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CHAPITRE VI

LA CFIAINF

Jean se sentit très las, quand il rentra dans sa eliambre. Il avait traîné le pied dans la me, et le trajet lui avait paru long. L'agitation de la ville lui mettait au cœur une nausée. C'était la fin d'un jour de janvier, noyé de pluie. Le ciel pesait sur les toits, et le Ehône cinglé par la rafale, avec ses lointains mouillés de brume, avait l'air d'un fleuve fantôme.

Il s'était surmené pour la préparation d'un travail, passant les nuits, jusqu'au moment oii l'aube répandait une blancliem' sinistre dans sa chambre. Il était seul. Claudette était allée passer quelques jours chez (les amis habitant la campagne.

Il avait, de plus, de graves préoccupations. On lui avait écrit, de Lorraine, que la santé de son père déclinait de jour en jour.

Sa lampe allumée, il s'écroula dans un fauteuil. Les jambes lui faisaient mal : un frissonnement de fièvre parcourait son échine, lui mettait aux reins la sensation d'une brûlure. Et il devait faire effort, îiri effort qui le crispait atrocement pour rassembler ses idées.

ses idées informes tom-billonnant dans son cerveau.

Le bourdonnement de ses artères vibrait à ses tempes, comme un son de cloches.

Il se leva, et s'affala sur le tapis.

Il crut qu'il allait mourir, abandonné, sans secours. Une peur affolante le souleva. Et se traînant comme une bête blessée, il alla frapper de grands coups de poing dans la cloison.

Le marchand et sa femme accoururent. Avec des paroles bourrues, des objurgations maladroites, où perçait une tendresse de braves gens, ils le réconfortèrent : « Ça serait rien. Les brouillards du Ehône avaient causé le mal, et tous les étrangers, avant de s'acclimater, passaient par là ! Une bonne tisane de bourrache dans l'estomac, l'édredon sur le ventre, le l)onnet de coton sur les yeux, le temps de tremper une chemise, et il n'y paraîtrait plus ». Leurs bonnes faces rougeaudes penchées sur Jean exprunaient une sympathie si franche, qu'il les regardait avidement, et buvait dans leurs paroles un souverain réconfort.

La mère Chamagnac alluma le feu. Jean dut s'appuyer sur l'épaule de l'iVuvergnat, pour gagner le lit.

Il but l'infusion, que la fruitière lui apporta en soufflant dessus, puis elle le borda avec des précautions maternelles. Et le couple se retira, en lui souhaitant un prompt rétablissement.

Un accès de fièvre, de nouveau, fondit sur lui. L'attaque fut hideuse, brntale. On eût dit qu'une bête sournoise avait guetté le moment propice, pour bondir sur le moribond. Une bouche de vampire se

colla à 8es lèvres, but son sang, suça sa vie. 8es os craquaient dans ses jointures, et sa poitrine haletait, menaçant de se défoncer sous la pression d'un genou de fer. Il râlait et les efforts qu'il faisait pour échapper à la monstrueuse étreinte lui donnaient la sensation d'une lutte, qui aurait duré, dans les ténèbres.

Puis il s'abandonna.

Alors il sombra dans le cauchemar. Toute notion du temx^s fut abolie. Les visions se succédaient, rapides, fuyantes, sans cesse déformées. Tantôt il haletait au creux des sillons, derrière les moissonneurs, alors que la pointe des éteules entadlait sa peau. Tantôt il descendait dans les couloirs de nombreuses hypogées, dont les parois de pierre, se rapprochant, menaçaient de l'écraser. Alors il poussait un grand cri. Et toujours la fièvre ramenait l'obsession des eaux vives, roulant sur le gravier.

Par moments, il se faisait une éclaircie dans ce chaos. Alors d entendait le crépitement de la pluie, le tictac de la pendule, le craquement du coke s'effritant dans le foyer. Des pas glissaient sur le tapis, des pas qui, furtifs, prenaient garde de faii'e le moindre bruit. Des visages connus se penchaient à son chevet. Une face, encadrée d'une barbe qui se terminait en fourche, lui rappelait ime physionomie connue. Il s'interrogeait longuement, remuait les lèvres, tentait de mettre un nom sur les traits du visiteur. Et lassé, ne trouvant pas, il retombait à ses rêves. D'autres fois, il croyait retrouver les cheveux fins de Claudette et son délicieux sourh'e. Mais elle lui apparaissait loin-

taine, comme entrevue à travers les flots d'une eau trouble.

Il eut enfin quelques moments de répit.

Alors il somnola au creux de l'oreiUer, accablé d'une lassitude infinie. Ses membres étaient de plomb et le moindre mouvement lui arrachait un geignement monotone. Mais sa pensée, se détachant de la loque pantelante, commençait à errer dans le monde extérieur, et rapportait au cerveau ébranlé des sensations qu'il interprétait maladroitement. Il fut le jouet d'illusions, décevantes et puériles, comme les songes de l'enfauce. Il s'en amusait. Une patère près de la fenêtre, oii s'accrochait l'embrasse d'un rideau, dessina sur sa rétine, pendant une semaine, l'image d'un moine encapuchonné, qui aurait rapproché ses mains pour la prière. Sur le papier de l'alcôve, ime grappe de muguet éparpillant ses clochettes devint une petite danseuse, frêle et trémoussée, dont les entrechats sans trêve voltigeaient devant ses yeux. Il la désira avec une joie d'enfant ! il tendait la main pom' la saisir.

Enfin il se réveilla.

Du premier coup, il comprit qu'il était sauvé. Une plénitude de joie l'inonda ; c'était comme un bonheur léger, qui aurait pénétré ses membres et rendu sa ithair immatérielle.

Il ee mit à promener dans la chambrée des i-egards avides. Un rayon de soleil, tamisé par les rideaux, rôdait sur le tapis, comme un animal familier. Plus haut, il atteignait la glace, se cassait sur le biseau

eu paillette.s éblouissantes, s'attaidait siir la ckeminée à faire luire des tasses, des soucoupes, des fioles de pharmacie étiquetées. Ace moment, Jean fut saisi d'une adoration pour ces choses qui étaient la vie, l'humble vie de tous les jours.

Il tendit la main pour les saisir, et, sans forces, retomba.

Alors il murmura : « Claudette ».

Un pas frôla le tapis, une forme se dressa à son chevet, dans l'ébloiiissement de la lumière.

Il sentit qu'une main efflem^ait sa joue :

--- Chut ! ne parle pas, tu as été si malade !

La main se posa sur son front, caressante et impérieuse. Comme par un mystérieux magnétisme, elle ramassait toute la souffrance et l'enlevait. Jean retomba au sommeil. Il vécut des jours, des joui'S diaphanes, tissés de blanchem's et de silence. L'aul>e, surgissant du monde des ténèbres, lui apportait une volupté toujours neuve ; il assistait à la naissance du monde, et les moindres événements, la tasse de tisane qu'il buvait, la fenêtre qu'on laissait entr'ouverte, étaient l'occasion de ravissements enfantins.

Souvent aussi, il reconnaissait la grosse voix de Houlevent. Il manifestait à sa façon la joie qu'il éprouvait, voyant son ami sauvé. Il déclamait à lue-tête :

Le sultan Mahomet enfourchait tour a tour Son mulet Daïdol et son âne Jafour...

Jean fit sa i)remière sortie. Houlevent guida ses

pas vers le parc de la Tête d'Or. Il revit la petite rue, la boutique du serrurier, une affiche que le vent avait effilochée. Les murs mêmes des maisons, dont il connaissait les moindres taches, lui souriaient.

II se laissa choir sur un banc. Ce jour de lévrier était tiède. A travers les branches humides des tilleuls, le ciel rayonnait. Au loin, des paons claironnaient. Une bande de cygnes défila à leuTs pieds, divisant la nappe tranquille du lac. La flottille s'avançait avec une grâce sinueuse ; on devinait, sous le ventre des oiseaux, le mouvement de leurs pattes. Parfois l'un d'eux plongeait la tête dans le flot.

Et Jean respira largement l'air balsamique.

Houlevent sortit de son silence :

— Tu nous as fait une belle pem' !

— J'ai donc été bien mal ? soupira Jean.

— Plutôt, le médecin te croyait perdu. La diphtérie, mon cher, une sale maladie qu'on prend à avaler le brouillard.

Houlevent donna des détails :

— Claudette a été admirable : elle n'a pas bougé de ton chevet. On avait beau lui dire de se ménager, elle refusait. Les nuits où tu avais le délire, elle s'allongeait à ton côté, i)our maintenir sur toi les couvertures. Et tu sais, elle est rudement contagieuse, cette maladie.

Il réfléchit et ajouta :

— Elles valent mieux que nous, ces femmes. Jamais on ne croirait qu'il y n tant d'énergie dans leur corps frêle.

Jean sentit son cœur déborder.

3Iais une ombre passa sur le soleil. Il toussa. Houlevent le ramena à sa chambre.

Quand Claudette rentra dans la soirée, il l'appela :

— Claudette, dit-il, et sa voix avait une solennité que la jeune femme perçut aussitôt, je n'oublierai jamais ton dévouement.

Elle baissa la tète, comme pom* prendi'e à témoin dans l'ombre d'autres serments, qui s'étaient dérobés. Puis, comme Jean protestait, elle détourna la conversation.

— Les beaux joms reviennent. N'eus irons à la campagne, chez ma nomTice, par exemple. Cela te remettra sur pied. C'est si bon de dormir dans les draps de toile rude. Tu verras comme je suis un bon camarade, et tu sais, je n'ai pas pem* d'entrer dans les taillis, au risque de déranger ma coiffure, ou do déchirer mon corsage...

Ils faisaient des projets de vie simple, rieuse, insouciante. Leur liaison s'achemina par les sentiers battus. Aux veillées, ils restaient maintenant des heures sans se parler, comme un vieux ménage. Et Jean profitait de ce calme plat pour hâter la préparation de son examen.

Il sortit aussi davantage. Un hasard le remit en présence de Minorel.

Depuis longtemps le petit homme avait disparu. Poussé par la nécessité de gagner son pain, ne réussissant pas dans ses premiers essais à la Faculté, il

s'était découragé. On l'avait rencontré maigre, famélique, errant le long des murs. Il s'enquérait de leçons à donner, de travaux de copie, puis il avait sombré dans les remous de la vUle, sans laisser plus de trace que la pierre qui tombe à l'eau.

Jean, qui se trouvait à la GuUlotière, alla dîner à un restam^ant fameux parmi les carabins. Il eut bien de la peine à le trouver dans une rue longeant le Ebône. Des taudis s'ouvraient, grouillant de population misérable, et des vieux, assis sur des chaises dépaillées, chauffaient au soleil leurs rhumatismes. L'intérieur du restaurant était encore plus pittoresque que la pension Marnix.

Le sol de carreau rouge se défonçait par endroits. Comme la patronne était en même temps fruitière, le fond de la salle était encombré d'un amoncellement de carottes, de navets et de choux. Des chapelets d'oignons pendaient aux solives. Autour de la table, les carabins s'entassaient. La place d'honneur était occupée par un nègre, un gaillard superbe, à la toison crépue, qui roulait des yeux blancs. Il riait à propos de tout, quand on lui versait à boire, quand on lui passait le paia, d'un rire qui épanouissait' sa face cirée, et montrait ses dents d'anthropophage. Sur la chaise voisine, était assise une petite femme, sa maîtresse, qu'on appelait drôlement la négresse, bien qu'elle eût le teint éclatant des blondes, ce teint pétri de lumière.

Un gi-and diable barbu ju.s qu'aux yeux racontait sa récente prouesse. Prenant son service d'interne à

l'Hôtel-Dieu, il avait ordonné à touii ses malades, comme don de joyeux avènement, une flûte de Champagne ou un verre de chartreuse. Cela lui avait valu une ijopularité.

Mais un bruit retentit dans la rue. Les dîneurs sortirent.

C'était Canteflgue, le faux nihiliste, qui arrivait parmi les acclamations. Sa dernière invention surpassait les autres en drôlerie. Chassé par son propriétaire, dont il troublait la tranquillité, il faisait lui-même son déménagement. xVyant revêtu un gilet blanc, un habit de coupe impeccable, superbe sous le huitreflets qui projetait sur sa tête un faisceau éblouissant de rayons, il traînait une charrette, où dansait une petite maUe, un fourneau de fonte et un squelette attaché aux ridelles. Des camarades lui faisaient escorte, en poussant des hourrahs, et portaient triomphalement des pièces de son mobilier. Un tenait un bougeoir, où vacillait une chandelle, un autre était coiffé d'un abat- jour. La bande envahit le restaurant. Canteflgue fut porté en triomphe à la place d'honneur.

Canteflgue raconta ses démêlés avec son propriétaire, vieil homme avare et taciturne. Il avait imaginé de le priver de sommeil en plaçant, dans des cuvettes, au milieu de sa chambre, une armée de réveil-matin. Aux heures noctm'nes, les sonneries se déclenchaient successivement. Le vieux avait failli devenir fou.

Les rires se calmaient, quand la porte d'entrée tinta, et Jean reconnut la mince silhouette de Minorel qui se faufilait vers la chambre.

Il l'appela. L'autre leva les yeux, et se coula, saus déranger les dîneurs, avec la sveltesse d'un chien maigTe.

Il s'assit à côté de Jean :

— On ne vous voit plus.

— Je travaille, fit le petit homme.

Il semblait plus mince, plus étriqué, comme si les jours d'épreuve l'aplatissaient. Mais sa face, encadrée de barbe rare, exprimait un acharnement indomptable à lutter contre le sort.

Tout en mangeant, il raconta ses misères à demivoix. Il avait frappé à toutes les portes. Ayant préparé quelques articles, il les avait portés à la ronde dans les journaux; les directeurs prenaient la copie d'une main distraite, le regardaient d'un œil dilaté par la stupeur, quand il exprimait sa foi dans le beau style, ou conviaient les rédacteurs au spectacle d'un phénomène, puis ils le mettaient à la porte. L'un d'eux, sincère, lui avait giflé l'épaule d'une large claque, en l'appelant farceur ! Un journal bien écrit, il plaisantait. La presse avait besoin d'informations exactes : il fallait être de son temps.

Et comme l'étudiant navré rappelait les temps héroïques, citait Prévost-Para dol, About et Emile de Gii'ardin, l'autre, abattant sm* ses cuisses ses paumes pitoyables, affirmait ces ancêtres plus poussiéreux que les fossiles des terrains quaternaii'es. Descendu dans la rue, Minorel entendait encore le rire de l'homme. De guerre lasse, il avait formé le projet de brûler les étapes, de conquérii- par un succès de

théâtre à la fois l'honneur et l'argent. Il avait composé une comédie, un chef-d'œuvre, qui rappelait à la fois Je Bol Carotte et les Guêpes d'Aristophane. Le fouet de la satire y flagellait les mercantis, les histrions, les ventrus de la politique, et le lyrisme y déversait des ruissellements de Pactole. Des chœurs de paysans célébraient le craquement des pressoirs, et la paix divine qui remplit les amphores. La xoièce terminée, il avait écrit au directeur des Célestins, qui n'avait pas répondu. Des agences l'avaient renvoyé à un entreprenem* de siDcctacles, un homme d'industrie, dont on vantait les mérites. Toute une journée, Elicio avait erré dans la banlieue, à travers les chemins défoncés, jusqu'au moment où il avait rencontré l'imprésario, dans une baraque à demi effondrée, guère plus grande qu'une gloriette, au milieu d'un jardin. Drapé dans une houppelande cramoisie, l'homme toussait, allongeait ses pieds goutteux devant un feu de bois vert. Il s'était enthousiasmé à la lecture de la pièce, avait serré Minorel sur son cœm', et l'avait appelé nourrisson du Pinde, en lui garantissant un succès triomphal ! Mais Minorel devait faire les premiers frais, savoir quinze mille francs, pour les décors et les costumes. Quinze mille francs. La proposition était si extravagante, que Minorel, rempli d'une douce hilarité à l'idée qu'on pût lui emprunter pareille somme, trépignait encore sur les coussins du tramway qui le ramenait à la ville.

Ainsi la vie montrait à Minorel des raffinements d'escarpe, qui vous demanderait des nouvelles de

votre santé, avant d'asséner sur votre occiput une trique ingénieuse.

Mais le petit homme ne désespérait pas : il gardait, parmi ces traverses, un fond de belle liumeur et d'énergie, qui surprenait.

Maintenant, il donnait des leçons chez un médecin ^ dont le fils, un garçon dégingandé, manifestait une inconcevable répulsion pour les auteurs du baccalauréat. Minorel était nourri à la maison, et touchait, à la fin du mois, quelques écus que le docteur alignait sur la table, comme on paye un charretier. Mais il y avait des ombres à cette félicité : il fallait faire, tous les soirs, la partie du Diafoirus qui trichait, bougonnait, ressassait les mêmes plaisanteries. De plus, comme il était végétarien, il imposait à la maisonnée le plus rigoureux régime, et JMinorel se résignait mal à l'ironie de la Destinée, qui l'asseyait enfin devant une table, mais se contentait d'y servir des lentilles, des épinards, et, les jours de liesse, xlr chou-fleur cuit à l'eau. Chez le Sangrado, son intestin s'allongeait, comme celui d'un herbivore, et ses dents se déchaussaient. Il était heureux les jours où il pouvait savourer quelque venaison bien saignante, quelque tranche d'aloyau bien gras.

Jean avait écouté en souriant les péripéties de ce roman picaresque. Il finit par conseiller au petit homme de revenir à la Facidté. Que risquait-il ? Elicio obéit : on le vit errer dans les couloirs, fringant et l'œil vif derrière le binocle, que retenait la chaînette d'argent.

L'hiver fondait en boue. Des pluies fines tombaient, qui enveloppaient la ville de buées froides, et les maisons, dans ces brumes épaisses, avaient l'air de somnoler. Les étudiants allaient au cours, à la pension, accomplissaient les mêmes besognes, passaient par les mêmes chemins, et les grands événements de cette vie étaient la lecture d'un li^Tc nouveau, une soirée passée au théâtre. Le mortel aimé des Dieux, qui s'était permis cette débauche, ne tarissait pas de confidences aux jours suivants. Il racontait la pièce, mimait les déhanchements du comique, le gâtisme du vieux beau, l'exubérance du rastaquouère, et il s'esclaffait longuement au souvenir des mots. Il ne s'arrêtait pas de les citer, trouvant un x^laisir rare à déguster leur arrière-savem', et il s'étonnait, quand ils faisaient long feu et tombaient piteusement dans l'iudifférence affectée des camarades. Seule, la servante, qui rêvait de distractions défendues, prêtait une oreûle complaisante. M. Troubert, qui promenait dans son assiette vide le regard de ses yeux vitreux, semblait y chercher des ressouvenances. Il parlait avec emphase de son jeune temps, où il avait vu successivement sur la scène des Célestins, Baron, Frederick Lemaître et Hortense Schneider.

Hornecque, sournois, l'interrompait :

— Et, sans doute, vous avez applaudi la Clairon et Tahna ?

Le vieux compulsait ses souvenirs, et, la voix pâteuse, bredouillait :

— Talma ! je ne me rappelle pas.

Alors Hornecque insistait :

Parlez-nous de lui, grand-père.

Parlez-nous de lui...

Le bureaucrate, ne comprenant pas, secouait la tête.

Les jours s'allongeaient. A la bibliothèque, on n'allumait plus les lampes. Souvent, au-dessus des toits, s'ouvrait un coin de ciel humide, comme une échappée sur le rêve. Alors Jean oubliait son travail, et, le coude sur la table, il s'abandonnait aux regrets, aux murmurantes nostalgies. Comme son village lorrain devait s'endormir mollement aux creux des terres mouillées ! Alors une sorte de joie fugace, transie, envahit la campagne, qui secoue enfin la torpeur de l'hiver. Des fumées bleues montent entre les iieupliers ; des voix d'enfants résonnent au loin, et la chanson du roitelet, qui vibre au cœur des fourrés d'épiae, semble un appel au printemps.

La nostalgie devint si forte, qu'il se prit à rêver, assis à côté de Claudette. Elle l'interpellait : « Jean, te voilà encore parti ! » Il la regardait avec une expression d'égarement, et il ne lui confiait pas la hantise qui le torturait, comme on garde pour soi le meilleur f1e son âme.

Le carnaval sema par les rues son tintement de grelot fêlé.

Un événement vint agiter cette vie calme.

Depuis quelque temps un dégoût subit s'était emparé de Houlevent. Cela lui était venu à la suite

LA CHAIXE 137

d'une leçon qu'il avait faite à la Faculté. Le professeur, un petit homme dogmatique, bardé de philologie allemande, hérissé de statistique, l'avait laissé parler tranquillement, i)uis, son exi)osé terminé, s'était acharné à démolk son essai, sous les rires imijitoyables de l'assistance. Les phrases se suivaient, tantôt coupantes comme des bistouris, tantôt sonores comme des coups de trique. Et il refaisait le travail, avec une maîtrise de raisonnement, qui soulignait les bévues.

"Houlevent s'était effondré.

La leçon terminée, Jean attendit son camarade à la sortie, et, devinant son désespoir, il le reconduisit à son logement.

Houlevent monta les escaliers, quatre à quatre, il jeta sa serviette sur la table et se laissa tomber sur le canapé.

— J'en ai assez, déclara-t-il. Je n'arriverai à rien. Il se cacha le visage dans les mains, et s'enfonça

dans le coin obscur, comme s'il avait honte, comme s'il voulait amonceler autour de lui les ténèbres les plus épaisses.

Et toujours son refrain revenait, désespérant :

— Je n'arriverai à rien.

La chambre nue, en désordre, semblait plus maussade à cette heure matinale. Les draps pendaient du lit, que la logeuse n'avait pas eu le temps de refaire.

Houlevent tomba dans un désespoir sans larmes. Jean se tenait devant lui, les mains ballantes, remué dans les profondeurs de son être par ce décourage-

ment, qui répondait à ses plus secrètes appréhensions.

— Tu as tort de jeter le manche après la coa^née, dit-il sans conviction.

Houlevent se redressa.

— Inutile de m'endoctriner. Un pressentiment m'avertit que mon effort doit échouer misérablement. Je n'ai pas ce qu'il faut pour réussh' ; je me sens balourd, gauche, marqué par une fatalité, incapable do trouver les idées ingénieuses, de les revêtir d'une forme nuancée. Oh ! la détresse de voir à côté de soi ceux qui ont reçu tous les dons, dont on se sent départagé...

Et pourtant, ajouta-t-il, avec une émotion si pénétrante, qu'elle saisit Jean à la gorge, personne, plus que moi, n'est touché vivement des belles choses.

Jean protesta.

— Les idées brillantes, la forme nuancée. Tu plaisantes, mon cher, et laisse-moi placer mon mot. Rapj)elle-toi les années précédentes ; le succès est venu récompenser, non pas les habiles mais les persévérants, ceux qui ont creusé leur sillon avec le robivste entêtement du bœuf traînant la charrue.

Il ajouta encore, ayant réfléchi :

Constatation propre à consoler, après tout. N'est-il pas doux de rencontrer une justice immanente, qui veut que le travail soit récomx)ensé, et non pas la chance, la chance absurde qui agit partout, comble ses favoris, et renvoie les autres, le ventre creux et les mains vides.

LA CHAINK 139

Houlevent secoua la tête. Pourtant il écoutait avidement ces paroles.

— Oui, dit-il, l'Université n'a pas besoin de poètes et d'artistes, elle demande des tâcherons linnnêtes, qui feront leur métier avec conscience.

Mais de nouveau, il s'anima :

Quelle déchéance ! Je porte en moi un monde qui veut naître, un univers d'harmonies, de couleurs et de clartés. Je tends la main pour le saisir, et je le vois fuir désespérément. Ecoute, je me souviens que, dans ma Bresse natale, sur la foi d'un conte enfantin que j'avais lu, je lassais mes petits pieds à courir par les chemins, à travers les friches, à escalader les coteaux, pour atteindre l'endroit précis, où la lueur rose et bleue de l'arc-en-ciel effleurait merveilleusement la terre. L'histoire affirmait qu'on trouvait là un plat d'or. Et je ne sentais pas la griffure des ronces qui déchh'aient ma peau, tellement je convoitais la vaisselle enchantée, tellement je m'attendais à la ramasser, dorant de son éclat quelque touffe de sauge ou de plantain. Hélas ! toute ma vie est contenue dans ce symbole ! Oui, j'aurai été cet enfant qui marche sur la colline, tendant les bras vers des mirages qui reculent...

Il se transfigiu'ait, ce rustre. Une clarté auréolait son front et ses yeux de chèvre, ivre d'avoir brouté les pousses des vignes sauvages. Il criait ses projets, ses tentatives, ses désespoirs, avec une telle âpreté d'accent, que Jean n'osait l'interrompre, craignant d'arrêter le flot de ce lyrisme.

Hoiilevent continua :

— Avoir tout aimé, avoir tout senti, avoir joui de tout. Oh ! je porte en mon cœur l'écrasement d'une défaite. Quand les vers des grands poètes m'ont été révélés, et tu sais si cette initiation fut tardive, j'ai eu, moi aussi, l'impression d'une grande musique dans le soleil. Le rêve était sur ma table, à portée de ma main, et sa splendeur était si éblouissante, qu'elle inondait ma chambre de clartés. Moi aussi, je sens en moi l'àme d'un Dieu qui s'agite, l'âme captive qui s'efforce de briser l'argile, et meurt dans sa prison. Les moindres détails de la vie quotidienne, la lueur du couchant qui dore un mur de brique sur l'échopi)e du savetier, le ruisseau boueux de la rue qui reflète un coin de ciel pur, l'odeur de la jonquille respirée sur une fenêtre, la bractée du tilleul qui tournoie dans le vide, le rire de la fille d'auberge, qui me sert à boire, et dont la tresse effleure la joue, un rien, te dis-je, soulève en moi une joie retentissante, une volupté si i)rofonde qu'elle me donne l'illusion d'un bonheur parfait, souvenir de quelque existence antérieure. As-tu regardé la rue, la rue qui passe au bas de cette maison ? Si tu savais quels magnifiques jeux d'ombres s'y dessinent le soir, quelle féerie, tour à tour tragique et charmante, célèbrent les lumières, la nuit, le clair de lune et le scintillement des étoiles. Tu viendras dans mon pays, et nous écouterons le chant des eaux, leiu's voix sonores ou fluettes, qui sont le rire de la terre. Que sont les symphonies les plus grandioses, auprès des bruits rôdeurs qui donnent aux

soirs d'été leur profondeur ? Nous entendrons les sonorités ardentes, que les gars de mon pays tirent de leurs trompes d'écorce, cette plainte lassée qui, dans la poussière du couchant, se mêle au meuglement des bêtes, tournant leurs mui'les pesants vers l'astre qui décline ! Oui, je voudrais rendre ce que je ressens, et quand j'essaie, les mots me semblent gauches, difformes, mal venus. Je porte avec moi la conscience de ma balbutiante laideur. Mon âme est un de ces paysages hyperboréens, chaos de neiges et de glaces, où rampent des phoques monstrueux, où des oiseaux balourds, poussant des cris discordants, agitent leui's moignons d'ailes. Lequel d'entre eux va se lever, ouvrir son envergure, et conquérir le large, comme l'albatros, roi des mers ?

— Calme-toi, dit Jean, stupéfait.

Il songeait combien toute créatm'c humaine est imxjénétrable. En ce siècle utilitaire, parmi le nasillement des phonographes et les vociférations des camelots, ce paysan de la Bresse, empoisonné de lectures, se révélait rongé du mal romantique, qui hantait les Eené et les Chatterton.

Mais Houlevent passa la main sur son front, et les réalités le reprirent.

— En attendant, je ne remets plus les pieds à la Faculté. Je sais ce qui m'attend. Un échec ! Alors je serai pion de collège. J'aimerais mieux rouler la brouette comme les cantonniers, et manger mon pain dans le fossé des routes...

Il n'osait faire un mouvement, comme si ses yeux

allaient dans l'ombre retrouver le passé de servitude. Il réfléchit et dit encore :

— Je vais écrii-e au père ; je lui dirai que cette existence ne vaut rien pour ma santé, que je retourne auprès de lui.

Il s'exaltait à cette idée.

Quelques jours après, il aborda Jean et lui tendit une lettre, écrite sur un papier commun. Jean lut ces mots :

« Mon cber enfant,

« C'est pour te dire que tu as bien tort de te décourager, comme cela. Dans la vie, on ne fait rien de bon, quand on essaie de tous les métiers. Crois-moi. Je me suis saigné aux quatre membres pour t'envoyer aux écoles ! Je te voyais déjà dans une bonne place, touchant un gros traitement, et je me disais que, sur mes vieux jours, ne pouvant plus travailler, je me retirerais avec toi. Au lieu de cela, il faut que je me mange les sangs en pensant à ce que tu vas devenir. L'argent de l'Etat tombe tous les mois, au lien que nous autres, gens de la campagne, il faut compter avec tous les mauvais vouloirs du ciel. La vie est dure pour nous : les maïs ne rendent pas, les foins ne promettent guère, et la gelée a brûlé les arbres fruitiers. On mène une vie de chien ! Eeste donc où tu es, et ne pense pas au travail des champs, car la terre est trop basse.

— Est-ce trouvé 1 dit Houlevent qxd ricana. Puis il ajouta :

— Je sais ce qui me reste à faire.

Il tomba dans une mélancolie, dont rien ne pouvait le distraire.

Tous les jours, il s'échappait et partait pour des com^ses interminables dans la banlieue. Il en revenait, les yeux fous, la voix vibrante et jetait sur la table de la pension des brassées d'herbe, de simples herbes des champs qu'il avait récoltées.

Comme il ne suivait plus les cours, le mois finissant, il reçut un avis, qui le citait à comparaître devant le Conseil des professeurs.

On lui lut la sentence : sa bourse lui était retirée.

Il alla raconter la nouvelle à Jean, qui s'étonna de lui trouver un air d'indifférence. Il rentra chez lui.

Deux hem'es ajjrès, la logeuse accourait, toute essoufflée.

— Ah ! Monsieur Jean, quel malheur ! Votre ami vient de se tirer un coup de revolver.

Jean courut à la rue Serpente.

Le front avait éclaté comme une grenade mûre. Un mince filet de sang rougissait l'oreiller.

Près du lit se tenait un médecin, un brave praticien du quartier.

— Mort ■? demanda Jean, terrifié par l'aspect de la blessure, qui avait labouré les chairs.

— Eassurez-vous, dit le docteur, dans quinze jours il sera sur pied.

Il ramassa le revolver sur le tapis, une arme minuscule à la crosse de nacre.

— Article de bazar, grommela-t-il. Avec ça on se rate ou on se défi-gure.

Hoiilevent revenait à lui.

Il tendit la main à Jean :

— Il faut donc continuer la lutte, murmura-t-il.

— Et sans faiblh-, répondit Jean. Méctiant qui m'abandonnais.

Houlevent se remit à vivre comme un voyageur revenu d'une contrée lointaine. Mais, devant les manifestations de la joie exubérante, devant la poussée de vie, qui travaillait les camarades, sa physionomie prenait parfois une expression étrangement rêveuse, et il avait un sourire dédaigneux.

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