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CHAPITRE VII

UNE PARTIE DE rAMPAr.NE

Le printemps revenait.

Une lente débâcle chavirait les nuages. La grisaille des murs s'éclairait. Les arbres des quais s'embrumaient de bourgeons, et le vieux Ehône, plus fougueux, tordait sur les bancs de gravier les plis de sa robe verte.

Au couchant, les nuées s'ouvraient en une arcade dorée, comme pour préparer une voie triomphale au soleil.

Les jours avaient une douceur convalescente.

Jean rôdait par les rues, ployant sous un faix d'obsessions. Il le devinait, ce printemps, emplissant les campagnes de la rumeur des germes qui s'entr'ouvrent, assiégeant la ville énorme, et refoulé par l'épaisseur des bâtisses. Pourtant des émissaires annonçaient sa venue. Les bottes de narcisses et de jonquilles, sur l'éventaire des marchandes, tachaient le jour de leurs grappes claires. Et les crépuscules moins frileux s'attardaient à tremper leurs voiles

gris dans les flaques de pluie, que le couchant emplissait d'or.

Alors le jeune homme ne se décidait pas à regagner le restaurant Marnix, et l'odeur chaude de la gargote. Son travail souffrait de ces distractions.

Un matin, il rencontra Hornecque sur le pont Morand. Superbe, le Flamand s'avançait. Il venait de prendre une leçon d'équitation dans un manège des Brotteaux, coûteuse fantaisie qu'il se payait depuis qu'un préceptorat, grassement rétribué, arrondissait son budget. Sa poitrine était moulée dans un veston de cheviote noire ; une culotte de veloms gTis gantait ses cuisses nerveuses. De sa cravache à pomme d'argent, H faisait tomber la poussière qui ternissait ses bottes. Il avait dans son allure la brutalité juvénile d'un centaure, et jouissait des regards que les petites ouvrières lui décochaient.

Jean reconnaissait l'homme enivré de sa force, qui posait sa serviette sur le trottoir pom* donner un C3up de main aux charretiers.

Ils s'accoudèrent à la balustrade du pont.

Hornecque toisa son ami de ce regard méijrisant, qu'il avait habituellement pour les bûcheurs :

— Comme te voilà fait, i^auvre vieux ! Tu as sur toi la moisissure de leurs paperasses !

Il aspira le grand souffle du Ehône, et fendit l'air de sa cravache.

Oui, continua-t-il d'un ton supérieur. Tu as l'air de sortir d'une maUe ! Moi, j'en ai assez des Thésaurus et des Gradus ! Deux bonnes heures de

cheval m'ont retapé. J'aime ça, les sangles qui craquent, la bête qui vh'e et qui saute, et vous donne l'illusion de faire partie de votre chair.

Il s'interrompit :

Regarde-moi ça. Est-ce beau ?

Tourné vers le clair paysage, il l'enveloppa du cinglement de sa badine. Le long des pentes de la Croix-Rousse, la lumière du matin ruisselait, rejaillissait, éclaboussait les toits, comme une cascade d'argent. Des myriades de fenêtres étincelaient. Des massifs d'arbres, qui bourgeonnaient, semaient entre les maisons de larges taches jaunes et rousses. Et des nuages, immobiles dans le ciel immense, semblaient une flotte chimérique, qui attendait les souffles pour conquérir l'espace.

Hornecque, hardiment, tira la conclusion :

— On nous abrutit avec Homère, Horace et Vaugelas, sans nous ouvrir les yeux sur la beauté du monde.

Jean protesta :

— Vaugelas, d'accord ! Mais Homère a senti tout cela, et pour peindre le ciel, et la mer, et le jour, il a trouvé des mots que les modernes n'ont pas égalés.

— Foutaises ! clama le Flamand.

Jean reconnaissait les audaces du camarade, ses fureurs de sanglier défonçant le jardin des Muses. Ils se séparaient, quand le Flamand le rappela :

— Dis donc, on pourrait faire un tour à la campagne, dimanche. J'amènerai Clara, ma nouvelle amie, une femme splendide, tu verras.

Le dimanche suivant, les étudiants se retrouvèrent à la terrasse du café Cornus, un café paisible sur les quais de la Saône, avec ses glaces dédorées et le cliquetis des dominos. Toute la pension Marnix était là : la lumière implacable soulignait la misère des vestons, l'usure des faux-cols, la tare des pantalons, qu'une large poche aux genoux déshonorait. Pourtant ils étaient jeunes, dédaigneux, et parlaient fort sous le sourire du garçon qui, curieusement, les observait.

Cassagnol, drapé dans sa lévite aux poches insondables, humait son café, et répondait de travers. Son nez paraissait plus long, son teint plus blême, son sourire plus navré. Persan, d'un coup de pouce, un geste d'artiste hérité de son père, modelait des formes dans le vide, et, clignant des yeux, admirait l'avalanche de couleurs roulant sur les pentes de Fourvières. Houlevent, simplement, semblait heureux. A la pensée d'aller retrouver les arbres, l'eau, la verdure, il avait un sourire silencieux et continu.

Hornecque arriva : il jpiaffait, faisait jouer ses biceps et les muscles de son thorax. Il présenta Madame Clara aux camarades et savoura leur stupéfaction.

C'était une magnifique créature, au front étroit, chargé de frisons crépus. Un costume de drap bleu hussard exagérait ses formes plantureuses, et sa poitrine de vachère, qu'on sentait drue, tendait la chemisette de soie claire. La perfection de sa plastique avait mérité à la fille de ferme un avancement rapide

(U'iis la galanterie. Puis un caprice l'avait jetée à la tête du beau garçon, dont les allures bohèmes l'étonnaient.

Elle riait, d'un rii'e qui montrait des dents éclatantes. Et ce rire révélait l'épaisseur d'une âme dont rien ne troublait la pesante sérénité.

Hornecque vantait ses mérites à demi-voix :

— Ejjatante, mon cher î II n'y a i)as deux ans, elle gardait les vaches. Elle croit aux sorciers, et s'informe du prix de la volaille, dans les restaurants chic. Et bête, d'une de ces bêtises qui désarment par leur candeur, s'étalent comme un monument sur une place publique, et vous donnent l'idée de l'infini. Cromiis-tu qu'elle fait le féminin de tous les adjectifs en te '? Elle dit : « Je suis gaîte «.

Tenant son face à main, dont la chaîne d'or se rehaussait de turquioises, la fille inspectait Claudette et souriait comme pour dire qu'elle la trouvait de son goût. L'autre se hérissait, et répondait à ses avances par des « Madame », allongés comme des coups de griffe.

Le gros rire de Hornecque dégela toute cette froideur.

Elicio Minorel arrivait. Il donnait le bras à une grande femme sèche, au visage couperosé, qui mettait ses mains sans façon dans les poches d'un paletot sac.

Le petit homme s'emi)ressait autour de cette géante. Leur histoire amusait la compagnie depuis des semaines. Hornecque la narrait avec des mots, dont le pittoresque égayait l'assistance. Au cours de

ses pérégrinations, Elicio avait rencontré cette veuve revêche, qui donnait des leçons de piano. Leurs détresses, en s'unissant, avaient fait du bonheur. Elle entourait le pauvret d'une affection maternelle et lui prodiguait des soins encombrants. Elle glapissait d'une voix anguleuse comme sa personne : « ISTe bois pas de glace ; remonte le col de ton paletot. » Une flambêfe de passion incendiait ce morceau de bois sec. Elicio, ravi, se laissait soigner. Hornecque provoquait ses confidences : le petit homme racontait ingénument qu'il composait des poèmes élégiaques en l'honneur de son amie. Hanté par des réminiscences de Dorât et deParny, il avait donné des appellations poétiques aux meubles de leur chambre ; il y avait le coin des Baisers, le fauteuil des Eaccommodements, et le canapé de la Chute.

— Comme dans Paul et Virginie, déclarait Hornecque, qui riait aux larmes.

Et il répétait :

— Sacré Elicio, il est rondouillard !

On n'attendait plus que M. Troubert. Il arriva pimpant, pavoisé, verni. Un panama à larges bords lui donnait l'aspect d'un planteur. Son gilet de soie étalait sur son ventre la fantaisie d'un dessin touj ours renouvelé, représentant des chiens qui sautaient dans des cerceaux. Et comme il partait pour une ascension alpestre, il s'était chaussé de bottines américaines, à bouts équarris, pesamment bardées de fer.

Il rayonnait de contentement. On lui fit une ovation.

La chaussée charriait un flot de promeneurs ; des femmes, traînant des ribambelles d'enfants endimanchés, dévalaient les passerelles des pontons, et portaient sur la hanche des paniers de victuailles.

Les étudiants descendirent vers la Saône. M. Troubert galamment donna la main aux dames pour franchir le passage. Et il avait ouvert une ombrelle de soie verte, dont le reflet mettait sur ses bajoues une ])àleur cadavérique.

Ils embarquèrent. Les quais glissaient d'un mouvement continu. L'étrave du bateau, fendant l'eau molle, soulevait une double lame. Debout contre le bordage, Jean entendait, comme dans une rêve, les coups sourds du piston, le frémissement de la machine parcourant la membrure. Il avait pris la main de Claudette. Ses traits, dans le jour, avaient une finesse singulière. On eût dit une femme nouvelle, qu'il avait peine à reconnaître. Elle ne parlait pas, mais un rayonnement de bonheur sortait de ses yeux.

Et Jean aspirait la joie de l'eau et de la lumière.

Solidement campé sur ses jambes écartées, par crainte du roulis, M, Troubert avait l'air d'un explorateur. Il alluma un gros cigare bagué d'or.

Hornecque leva le bras, et, la barbe blonde incendiée de soleil, il décla ma une ode aux divinités fécondes. Il cita du latin, parla des souffles du Favonius, poussant les barques sur la mer de Myrtos, et des vols de grues, qui montent en croassant de la Libye, pour annoncer les beaux jours. Il imitait les hésitations du père Fabien, ses silences méditatifs, et ses génuflexions

devant la splendeur des vocables. Clara, qui admirait son éloquence, l'embrassait à pleine bouche, sans honte des passagers, et l'appelait : « Mon petit

cœur

Une fraîcheur tomba sur le fleuve. Claudette se blottit à l'avant, les épaules enveloppées d'un plaid. Elle nommait à son ami les sites qui défilaient.

Une statue géante se dressait sous une falaise zébrée d'humidités verdâtres :

— C'est l'homme de la Eoche, dit-elle ; et voici la toiu' de la Belle Allemande.

Et ces noms, qui demeuraient vagues pour Jean, emï)lissaient son esprit de poésie et de légende.

Le soleil pénétrait les hautes masures des faubourgs. Les façades lépreuses semblaient rire par leurs lézardes.

Enfin le bateau aborda l'Ile Barbe.

Un barrage coupait le fleuve, et des filets d'eau glissaient entre les aiguilles de sapin. Les berges vaseuses luisaient doucement sous le soleil. Us dépassèrent les guinguettes entassées au bord de la route, et prirent un sentier, qui se dirigeait en amont. L'eau parfois le recouvrait : Jean tendait la main à Claudette qui, rose et décoiffée, sautillait sur les pierres, avec légèreté. Houlevent avait ramassé des caiUoux ijlats, et il les lançait à tour de bras avec une habileté qui révélait le rustre. Les ricochets glissaient, bondissants. Alors il poussait des cris, des cris rauques qui allaient réveiller des échos parmi les bois de l'autre rive.

Quand ils côtoyaient des propriétés cossues, ils

apercevaient des serres vitrées, des pommiers blanchis à la chaux, et des bourgeois qui se promenaient dans leur jardin.

Hornecque les effarait par des déclamations anarchistes.

Mais on arrivait à l'auberge. Elle était assise au bord de l'eau, si près que la réverbération du flot dansait sur les boiseries. Des grappes de giroflées rouges fleurissaient les fenêtres. Tous furent ravis à l'idée de déjeuner dans ce décor printanier. Ils se regardaient, riaient, pendant que la servante rangeait le couvert, et les plaisanteries ne cessaient pas.

M. Troubert commanda le menu. Clara réclamait des plats compliqués; quand on apporta les horsd'œuvre, elle se jeta sur les radis et les sardines, avec une voracité campagnarde. On fit fête à la friture de gardons. Et la volaille, dont la chair résistait «à la dent, leur parut plus savoureuse.

Clara fit la salade elle-même. Ayant posé ses bagues sur la table, elle releva ses manches, montra des bras ronds, semés de taches de rousseur. Et elle retourna les feuilles avec ses mains, selon im privilège réservé aux belles filles.

On alla prendre le café dans le jardin.

Le soleil criblait les tonnelles, dépouillées de leurs verdures. Le fleuve, doux et lent, charriait dans son flot toute la lumière du ciel.

Houlevent, ayant trouvé une bêche, retourna un carré de jardin. Il travaillait sérieusement, défonçait l'humus noir. L'aubergistele complimenta. Hornecque

154 LES ÉTUDIxi^'TS

et Clara jouaient au tonneau. La fille se penchait pour lancer le palet de fer, et cette attitude faisait saillir sa croupe opulente. Elle courait vérifier les coups, laissant derrière elle une traînée d'odeurs. Quand elle atteignit la grenouille, ce fut une explosion de rires enfantins qui agitaient sa lourde poitrine.

M. Troubert la regardait, puis s'enveloppait d'un nuage de fumée.

Elle se mit à chercher des scarabées, qui com'aient sur le gazon. Elle les posait sur sa main et les contemplait avec des mines à la fois attendries et dégoûtées.

Hornecque la prit par la taille ; ils s'éloignèrent sous une allée de saules.

Claudette cherchait des violettes au pied du mur, parmi les feuilles de lierre. Elle les nouait en bouquet, avec des gestes menus et habiles, qui rappelaient à Jean les veillées d'hiver, oii elle travaillait à son côté.

M. Troubert s'accouda sur la table, et, tirant des boufiees avec lenteur, il se mit à rêver tout haut :

— C'est beau, la jeunesse ! Parbleu, moi aussi j'y suis venu au bord de la Saône, et le soleil était plus chaud, dans ces années-là, et j'avais à mon bras des femmes qui m'aimaient !

Il leva ses paupières lourdes, et laissa tomber sur Jean son regard empreint de désespérance :

Hàtez-vous d'en profiter. Le temi)s passe si vite. Oui, je sais bien, vous riez intérieurement du père Troubert, le gratte-papier, la vieille bête. Pourtant c'est lui qm a raison, avec ses jérémiades de trouble-

fête. Et puis, ne vous laissez pas entortiller, évitez le collag-e, et mariez- vous jeune. Ayez des enfants, des enfants qui vous rattacheront à la vie.

Il parlait lentement, et Jean, contemplant ce visage de bois, s'étonnait d'entendre tomber de ces lèvres pendantes l'éternel sanglot de l'humanité, qui se désespère de mourii'.

Il continua :

— C'est terrible, voyez-vous, de devenir vieux. On calcule en soi-même à chaque instant, et on se dit : Combien en verrai- je encore, de beaux jours pareils à celui-ci ?

Il se tut, soupii'a :

Je suis bien bête de vous raconter ces histoires !

Et il redevint le vieux, placide et maniaque, qui, habituellement, bafouillait.

Houlevent vint trouver le clerc, et lui proposa une promenade en bateau. Dans une anse sablonneuse, une barque dansait sur l'eau ; le vieux hésitait, mais il se décida lorsque Houlevent lui eut affirmé qu'il connaissait le canotage.

Quand ils embarquèrent, la bateau oscilla, et le père Troubert se cramponna désespérément au bordage. Ils gagnèrent le milieu du fleuve. Lyrique, Houlevent se leva et gesticula dans la lumière. La barque chavira. Jean poussa un cri, mais il se rassura, quand il vit l'étudiant tirer sa coupe avec aisance. Il ramenait le bureaucrate qui barbotait, plongeait, et avalait de larges gorgées.

Ils abordèrent. Le vieux chiquait des dents, et sa

face verdâtre suait la peur, la peur des congestions et des ijneumonies qui tuent un homme.

Ils se séchèrent devant un bon feu.

Quand ils reparurent dans le jardin, un éclat de rh'e les accueillit. L'aubergiste leur avait prêté des vêtements. La face méditative du père Troubert était surmontée d'un gibus, dont le fond faisait soupape. Une culotte de coutU lui montait près que aux aisselles. Houlevent, avec sa blouse luisante, ses sabots rembourrés de paille, était pareil à un gars de campagne. Et il imitait le parler lent des maraîchers.

— Compère, dit Houlevent, faut se réchauffer l'intérieur. Et, l'aubergiste ayant apporté un saladier de vin chaud, l'étudiant brassait le liquide avec une cuiller, et servait M. Troubert, qui de son mieux lui donnait la réplique.

Jean prit une écope et vida la barque. Puis il proposa à Claudette de l'emmener sur le fleuve.

Elle accepta.

La nappe coulait sans une ondulation. Claudette tenait la barre ; i^ar moments elle tremi^ait sa main dans l'eau, heureuse de sentir ce frisson glacé, qui remontait jusqu'à son cœur.

Puis Jean laissa la barque flotter à la dérive. L'assoupissement de la lumière, cette sorte de torpeur qui endormait les arbres, descendit sur leurs paupières. Les bruits leur arrivaient étouffés et lointains. Parfois, un bois flottant, heurtant le bordage, les faisait sursauter.

Claudette se réveilla, et tendit la main vers une île, qu'on voyait à quelque distance.

— Jean, si tu veux, débarquons là.

Il dirigea la barque. Sous les frêles élancés, un carré de prairie s'ouvrait. Dans les roseaux, une cabane de pêcheurs s'effondrait. Tout de suite, ils furent ravis par cette mystérieuse séduction, que certains coins de terre exercent sur les âmes.

Ils vinrent s'asseoir à l'ombre du toit.

Claudette posa tendrement sa tête sur les genoux de son ami.

— Ne parlons pas, dit-elle.

Le bruissement des arbres coulait dans l'air comme un fleuve aérien. Le flot clapotait, léchait la barque à demi envasée. On eût dit le lappement d'un chien, qui aurait bu dans le fleuve. Autour d'une herbe fluviale, un gros poisson s'ébattait. Il descendait, entraînait des bulles d'air, montrait le bout de sa nageoire. Soudain, happant les mouches du soir qui venaient s'engluer à la surface de l'eau, il souleva un rejaillissement de gouttelettes, qui s'irisèrent dans le soleil.

Jean s'abandonnait à la douceur du moment. Il oubliait sa vie tortm'ée d'inquiétudes, rongée de soucis. Demain, il faudrait reprendre le collier. Qu'importe ?

Claudette avait fini par s'endormir.

Penché sur ce sommeil, Jean l'épiait longuement, retenant son souffle. A force de fixer ces traits, la jeune femme lui paraissait différente, étrangère.

Etait-ce possible qu'elle tint une si grande place dans sa vie ?

Il s'effrayait devant le mystère impénétrable, qui voile tout visage humain, et qui paraît plus redoutable dans le sommeil ou dans la mort.

Il se baissa encore.

Le souffle expirait sur la lèvre de la jeune femme, comme le frémissement d'une abeille, visitant le calice d'une fleur. L'ombre des longs cils descendait sur les joues. Une sorte de fragilité donnait de la grâce au col incliné, aux épaules lasses. Elle avait l'air d'un enfant.

Alors Jean sentit monter en lui un obscur besoin de sacrifice. Et il s'abandonnait à ce sentiment, puissant et tendre, qui le rendait meilleur.

Claudette fit un mouvement, ébaucha un sourire, et retomba au sommeil.

Par moments son visage se contractait, comme si quelque souffrance la torturait.

Jean réfléchissait.

Vagues, ses pensées se suivaient, comme les clartés crépusculaires que l'agonie du soir allongeait sur les eaux. L'avenirl'inquiétait. Où allaient-ils, tousdeux? quelle serait leur destinée ? Les ténèbres s'épaississaient autour de son esprit : il avançait en tremblant.

Claudette était venue, et le geste de ses doigts lissant ses cheveux fins autour de ses tempes, le bruit de son pas effleurant le parquet, le froissement d'une étoffe qu'elle maniait, toutes ces sensations avaient

tramé autour de sa vie des bonheurs impalpables.

Et toujours la même question obsédante, revenait : — Quelle serait leur vie, dans la suite ?

Prompte et romanesque, son ima^nation composait des scènes émouvantes. Ils se quitteraient, comme s'étaient quittés tous les autres ! elle s'enfermerait dans un mépris hautain, puis l'oubli bienfaisant effacerait sa rancune. Alors, elle se donnerait à un autre. Et d'autres viendraient jusqu'au moment 011 elle vieillirait. Alors elle serait une de ces pauvres créatures ratatinées, au menton branlant, qui marchent dans la rue, et soulèvent chez les passants un mouvement de pitié. Il inventait des péripéties dramatiques : peut-être la vie, habile dans ses combinaisons, les ramènerait-elle en présence : alors il ne reconnaîtrait pas la Claudette d'autrefois.

Il eut pitié...

Certes, il ne l'abandonnerait pas. Les examens terminés, nommé professeur dans quelque coin de province, il l'épouserait, et l'emmènerait avec lui. Alors il aurait à subir les commérages, et les inquisitions de petites villes, les enquêtes, âpres, qui sont comme le souffle d'une meute lâchée sur une proie. Comme il tremblerait, se sentant à la merci d'une indiscrétion, qui pourrait ruiner son misérable bonheur !

Et les autres, oui, les autres, ceux auxquels il ne pensait plus que par intervalles, ceux qu'elle avait eus avant lui ? Elle les retrouvait peut-être, car la destinée a de ces ironies.

Il eut honte de ces pensées, et se sentit horriblement malheureux.

Soudain Claudette poussa un gémissement. Une secousse nerveuse fit tressaillir ses membres ; elle se réveilla et promena autour d'elle un regard d'égarement :

— Oîi suis-je ? Quel rêve atroce !

— Qu'as-tu ? dit Jean, en l'attirant sur sa poitrine. Elle se dégagea.

— Laisse-moi, j'étouffe.

Des nausées tordaient son corps. Elle apï)uya son mouchoir sur sa bouche :

— Laisse-moi.

Farouche, elle contemplait la cabane ruineuse, les eaux alanguies et la petite plage de sable où la barque s'enlizait.

Elle dit, se parlant à elle-même :

— C'est bien ce que je craignais.

— Quoi 1 dit Jean, le front barré d'un pli d'inquiétude.

— Eien.

— Claudette, je t'en prie, qu'il n'y ait pas entre nous un malentendu, dont rien ne pourrait me consoler. Il faut tout me confier.

Elle se pencha à son oreille, et chuchota, rouge de honte :

— Je crois bien que je suis enceinte.

— Tu es...

Il n'osa prononcer le mot.

Elle se traîna sur ses genoux, souillant sa robe de

la terre vaseuse, et elle sanglota, le visage caché par ses mains :

— Je croyais me tromper; j'attendais pour t'en parler, mais cette fois la chose est sûre.

Jean se leva. Le sang battait des coups tumultueux dans ses temx)es. D'un geste instinctif, le geste de l'asphyxié qui brise une vitre, il desserra sa cravate.

Son pied broyait les mottes de gazon, comme s'il avait voulu l)riser quelque chose.

— Nous avons fait de belle besogne, dit-il. Humble, écroulée, suppliante, Claudette rampait

sur le sable. Il la vit à ses pieds, abîmée dans sa désolation. Ses mains souillées de boue, en épongeant ses larmes, avaient saU la grâce de ses traits. Il regretta son emportement.

Il la releva, et l'attira contre lui :

— Tu te trompes peut-être.

Elle secoua la tête, sans répondre.

L'irréparable s'accomplissait. Il avait pensé atout, sauf à cela. Penché sur l'avenir, il entrevit en uu instant la perspective des maux, s'enchaînant par la fatalité. Alors il se sentit plein d'une haine féroce pour le germe obscur, pour l'être informe qui allait bouleverser sa destinée.

Quelque chose de mauvais dut transparaître sur sa physionomie, car Claudette haleta :

— Jean, comme tu as l'air méchant !

Il promena autour de lui un regard de démence. Les berges, l'île, le fleuve reposaient au fond de

clartés pâles. Eien n'était changé. Pourtant, il lui semblait qu'un cataclysme soudain avait bouleversé la contrée, creusant des abîmes et soulevant des roches convulsées.

Il tenta de prononcer quelques paroles, pour se donner une contenance :

— Allons, tout s'arrange.

Mais le son de sa voix démentait son calme.

Il tendit la main à Claudette, et l'aida à se relever.

— Comme je suis faite, dit- elle avec un rire nerveux.

Une ombre, tombant des coteaux, roula sur la terre et monta lentement à la cime des arbres, dont elle semblait noyer l'ineffable chuchotement. Une fraîcheur glacée passa dans l'air, Claudette se mit à trembler. Alors Jean alla chercher le châle, étendu à l'arrière de la barque, et il le lui noua aux épaules. Elle en parut attendrie.

C'était la réconciliation et l'oubli pour un temps.

— Eentrons, dit Jean.

Et la barque redescendit le flot.

Attablés dans la grande salle, les camarades soupaient joyeusement. Le vacarme des voix sortait par les fenêtres.

Une bordée de rires accueillit les retardataires. Hornecque leur adressait des plaisanteries lourdes, des sous-entendus grivois qu'il commentait d'un clignement d'yeux. Et ces propos étaient si déplacés, semblaient des ironies si douloureuses, qu'ils échangèrent un sourire navré.

Ils prirent place à table, consternés.

Le Flamand se récria. Pourquoi ces figures d'enterrement ? Le gros garçon, suant la santé, ragaillardi par le mouvement et le grand air, leur en voulait de ce chagrin, qui troublait la félicité commune. Pourtant une intuition l'avertit de cette détresse, et il n'insista pas, quand il eut compris que quelque chose de grave s'était passé.

Il y eut un moment de silence, puis la conversation continua et les rires n'eurent plus de fin. Hornecque donnait le branle, remplissait les verres, battait la mesure des chansons. Il avait marché toute la soirée, en compagnie de Clara, dans les chemins caillouteux qui mènent au Mont-d'Or. La grosse fille le prenait par le cou, lui prodiguait des noms d'animaux domestiques. Ils avaient rapporté un gros bouquet de primevères, qui trempait dans une cruche d'eau, posée devant eux. Elle prenait la gerbe de fleurs et chatouillait le visage de son amant, qui se défendait. Houlevent serrait dans ses bras M. Troubert, et poussait des cris, quand on voulait les séparer. Une grande tendresse faisait larmoyer le bureaucrate, qui promettait à Houlevent de le coucher sur son testament pour un legs d'importance. Minorel et la maîtresse de piano se serraient la main sous la table en cachette, et reposaient au fond d'une béatitude sentimentale. Cassagnol, revenu du pays des Idées, semblait en avoir rapporté de rayonnantes visions.

Il fallait rentrer. La compagnie descendit vers le ponton d'embarquement.

Blanche, la lune roulait dans les couches de l'éther bleuâtre, et des taches rongeaient son disque.

Clara se retourna :

— Eegarde, Hornecque, l'homme qui porte des fagots.

Le Flamand haussa les épaules. Mais la femme insistait, et, montrant l'astre blême, qui flottait parmi les nues, elle affirmait distinguer nettement un bûcheron courbé sous le fardeau de bois mort.

La cheminée du bateau-mouche vomissait un flot d'étincelles.

Comme le pont était encombré, toute cette agitation populaire causait aux deux amants une indicible tristesse. Jean proposa de descendre dans la cabine : ils se blottirent dans un coin, où n'arrivait pas la clarté huileuse des quinquets. Ils n'osaient se parler, craignant qu'un mot maladroit n'amenât de nouvelles explications, nouveau surcroît de douleurs. Seulement, ils sentaient leurs regards qui s'épiaient anxieusement dans l'ombre.

Par les sabords entr'ouverts, on voyait la fuite des quais. Des silhouettes de passants se découpaient sur le ciel vide, comme des ombres chinoises. Par moments, le bateau croisait une flottille de chalands ; alors la sirène poussait un rauque meuglement, qui secouait la nuit.

Jean, navré, se rappelait le départ joyeux du matin.

Mais deux musiciens errants descendirent l'escalier. C'étaient des pifferari en haillons. Leurs boucles brunes encadraient leurs faces cuivrées. La chemise

entr'ouverte de l'aîné laissait apercevoii' un torse musclé de jeune dieu. Il posa un violon au creux de son épaule, et se mit à jouer, i^endant que le plus jeune faisait vibrer les cordes d'une harpe aussi haute que lui.

Ils jouèrent d'abord une de ces mélodies napolitaines, dont le rythme facile évoque le loisir, la sensualité légère des pays de lumière et de paresse. Les sons de la barcaroUe roulaient comme des houles hioiilevées par des coups de rame. Et Jean, qui, en d'autres jours, aurait souri dédaigneusement de cette musique, se sentait tout remué.

Puis, l'aîné, d'une voix juste, mordante, chaude, chanta un au- populaire, une mélopée ardente, plainte d'amour, qui entrait dans la chair, comme un coup de couteau. Le violon l'accompagnait en sourdine et poussait parfois des sanglots déchirants, que la harpe couvrait d'un arpège continu, x)areil à un tremblement hystérique.

Jean renversa sa tête. Une hallucination troublait son esprit. Le bateau descendait un fleuve monstrueux. Et les passagers, les femmes qui portaient des fleurs, les musiques, tout était entraîné vers une mer ténébreuse, sans limites, où ils pénétraient, en décrivant de grands cercles.

Durantune semaine, ils vécurent dans leur chambre sans faire de bruit, s'efforçant de passer inaperçus au destin qui les menaçait. Puis, comme Us rentraient un soir, après une courte promenade, Jean sentit sur

sa table un papier qui se froissait sous ses doigts.

Il alluma sa lampe. C'était une dépêche qu'il ouvrit anxieusement.

Elle contenait ces seuls mots :

« Père très malade. Eeviens. »

Il la tendit à Claudette, sans ajouter une parole.

Elle chancela, puis se ressaisit.

— Pars ! fit- elle.

Et déjà elle avait ouvert la malle, pour y mettre le linge et les vêtements.

Jean bégaya :

— Tu as confiance en moi, n'est-ce pas ? Elle le regarda froidement :

— Je ne te fais pas l'injure de fce croire pareil aux autres.

Mais ses mains tremblaient en pliant les habits.

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