporte aux tout petits, dans son capuchon de laine brune, pailleté de flocons. Des « gones », poussant de grands cris, se lancent à la file sur la glace des ruisseaux. Les vitrines des charcutiers étalent des jambons roses, des monceaux d'andouilles, des architectures de saindoux, qu'égaient des branches de houx griffants, constellés de baies rouges.
Jean a donné rendez- vous à Claudette. Ils se retrouvent près de l'église de Saint-Nizier, et, vaguement heureux de la fête qui se prépare, ils gagnent le restaurant Marnix.
Plusieurs fois déjà, Jean j a amené son amie. Sa grâce rieuse, au premier abord, a soulevé un émoi parmi les étudiants.
Le feu ronfle doucement, les murs suintent l'humidité, et par les vitres troubles glisse un défilé de formes imx)alpables. Par moments, la conversation s'apaise ; alors, le silence descend dans la pièce chaude, un silence lourd de rêverie, oîi chacun des étudiants se complaît à évoquer les visions du jJ^Toël natal. Pauvres effarés ; qu'ils se drapent dans des attitudes, et que leurs vingt ans s'ébrouent par toutes sortes de grossièretés, ils sont naïfs et sentimentaux tout de même ! Persan, de sa voix vibrante, ne déclame plus les truculentes obscénités de Zola. Le regard perdu dans le vide, il revoit le Xoël provençal, si pittoresque dans ses rites, la souche d'amandier qu'on arrose de vin cuit, la chanson des Rois martelant la rue de son rythme, et la large rumeur des cyprès secoués par la rafale. Seul, le rire de Houlevent sonne, ce rire étrange, pareil au hennissement d'un poulain.
M. Troubert s'attardait dans la dégustation d'un jjlat compliqué.
Des rires fusèrent autour de lui, des rires mal étouffés derrière les serviettes.
Le repas finissait. M. Troubert parut sortir de sa stupeur ; il se leva, endossa son épaisse fourrure, et, la mine travaillée de sous-entendus égrillards, il proposa aux jeunes gens une promenade à la Guil-
lotière. Une clameur accueillit sa proposition : c'était trouvé. Modeste, il souriait, baissait la tête sous l'ovation.
On s'entassa dans un tramway.
Une demi-heure plus tard, la bande s'engouffra en coup de vent dans une brasserie, et défila en monôme entre des petites tables, où des consommateurs regardaient, les yeux ronds d'ahurissement.
Les étudiants vinrent s'asseoir près de l'orchestre.
Tout d'abord, l'oeil ne distingue rien, dans cet océan de fumée bleuâtre, où le souffle glacé des vasistas soulève des vagues, et brasse de profonds remous. Puis, des faces surgissent, joyeuses, noyées dans cette brume, comme dans l'attendrissement. Les lampes électriques versent leur grésillement de lumière nacrée, puis, les proportions de la salle se révèlent, immenses et si profondes, qu'un escadron de cavalerie pourrait y évoluer librement. Sur le mur du fond, émerge peu à peu une fresque gigantesque. Haute en couleur, superbe de vie et de mouvement, elle représente le triomphe de Gambrinus. Des pampres festonnent dans l'air bleu, une croupe de Bacchante se cabre, musculeuse ; d'un corsage de brocart vert, jaillit la poitrine énorme d'une servante; très haut dans l'air, triomphe le geste du roi, assis à califourchon sur une futaille, et levant son moos écumant.
Jean s'oublie à regarder la vie du dehors, qui prend dans la nuit un aspect fantastique. Les larges rues de la Guillotière s'ouvrent, blanches de lune, et le
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iOÔ LES ÉTUDIANTE
tramway glisse avec an mouvement de tangage, qui le secoue par moments sur les rails. A son côté, Claudette aligne des cartes pour une interminable réussite.
La brasserie ! Pour les étudiants solitaires, combien de sensations réconfortantes tiennent dans ce mot. Il évoque pour eux la douceur de l'abri, la joie des propos et des gestes humains, qu'on devine obscurément fraternels. Ils s'épanouissent dans cet air chaud, qui sent la choucroute et le tabac, heureux d'échapper pour un moment à l'obsédant cauchemar de la cheminée sans feu dans la chambre vide.
M. Troubert a posé sa blague et sa pipe d'écume sur la table. Il range ces objets avec des tâtonnements minutieux de maniaque, et, quand le garçon lui apporte un bock, il trempe sa grosse moustache dans la mousse, et fait entendre un grognement de plaisir.
Soudain, une lueur d'intérêt anime l'épaisseur de sa physionomie. Drapé dans une cape espagnole doublée de rouge éclatant, solennel, mystérieux, hermétiquement fermé, un grand garçon s'avance vers le plumitif, et lui tend une main chaleureuse. C'est Cantefique, étudiant en médecine, héros d'une mystification qui, depuis six semaines, tient la compagnie en joie. On l'a présenté à M. Troubert comme un nihiliste, traqué par la police impériale, réfugié en France à la suite d'un attentat sur la personne d'un grand- duc. Cantefique joue merveilleusement son rôle ; il promène dans la salle des regards furtifs, par crainte des espions. Eemué dans ses souvenirs,
SOIR DE FÊTK lOX
prêt à s'attendrir encore sur la Pologne palpitante, M. Troubert s'est enthousiasmé pour ce personnage énigmatique, à la figure osseuse, qui glisse sans bruit le long des murs. Il lui prête de l'argent, l'héberge à son propre domicile. Il flaire avec une curiosité mêlée d'effroi la cape espagnole, comme si ses plis recelaient des engins formidables, des bombes, qu'un seul frôlement fait éclater.
M. Troubert montre la blancheur gTelottante de la rue :
— Ce temps doit vous faire plaisir.
— Peuh ! répond l'autre, dédaigneux, comme si cette première gelée n'était rien en comparaison des hivers hyperboréens.
Puis il fait pour la centième fois le récit de son attentat au plumitif extasié. Il parle à voix basse, et des détails reviennent dans son récit, trahissant l'effronterie du conteur. Il imite le grelot de la troïka et le nasillement des moujiks qui conversaient sous les tilleuls de l'avenue, où le grand-duc devait passer : « Je dis à Serge ; Ecarte doucement ta touloupe, et prends garde de casser le tube. » Alors, M. Troubert halète, crispe les doigts sur la table dans l'attente de l'explosion. Elle éclate, formidable, et le faux nihiliste, bondissant sur le bureaucrate, l'agTippe au collet, lui peint en mots rapides, sifflants comme des éclats d'obus, le carrosse coupé en deux, l'aide de camp éventré, et la neige largement teintée de rouge. M. Troubert, fermant les yeux, savoure les péripéties du drame, qui secoue sa morne existence.
Puis la conversation se termine par une i)artie d'écarté. Le réfugié, d'un pouce industrieux, fait glisser les cartes, et retourne le roi à chaque coup. Les soucoupes s'empilent près de 31. Troubert qui maudit sa déveine persistante.
Mais Houlevent fait des siennes.
Il a repoussé le bock que le garçon lui servait, et il commande un verre de vin rouge, un verre de Beaujolais, qu'il boit religieusement. D'autres verres suivent, et maintenant penché sur la table, aspirant l'arôme évaporé, il paraît sourire à des visions ineffables :
— « Ah ! !N'oël dans mon pays... Les lanternes balancées sur la neige, la lune blanche dans les arbres, et tout au loin, le hurlement des loups... »
Il s'anmie, les yeux fous, et ses doigts fourragent sa barbe fom'chue. Il boit maintenant de pleins verres, coup sur coup, pour chasser les regrets, avec les souvenirs. La consolante illusion le promène au pays des étangs, oîi les roseaux secs font entendre sur les berges un bruissement inquiet. Pliant sous une charge de bois, un homme marche vers une maison, dont le toit laisse échapper un filet de fumée. Sur la neige, les traces de l'homme se dessinent comme des taches sm' une page blanche. L'homme ressemble au père Houlevent. Alors la face camuse du Faune s'anime d'une expression saisissante de tendresse.
Il chante à tue-tête :
J'aimerais mieux la soupe au vin Qu'un bouillon de bourrache.
Oua, ma fion, oua !...
Oli ! la rude chanson qu'on chante aux épousés dans son village, la nuit de leurs noces, en leur apportant le traditionnel breuvage qui les réconfortera ! Les syllabes bizarres, qui scandent le refrain, semblent un gloussement de volaille, une mélopée de rustres braillant au cabaret. ïïoulevent soudain s'interrompt, et part d'un éclat de rire, un rire strident, sauvage, qui eiïare les buveurs.
Soudain l'orchestre préluda.
Les musiciens étaient assis sur une estrade, que des palmiers recouvraient de lem's larges éventails. Chaussées de bottes vernies, serrés dans leurs culottes et leurs vestons à brandebourgs, les tziganes, les yeux clos, se gargarisaient de leur musique. Ils jouèrent une de ces czardas, dont le rythme évoque le galopement de cavaliers liaillonneux, dans la steppe incendiée. La chevauchée passa, ardente, furieuse, dans l'éclat des armes damasquinées. Musique sauvage, héroïque ! A l'horizon de la puzta, des villages flambaient. Les traits de violons coupaient l'air de sanglots, et les stridences du cymbalum arrachaient les entrailles des auditeurs.
Houlevent se dressa, ivre de vin et de musique. La rumeur des sons fouillait son âme, et les beaux vers qu'il aunait passaient dans sa mémoire, comme une ruée de Centaures.
A la table voisine, un couple de petits boutiquiers savourait une choucroute garnie. On devinait le ménage bourgeois, calfeutré dans sa boutique durant la semaine, et qui ajîportait à ce divertissement la conviction d'une débauche, Houlevent marcha vers eux, et se martelant le thorax de ses poings, il déclama :
— Combien faut-il de poux pour manger un lion ?
Terrifiés, les commerçants baissèrent la tête. 11 fallut calmer l'étudiant. Il retom^na s'asseoir à sa table, et tomba dans une songerie écroulée.
Hornecque aperçut un individu qui rôdait à travers les tables :
— Samuel, viens par ici.
Alors on vit une étrange créature, une sorte de loque humaine émerger de la foule, qui la charriait, brutalement. C'était Samuel Meyer, étudiant de la section d'histoire. 11 s'avançait péniblement, tirant le pied, la démarche oblique et sinueuse. Une laideur étrange s'épanouissait sur sa face ; son nez camard se creusait de trous, et sa lèvre pendait, comme le rebord d'une cruche égueulée. Mais un démiurge ironique avait mis dans cette enveloijpe disgracieuse un esprit d'une incomparable lucidité. Vivant dans la poussière des librairies, il avait parfois de géniales inventions, et se révélait déjà comme un des maîtres de la critique historique. Et son cerveau de juif, prodigieusement assimilateur, retenait tout.
Il parla : les sons sortaient de sa gorge, pareils à
un gloussement, et, pour dii-e qu'il faisait froid, il se lança dans des explications incohérentes, qu'il accompagna d'une mimique de som"d-muet.
Brutal, Hornecque lui coupa la parole :
— Tu filandres...
Le x)etit juif se fit humble et obséquieux. On aperçut sous son bras un énorme in-folio. Hornecque saisit dédaigneusement le bouquin, dont les coins étaient ornés de cuivre, et il lut à la joie de l'assistance :
— Corpus InscriiDtionum Atticarum !...
C'était sa manie, à ce fureteur de li^T?es. iUliant à des habitudes de bénédictin des instincts de noctambule, il apparaissait dans les brasseries, bien avant dans la nuit, pareil à un hibou, à la laideur clignotante, au plumage froissé par les heures de méditation passées au trou d'un vieux mur. Peut-être aussi l'inquiétude éternelle du peuple errant le chassaitelle de son garni obscur.
Maintenant le petit juif s'était coulé sans bruit parmi les rangs des buveurs. Il tournait les pages bruissantes de l'in-folio, tandis qu'une satisfaction épanouissait sa face de Dieu scythe.
La brasserie regorgeait. Sur les tables roulait un brouhaha, comme une houle qui déferle, et les portes, qui ne cessaient de battre, versaient des flots d'arrivants.
Claudette faisait des léussites. Les cartes manquant de docilité, elle les froissait d'un geste rancunier.
Une femme passa. Hornecque la happa au passage et la força de s'asseoir à son côté. Elle obéit, impa-
tiente, tandis que son pied s'agitait nerveusement.
— Hé bien, Nine, que devient-on? demanda le Flamand.
Hostile, elle répondit :
— Je mène une vie de recluse.
Elle était mince, fuyante, souple. Vêtue de noir, elle avait un air d'honnêteté, qui, au i^remier abord, séduisait. Derrière la voilette, épaisse et soigneusement baissée, les yeux brillaient d'un éclat humide et contenu. C'était une de ces femmes près de qui on rêve une vie paisible, dont chaque geste semble prometteur d'une volupté secrète, d'autant plus convoitée.
— Et Georges, demanda Hornecque.
Le cœur de la femme creva dans un sanglot :
— Georges, il m'a écrit quelques lettres, puis plus rien ; le silence, le noir !
Georges était son amant, l'année précédente. Etudiant en droit, il avait rejoint son poste de substitut, et sans doute convoitant une dot, il oubliait cette fidélité, qui, lointaine, tournait vers lui sa pensée suppliante.
La femme pleura. Ses larmes embrumaient ses longs cils, coulaient sur ses joues et sur son nez. Elle s'arrêtait, repartait, et chaque sangiotement secouait ses épaules, tordait sa gorge de hoquets. La maîtresse de hasard maintenant disparaissait. La douleur descendait sur cette fille, lui donnait quelque chose de sa muette grandeur. Dans les plis de sa robe noire, elle avait l'air d'une veuve.
Elle se leva, rajusta sa voilette et s'éloigna, sans que personne eût trouvé un mot pour la consoler.
Alors Claudette fixa sur Jean ses yeux clairs. Il comprit l'angoisse qui la torturait, et, la serrant contre lui, il s'efforça de mettre dans cette étreinte toute sa sincérité, toute sa loyauté, tous les sentiments que le langage, fait x>our mentir, ne saura jamais exprimer.
Elle comprit. Dans la salle, où retentissaient les flonflons de l'orchestre, une douceur descendit.
Toute la bande sortit.
Enorme et blanche, la lune roulait sur les toits. Des lueurs bleues s'accrochaient aux faîtes d'ardoises et la ville, poudrée de givre, scintillait. Les arbres des avenues semblaient des candélabres de cristal. Fouettée par l'air vif, une gaieté s'ébattait dans les quartiers pauvres ; aux carrefours s'égrenaient des grelottements de mandoline, et des marchands battaient la semelle devant leurs voitures chargées d'oranges, qu'éclaii'aient des lamxîions de papier rouge.
La troupe joyeuse se disjîersa, semant ses rires et ses chants sous les étoiles. Les étudiants traversèrent les ponts, un peu attristés par la mélancolie des grands espaces vides, que le Ehône emplissait de sa clameur.
M. Troubert marchait posément ; parfois les étudiants s'arrêtaient, pour lui donner le temps de les rejoindre.
Minuit sonnant les trouva dans l'église de Saint-
Mzier. Un peuple de miséreux s'appuyait aux piliers, se pressait en grappes sur les bouches de chaleur. Certains avaient des faces étrangement hâves, qui •souriaient, comme s'ils avaient entrevu par un soupii'ail le séjour des bienheureux, sous le rayonneiTient des clartés éternelles. Des truands grouillaient ; des stropiats remuaient leurs membres mutilés. Le Dieu des pauvres les avait véritablement appelés ce soirlà. Et Jean se sentait remué par ce grand mystère, qui, dans la nuit glacée, soulève les mondes.
M. Troubert, respectueusement incliné, montrait une attitude déférente, une attitude d'homme bien pensant.
Il se fit un grand silence. Les cierges, dansle chœur, tremblotaient, comme des âmes lointaines.
Alors une voix d'homme monta, chaude et bien timbrée :
Minuit, chrétiens, c'est l'heure solennelle...
Les orgues accompagnaient, tantôt semant dans le vide le chant flûte des voix célestes, tantôt déchaînant le tumulte de leurs sonorités énormes, comme si la voûte s'effondrait.
Au sortir de l'église, Jean et Claudette n'eurent pas le courage de suivre la bande joyeuse.
L'année finissait. Les étudiants eurent une surprise désagréable. Comme ils entouraient la cage de verre où se tenait l'appariteur, prêts à recevoir la manne, que l'Etat leur distribuait parcimonieusement, le vieil homme dolent pencha sa tête, et leur déclara
qu'il ne iDOuvait les payer, car il n'avait pas reçu les papiers administratifs.
Us sortirent, désappointés.
Une aigre bise soufflait, balayait la rue, coupait les visages, et les chiens filaient, la queue basse, au lieu de musarder le long des murs.
Puis des flammèches blanches tombèrent. La chaussée disparut sous cette blancheur, où le roulement des voitures s'assourdissait.
Les camarades marchaient, serrant sous leur bras K'ur serviette gonflée de bouquins. Ils frappaient du talon pom* se réchauffer : la perspective des jours sans argent s'ouvrait devant eux, morne et désolée.
L'approche du nouvel an mettait dans la rue une odeur de bombance. Des messieurs passaient, portant des bouquets, des paquets ficelés, des cadeaux qui allaient mettre la joie au cœur des enfants et des femmes. Et les restaurants, derrière leurs vitres f-mbuées, regorgaient de dîneurs.
Hornecque ouvrait la marche ; il baissait le front et serrait les poings, opposant sa large stature aux intempéries du ciel.
Il s'arrêta, et, le doigt tendu, poussa une exclamation. A la vitrine d'un marchand de comestibles, un monceau de victuailles s'étalait dans un amoncellement fastueux et disparate. Une dinde trônait au centre, et des rondelles de truffes marbraient sa peau blonde. Des brochettes d'ortolans, confits dans une gelée transparente, reposaient au creux d'un plat d'argent. Des ananas tendaient leurs bouquets de
feuilles exotiques. D'un tonneau éventré ruisselait un monceau d'huîtres, coulant sur un lit de varechs noirs, encore humides d'eau de mer. Des langoustes allongeaient leurs antennes démesurées, tandis que des tortues, réservées pour les potages princiers, rôdaient sur le sable fin et approchaient de la vitre leurs têtes flasques,
« Sacré mâtin, déclara Hornecque, y a de quoi devenir anarchiste ! »
Tous s'esclaffèrent. Ils se mirent à composer un festin pantagruélique, chacun choisissant les victuailles, dont l'épaisseur de la glace les séparait.
Ils riaient ; pourtant le contretemps les prenait au dépourvu. Certains n'avaient pour vivre que la centaine de francs que le gouvernement leur octroyait.
Jean retournait fébrilement au fond de son gousset la seule pièce de cent sous qui lui restait. Il avait promis à Claudette de la conduii'e à la Eenaissance, un bal oii l'on s'amusait. Son cœur se serrait à l'idée de lui manquer de parole.
Ils étaient arrivés sous les galeries du Grand- Théâtre. Les libraires se recroquevillaient dans les encoignures de leurs échoppes, et le vent du Rhône l)alayait les arcades de son souffle glacé.
Ils tinrent conseil sur l'état de leurs finances.
Hornecque montra son porte-monnaie dont les doublures se touchaient. Jean lui offrit de partager la pièce de cent sous ; il accepta. Minore! avait trois francs. Persan attendait de l'argent ; « de l'argent qui me vient du Hanovre, » disait-il, en citant Ban-
ville avec une burlesque emphase. Cassagnol interrogé leva sa face blême. « De l'argent » ; il ne comprenait pas. Sur son paletot, luisant comme une glace, d'innombrables reflets miroitaient, et ses souliers, béants comme des becs de canard, semblaient prêts à pousser un nasillement de détresse. Aussi, quand Hornecque le rabroua selon son habitude, un murmure de protestation courut dans l'assistance, que tant de misère aiiitoyait.
Ils se dirigèrent vers le restaurant Marnix, oîi la maigre pâtée les attendait.
Comme ils entraient dans la ruelle fangeuse, un rassemblement attira leur attention. Sous une î)orte eochère, un vieux mendiant s'était écroulé. Il toussait à fendre l'âme et, de sa main débile, tournait la manivelle d'un petit orgue, d'où sortait une mélodie essoufflée.
Il levait sur les badauds des yeux remplis de stupeur. Jean tressaillit, quand se posa sur lui ce regard de vieux. Il déposa dans la sébile la pièce de deux francs qui lui restait. Et les camarades l'imitèrent.
Le souvenir de cette bonne action parfuma sa journée.
Comme il rentrait à son logis, Jean vit la fenêtre éclairée, Furtive, une ombre glissait sur la blancheur des rideaux :
« Ah! j'oubliais, fit-il, Claudette s'habille pour le bal. ))
Il monta précipitamment.
La lampe versait dans la pièce une clarté douce.
Des vêtements gisaient sur le tapis et l'air vibrait sous le flottement d'odeurs subtiles.
EUevint se frotter contre le jeune homme, joyeuse, et la joue tendue. L'attente du plaisir communiquait à son corps un frémissement. Elle courait dans la chambre, hâtait ses préparatifs, dans une fièvre d'impatience, qui faisait trembler ses doigts. Elle se baissa pour prendre la houppe de cygne sur la table de toilette ; alors ses seins s'écartèrent un peu, blancheurs tendres où coulaient des ombres. Jean savourait ses mouvements jolis, la grâce animale qui émanait de son jeune corps.
Elle avait laissé une trace de poudre sur l'épaule du jeune homme, elle l'épousseta soigneusement.
— Allons, dit-eUe, mets ton habit.
Il n'osait parler, dans la crainte de détruire cette joie.
Elle ne remarqua pas son hésitation. Prenant la lampe, elle dit : « Attends-moi un instant », puis elle alla s'enfermer dans l'alcôve, qui s'emplit d'un froissement soyeux.
Des minutes passèrent. Jean intrigué attendait.
La porte de l'alcôve s'ouvrit sur une apparition.
Elle avait revêtu un costume d'arlequine. La basquine moulait sa taille, et ses petits pieds, chaussés de mules mordorées, piaffaient, dansaient, piétinaient nerveusement le tapis. A travers les bas à jour, la chair rose apparaissait. La nappe de lumière, que la lampe projetait sur sa jupe, cassait l'étoffe de plis miroitants, et les bleus céruléens, les rouges incarnats,
SOtB DE FÊTE llo
les jaunes pailletés d'or vivaient somptueusement. Un bicorne était posé sur ses cheveux poudrés à blanc. Elle mit sur son front un loup de satin noir, et son regard prit une profondeur attirante. Elle se dressait comme une silhouette bergamasque, descendue d'une toile de Watteau. Des siècles d'élégance bruissaient autour de ses épaules. Et Jean imaginait derrière elle un grand parc harmonieux, et des jets d'eau s'égrenant dans des vasques.
Jean s'approcha les bras ouverts...
Elle se pencha dans une attitude de ballerine, jetant un baiser du bout de ses doigts. Prête à quitter le sol, elle oscillait dans le vide, comme une grande fleur.
— Tous mes compliments, tit-il. Mais tu comprendras, je pense, que je sois jaloux de garder pour moi toutes ces richesses.
Sm'prise, elle le regardait. Il déclara :
— Nous n'irons pas au bal.
Elle fronça le sourcil, et commanda :
— Mets ton habit.
Il n'osait faire l'aveu de sa détresse. Elle vint près de lui et supplia :
— Mets ton habit. Je m'étais promis tant de joie. ISTe me refuse pas ce bonheur par un entêtement, que je ne puis ni comprendre ni admettre.
Jean ne répondit pas.
Elle saisit son éventail, sa mante noire, et s'en enveloppa. La chambre, soudain, parut plus maussade. La voix siftlanto. elle dit :
•^^ Gletit bien, j'irai toute seule.
Une appréhension irôla le cœur du jeune homme. Elle passait le seuil quand il la rappela. D'un geste éloquent, il retourna ses poches.
Elle avait bondi.
-r- Oh ! mon pauvre chéri.
Elle s'écroula dans ses bras.
— Mauvaise que je suis. Pardonne-moi !
Jean serrait contre sa poitrine la tête brune, dont le regard se mouillait d'une tendresse inânie.
^=^ Comment cela t'est -il arrivé ?
Il raconta sa déconvenue du matin, affectant un ton détaché.
— Comme je t'aime, murmura-t-elle.
La soirée fut très douce -, de la rue montaient des chants, des sonorités d'accordéon. Le silence de leur retraite se pénétrait d'intimité. La lampe voilée jetait une lueur de veilleuse sur la table, oii des paperasses sommeillaient. Claudette, qui n'avait pas quitté son costume, semait sur le plancher le trottinement de ses mules, et donnait au jeune homme le ravissement d'une fête galante, célébrée pour lui seul.
Douceur de se taire, d'écouter le bonheur qui tombe goutte à goutte dans le silence ! Il ai^puyait sa joue sur la poitrine de la jeune femme, et le rjcthipc de sa respiration, égal et mesm'é, berçait sa quiétude infinie. Des choses qu'ils ne disaient pas prolongeaient en eux de mourantes vibrations.
Elle lui servit le thé, souriante. Ils causèrent.
La solennité du moment, par une pente aisée, les ramenait aux souvenirs semés, comme des clous d'or, siu' la trame sombre des jours. Claudette racontait ses veillées de nouvel an, parfumées de l'odem' résineuse des arches de sapin, d'où sortait un peuple d'animaux. Le sourire des poupées se figeait sm' leurs lèvres peintes. Alors d'immenses bonheurs planaient dans l'ombre tiède de la chambre, et les songes, frôlant son lit, laissaient aux rideaux de mousseline la i)oussière dorée de leurs ailes. Jean s'efforçait de rendre avec des mots le charme des nuits lorraines, les toits écrasés sous la neige éclatante, la rue du village blanche de lune, et le silence effrayant, secoué par le vacarme des vaisselles lancées dans les corridors, quand on brisait la vieille année.
Minuit sonna. Ils s'adressèrent des souhaits cérémonieux et se couchèrent. Ce fut une de leurs meilleures nuits.
Jean dormait au matin, quand Hornecque le réveilla. Il expliqua à son ami qu'il avait résolu ^e porter sa montre au Mont-de-Piété, pour sortir de cette impasse.
Il demanda à Jean de l'accompagner.
Au fond d'une salle obscure, où des femmes atten- (laient, serrant sur leur ventre des paquets de linge, un employé soupesa la montre, m. antiqiie bijou de famille.
H offrit soixante &ancs.
Hornecque sursauta, et fit couler les trois Jouis dans la poche de son gousset.
Les deux amis gagnèrent la rue.
11 dégelait ; la chaussée était recouverte d'une boue noire et visqueuse, oii les passants pataugeaient.
Comme ils longeaient la Faculté, ils aperçurent Cassagnol, assis sur l'escalier, devant la porte fermée. Un instinct, l'instinct qui ramène le cheval à l'écurie, l'avait conduit au seuil de l'asile qui abritait sa méditation.
Le philosoi)he promenait son regard distrait sur l'agitation incohérente de la rue.
Un rais de soleil, glissant le long de la façade, le baignait d'une Imnière frileuse, soulignait la fatigue de sa face, l'usure de son pardessus, dont les poches baillaient. Une gouttière laissait tomber un filet d'eau sur son bras, il ne s'en apercevait pas.
Hornecque lui secoua le bras.
Il tressaillit à ce contact, et leva les yeux, des yeux bleus que la rêverie emplissait d'une attirante douceur. Il fit effort pour rentrer dans le réel, ayant l'air d'écarter un monde formidable de pensées, qui pesait sur ses épaules.
Hornecque déclama :
— Tu es beau, Cassagnol, assis sur ce seuil. Tu médites sm' la vanité des choses et la rareté des argents, tel Marins sur les ruines de Carthage.
Soudain Jean aperçut ses souliers éculés.
— Cassagnol, lève le pied, commanda-t-il. L'autre obéit, avec cette passivité qu'il mettait
dans tous ses gestes.
La semelle s'ouvrait lamentablement, et Jean, <iui
SOIK DE FÊTE 117
porta son regard sur le pavé boueux, se sentit le cœur tordu de pitié.
Il chuchota quelques mots à l'oreille de Hornecque.
— Cassagnol, suis-nous, ordonna le Flamand.
Un magasin de chaussures, dix mètres plus loin, th'ait Tœil par son étalage. Ils lîoussèrent la porte. Le boutiquier, gros homme cérémonieux, s'empressa.
— Assieds-toi là, Cassagnol, dit Hornecque, et déchausse-toi.
Avec des gestes dégoûtés, le marchand retira les bottines, dont les élastiques fatigués cédèrent complaisamment. Il les fit virer à la hauteur de son œil, et contempla les semelles, dont le cuir s'effilochait, comme le feuilleté d'un gâteau. Alors une moue dédaigneuse plissa la lèvre du commerçant :
— J'ai ce qu'il faut, déclara-t-il.
Et il apporta une paire de brodequins, aux semelles massives, ferrés de pioches, de vraies chaussures de trimardeur.
— Au moins, fit-il, condescendant. Monsieur ne craindra plus l'humidité. Bien n'est mortel comme le froid aux i^ieds.
Il se rendait familier.
— Payez-vous, fit Hornecque, hautain, qui coupa ce bavardage, en jetant un louis sur le comi)toir.
Ils sorth'ent. Les chaussures neuves, éraflant l'asphalte, faisaient un bruit de ferraille sur le trottoir. Des gens se retournaient.
Les deux amis souriaient.
118 LES BTUDIA'NTS
— As-tù chaud aux pieds, CaRsagndl ? dem'andâitf Hornecque.
Puis il ajoutait :
- — Marche dans les flaques d'eau, pour faire voir aux bourgeois que tu as des chaussures neuves.
Et Cassagnol obéissait.
Les jours qui suivirent furent bien tristes. Les salles de conférences étaient fermées. Alors ils se rassemblaient dans leurs garnis, et faisaient cercle autour des cheminées, où brûlaient des feux de pauvre.
Quand ils revenaient à la pension ]\rarnix, une humiliation les attendait.
Le gargotier les dévisageait au passage. Inquiet sur le paiement, il ne récriminait pas. mais son silence en disait long.
Puis les cours recommencèrent. L'appariteur n'ouvrait toujours pas son guichet. Ils formaient des monômes et criaient « du pain », sous l'œil indifférent des Bieux Eginéens. Toutes les montres, depuis longtenîps, étaient accrochées au clou.
Ils eurent cependant un jour de bombance.
Depuis quelque temps un nouveau venu intriguait la Faculté. Il apparaissait à la Bibliothèque tous les soirs. C'était un homme d'une trentaine d'années, dont le costume était un mélange disparate' d'élégances, sentant le gentilhomme, et de pédantésqûe raideur. Sa figure bonasse, ses yeux en boules de loto, son nez rond, humide comme lé museau d'un caniche, soulevaient les rires des lecteurs. Un pantalon gris perle, des bottines vernies, une badine qu'il tenait dans
sa main gautee, révélaient le mondain, soucieux dé plaire aux femmes. Il marchait, les jambes arquées, imv utie habitude qiii sentait l'homme de cheval. Par un contraste bizarre, il arborait des lunettes d'argent, d'énormes lunettes de doctor philologus, qui reposaient délicatement siir une pincée d'ouate, fixée juste entre ses deux yeux.
Il laissait derrière lui un sillage luxueux d'odeurs. Et Hornecque, qui le jalousait, l'étudiait du coin de l'œil.
On chuchota son histoù'e à mots couverts. Fils d'un riche industriel, fondeur de cloches, il s'était pris de passion pour l'histoire de l'art, comme d'autres s'éprennent de sport, et suivait les cours d'Archéologie.
Il possédait des millions. *
Il se présenta lui-même aux étudiants avec l'aisance d'un gentilhomme : « Je m'appelle Théodore Barbaran. » Et il les invita à dîner poiir le dimanclie suivant.
Ils fm'ent exacts au rendez-vous.
La maison, bâtie en pierre de taille, sm* le quai Tilsitt, leur donna ime émotion, qu'accentua le larbin, magnifique d'insolence, qui reçut leurs cannes et leurs i^ardessus. Des lampadaires de bronze éclairaient des tapisseries de haute lice, et les bouches du calorifère répandaient une chaleur égale, tempérée, où les membres des pauvres diables se dénouaient.
Le maître du logis les reçut d'un air affable, et les conduisit dans la salle à manger.
La table était drapée de linge damassé, frais à l'œil.
Une profusion de fleurs chargeait les surtouts d'argent. Des gTappes de raisin, grosses comme des prunes, pendaient de compotiers de vieille faïence. Et des bougies, voilées d'abat-jour roses, jetaient sur les cristaux une élégante clarté.
Les camarades se tenaient raides sur les hautes cathèdres de bois sculpté, intimidés par le laquais, qui chuchotait à leur oreille les noms des crus fameux. Mais l'âme enivrante des Pomard et des Chambertin leur monta au cerveau ; Hornecque tenta une plaisanterie, et les langues se délièrent.
On leur servit des nourritm'es dont l'exotisme les déconcerta : le caviar d'Arkangel succéda aux œufs de vanneaux, aux poussins truffés de Hambourg ; ils avalaient tout, s'efforçant de dissimuler leur stupéfaction.
Théodore faisait les honneurs de la table, avec une aisance de grand seigneur.
Le dessert fut très bruyant. Hornecque tutoyait le maître de la maison, qui souriait. Une allusion à la profession du père Barbaran, fondateur de cette fortune, eut un gros succès. Persan, de sa voix vibrante, répétait : « Nous sommes i^Tes comme des sonneurs î » D'autres prenaient les cloches d'argent, qui recouvraient les plats, et, les faisant tinter sous leurs doigts, martelaient de leurs sons les propos des buveurs.
Mais Hornecque eut un succès fou quand il chanta le (( Sonneur », de Béranger :
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Digue, digue, digue, et digue, din, don. Ah! que j'aime à sonner un baptême.
Il imitait le sonneur tirant la corde à toute volée, et, quand revenait ce refrain, il se suspendait à un câble imaginaire, tournoyait sur ses talons, et, se redressant, semblait monter en l'air, soulevé par le mouvement de la cloche, avec tant de naturel que l'assistance battait des mains. Tous reprenaient la chanson en chœur : le bruit de leurs voix soulevait des échos dans l'enfilade des api3artements déserts.
Ils passèrent au fumoir. Théodore s'informait de leur existence, avec une curiosité bienveillante, comme s'il s'agissait des mœurs de peuplades habitant le centre de l'Afrique.
Quand il connut leur détresse, il leur offrit de l'argent.
Ils refusèrent, d'un geste qui avait sa noblesse.
Le jeudi suivant, comme le père Fabien faisait son cours, il demanda l'heure à Persan.
L'étudiant tira sa chaîne, où était accroché un papier rose. C'était la reconnaissance du Mont-de- Piété.
Le Adeil homme ne comprenait pas. Ils lui racontèrent leurs jours de misère. Le professeur pâlit, trépigna, et s'engouffra dans le cabinet du doyen.
Deux heures après, l'argent tintait sur le guichet, dans la loge de l'appariteur. Une rmneur de fête emplissait les longs couloirs, sous l'œil indiiïérent des divinités marmoréennes.
122 LES É5«Ùl>I'ÀK»rîr '
Les mauvais jours étaient terminés.
On leur paya d'eux termes à la fois. Certains touchèrent trois cents francs. L'Etat montrait sa négli- .géncé, comme toujours ! Ces survivants du radeau de là Médiïfie. il allait les faire crever d'indigestion !