CHAPITRE VllI
LE VExNT DANS LES ARBRES
Jean referma la porte doucement. Eégulier et paisible, le souffle montait au fond de l'alcôve
Arrivé au matin, il avait trouvé son père endormi, presque convalescent. Ayant résisté au choc effroyable qui avait meurtri son cerveau, depuis trois jours il tombait dans de longs sommeils réparateurs. Le médecin répondait de lui.
Jean buvait les paroles que lui adressait sa mère. Une joie l'envahissait. Allons, le père guérirait. Et une certitude lui criait qu'il sortirait aussi de l'autre épreuve, celle qui l'attendait là-bas, dans la ville lointaine.
Et n revoyait Claudette, écroulée sur la berge vaseuse. Et l'image se faisait petite, indistincte, perdue dans ces espaces sans fin, qu'il avait parcourus toute la nuit.
Prolixe, la mère lui donna des détails :
— îs"ous causions tranquillement au coin du feu ; nous parlions de toi, comme toujours. Le voilà qui tombe sur le nez, j'ai cru que j'allais devenir folle !
Mais un pasj ébranlait le plancher de la chambre voisine.
Le père se levait. Ayant entendu un bruit de voix, il s'habiUait, chaussait ses sabots, et sa stature voûtée s'encadrait dans la porte. Il cria :
— Mon fils !
Les deux hommes s'étreignirent.
Le père vint s'asseoir au coin du feu. 11 parla avec une sorte de gêne :
— Te voilà de retour. Je suis guéri. Ta présence me fait plus de bien que toutes les di'ogues des pharmaciens.
Il frappait le plancher de son bâton, avec tant d'énergie que Jean se prenait à espérer. Pourtant, une brume flottait autour des traits de l'institutem\
Celui-ci continuait, faisait des projets de vie calme. 11 voulait se reposer. On lui avait envoyé un adjoint, et les vacances de Pâques api)rochaient. Puis, comme le père avait beaucoup parlé, Jean insista pour qu'il allât se recoucher, et il obéit docilement.
Alors, le jeune homme éprouva le besoin de revoir les physionomies anciennes. Il se rendit chez l'oncl-e Fan, et y arriva comme on sortait de la messe.
La tante Célestine chaulïait ses mains engom'dies à la flamme de la cheminée. Sur ses épaules, Jean reconnut un antique châle de di'ai) vert : ce détail l'émut jusqu'aux larmes.
La vieille ouvrit ses bras :
— Ça va-t-y toujours, mon garçon 1
— Tout doucement. Où est l'oncle ?
— Il fend du bois, dans la bougerie.
Sur la table, près du missel énorme à fermoir d'argent, était i)osé un brin de buis bénit, que la tante avait rapporté de l'église. Eien n'était changé dans le logis ; les solives du plafond avaient toujours la teinte chaude des jambons i)endus à la toyotte, et les mesures d'étain luisaient. Mais le plancher était lavé à grande eau, et, sur le dressoii', une pyramide d'œufs teints en rouge rappelait à Jean l'approche du jour pascal, les rameaux qu'il cueillait aux buis centenaires et les volées de cloches tombant sur les jardins.
L'oncle rentra. 11 écarta le jeune homme pour mieux le tenir sous son regard. Et Jean sentit une curiosité aiguë qui l'étudiait.
L'oncle i)arut satisfait. On ne lui avait pas changé son garçon, là-bas, dans les écoles :
— Prends une chaise. Tu vas manger la soupe avec nous.
Jean se défendait. Il fallut accepter.
La face rugueuse s'épanouissait de satisfaction.
L'oncle discourait .
— Bon Dieu, nous avons passé par une rude secousse. Tout d'abord, j'ai cru ton père perdu. Puis, quand je lui ai vu l'œil sain et l'estomac soUde, j'ai repris confiance. Dans huit jom's, U sera reprovigné, aussi solide que les fayards du Blanc-Bois.
Jean l'écoutait avidement. Elle entrait en lui, cette voix dont les inflexions bourrues avaient une
force (i'aâii'mation, qui lui faisait du bien. Des liens se dénouaient dans sa poitrine, et il respirait avec force, s'étonnait de trouver dans cet humble une tendresse aussi clairvoyante.
L'oncle reprit :
— Il faudra le secouer. Ça ne vaut rien, vois-tu, d'avoir le nez dans les livres. Parle-moi de se lever de grand matin, pour porter la terre ou fagoter des ramanences.
Il frappa sur sa poitrine. Son cor^îs décharné, plus noueux qu'une souche, semblait taillé pour durer éternellement.
Avec ces mots vrais, pittoresques, éloquents que trouvent les simples, il vantait la vie campagnarde, les bons moments qu'on passait derrière la haie, à l'abri du vent, à l'heure du marauder, les grands feux qu'on allumait dans la forêt, quand on abattait les chênes :
— Alors, garçon, on taille dans la miche à tour de bras.
Jean sentait naître en lui d'obscures convictions. Il s'accouda sur la table. La pluie, qui tombait, criblait les vitres de son crépitement. Par la i3orte de la bougerie, il entrevoyait le toit de la chambre à four miroitant sous l'averse. Les branches des noisetiers, chargées de chenilles laineuses, se balançaient au vent ; la terre sonnait sous les gouttes tièdes. Le ruissellement sans fin des gouttières, clapotant le long des murs, semblait un murmure joyeux de vie recommençante après la torpeur de l'hiver. Et Jean, baigné
par ces bruits rustiques, se prenait à revivre, lui aussi, comme les plantes.
Dans la chambre, la tante s'empressait.
Ayant ceint sa taille d'un tablier de toile écrue, elle préparait un de ces repas campagnards, dont la truculence a quelque chose d'une forfanterie. On avait tué le cochon. Elle apx)orta une volette d'osier, où s'empilaient les anneaux noirs du boudin et des quartiers de grillade. Puis, elle étala la braise, posa le gril, et, fraîche sous son bonnet tuyauté, elleregarda la flamme qui faisait courir sur son ventre une rouge lueur.
L'oncle voulut lui donner un coup de main.
— Chancocotte ! fit-elle.
Elle a^'ait lancé le mot avec une vivacité de commère ; comme Jean s'étonnait, l'oncle en expliqua le sens : Chancocotte, l'homme qui fait, dans la maison, le travail de la femme. Jean soupesait mentalement la richesse du vocable. La vie du terroir s'y concentrait, comme la physionomie du logis tenait dans l'odeur du bois vert.
Le repas fut très long, et on but du vin très vieux.
Quand Jean rentra dans sa maison, son père reposait encore. Alors, il s'échappa à travers champs.
Il marchait à larges enjambées, impatient de revoir les aspects de la terre. L'odeur des glèbes mouillées, l'arôme fort des végétations nouvellement épanouies, les mottes s'eiïritant sous ses pas lui apportaient d'indicibles bonheurs.
Il gravit la côte de la Treiche.
Il ne pleuvait plus. Une douceur flottait dans l'air, et de grands nuages, tendus comme des écrans de soie molle, tamisaient la lumière du jour. Dans les endroits abrités du vent, les branches des cerisiers se chargeaient d'une mousse de fleurs blanches. Ailleurs, des pêchers levaient leurs ramures grêles, pareilles à des quenouilles garnies de laine rose. Parmi les herbes desséchées, des ruisseaux, lavant les pierres plates, bavardaient intarissablement. Un rayon de soleil glissa dans l'amoncellement des nuages. Ce fut une magie. Là-bas, les grands peupliers de la route, caressés par la lumière, semblaient se vêtir d'une vapeur végétale, qui avait la teinte chaude du bronze. Des bourdons bleus ronflaient, cognaient leurs ailes aux branches des cerisiers. Des scarabées couraient dans l'herbe.
Le vent se leva.
Il passait sur l'herbe déjà haute de la prairie, et J ean reconnaissait le frissonnement des graminées, le balancement souple des trèfles et des plantains, détails imperceptibles pour d'autres, qui avaient pour lui im sens profond. Il était dans un de ces moments d'exaltation, où le mouvement d'un brin d'herbe soulève au cœur de l'homme de mystérieuses résonances, et lui donnent l'illusion de toucher l'àme pensive, qui se cache derrière les choses.
Comme il ahnait tout cela ! Il ramassa une poignée de terre et la respira voluptueusement. Et il lui venait des envies de palper le tronc des sapins, dont l'écorce était labourée de cicatrices.
Puis, il se sentit lassé par les angoisses de la nuit. Un creux d'herbe sèche s'ouvrait sous un buisson de cornouiller. Une bête devait gîter là. Jean s'y blottit, et alors il tomba dans un sommeil léger, transparent, où il percevait en rêve la rumeur inquiète des branches et le gémissement des sapins que le vent fouaillait.
Quand il se réveilla, il se sentit consolé. La terre l'avait repris, et avait fait passer dans sa chair son magnifique apaisement.
Il se remit en marche, et pénétra dans la forêt. Trouant la cime des hêtres, le vent peuplait les hauteurs de l'air d'une clameur innombrable ; mais, dans les combes, un air calme reposait. Jean, les narines dilatées, reconnaissait l'odeur des pervenches, dont les réseaux couvraient le sol. Il marcha à la lisière, et dans un champ de genêts, dont les pousses s'étoilaient d'or, il fit lever un lièvre géant, qui déboula soudain, les oreilles hautes.
Alors, une joie l'envahit.
Il arriva dans une clairière. Eedevenu limxjide, le ciel reposait sur les branches, comme une coupole de cristal. Une averse de lumière tombait sur le sol herbeux. Un gros oiseau grisâtre vint se pencher audessus de sa tête. A son appel mélancolique, il reconnut un coucou.
Il rentra, heureux et harassé.
Le lendemain, le père put sortir et faire quelques pas dans le jardin.
On l'installa dans un fauteuil, et il resta là., sans
pensée, un mouchoir étalé sur ses genoux, grattant la terre avec son bâton.
Avec des phrases incohérentes, il cherchait à rendre ses ébauches d'idées ; il ne trouvait pas ses mots, ou bien, il les estropiait. Jean avait beau lui recommander le calme, disant : « C'est bon, père, j'ai compris «, le malade s'obstinait, et quand il s'embrouillait, il avait alors une moue désespérée, et sa main esquissait un geste dans le vide, comme pour rattraper l'idée qui s'enfuyait. Une angoisse s'emparait du jeune homme, qui assistait, impuissant, au naufrage de cette pensée. Tragique, le silence retombait ; on n'entendait que le sourd ronflement des mouches, vibrant autour des giroflées. Le père revenait à la charge. Pour comble de misère, il s'embarquait dans des explications compliquées, voulant montrer le lent travail des eaux rongeant la prairie, le transport des alluvions. Il dessinait des lignes du bout de son bâton, et, ne pouvant se faire comprendre, il retombait à sa plainte monotone :
— Je ne suis plus rien, je ne sais plus rien, je ne vaux plus rien !
Sur les plaines détrempées, le soleil allumait de longs miroitements. Des appels montaient de la rivière. Emportés dans un vol fantasque, des papillons blancs tourbillonnaient. Il y avait tant de tendresse sur la terre et sur les eaux, que Jean se désespérait.
Les jours se suivaient, n'apportant aucune amélioration. Le malade était devenu inquiet, exigeant, tyrannique. Dès que Jean s'éloignait, un immense
effroi envahissait ses yeux vitreux ; sa main avait des gestes maladroits, comme pour le rappeler. Et Jean, docile, revenait.
Une chose surtout lui fit mesurer l'effroyable ravage du mal.
Une jeune femme du village était morte en couches. Le père écoutait anxieusement, avide de détails. Tout à coup, il se mit à pleurer. On eût dit que le mal, dès son premier choc, avait détruit en lui l'égoïsme, cette robuste indifférence qui accompagne la santé chez tous les hommes.
Parfois, le grand Chariot, leur voisin, montrait sa tête grise au-dessus du mur.
— Ça va mieux, monsieur Mesnil ?
Le malade haussait les épaules. Le paysan insistait:
— Le bon temps va achever de vous remettre. Le père secouait la tête :
— Eien à faire. Il me faudrait quarante ans de moins !
Puis il retombait dans sa rêverie, fixant ses yeux sur le gravier. Et dans ses propos, dans ses silences, l'obsession, implacable, revenait.
Jean ne le quittait pas. Il s'ingéniait à diriger la conversation vers des sujets faciles et familiers. Pendant de longues journées, il ne s'éloigna pas de ce carré^de terre. La vie se rétrécissait autour de lui. Parfois il apercevait, dans une vision rapide, les champs ensoleillés, la rivière lavant de son flot les grèves blanches, et les chalands qui offraient au vent leurs voiles brunes.
Ils inventèrent pourtant une distraction.
L'instituteur, d'ordinaire, se montrait assez indifférent aux travaux de la campagne. Seuls ses espaliers l'intéressaient. Il suivait les progrès de la floraison, épiant le moment ou les fruits se nouent au bout des branches. Avec une obstination de malade, il se mit en tête de donner à Jean des leçons de greiïage. Il le guidait par les allées, indiquant les jeunes pousses, montrant l'endroit oti il fallait inciser l'écorce que la sève gonflait. Jean nouait la laine et mastiquait les fentes avec de la terre glaise, heureux de cette diversion, qui écartait du vieillard les obsessions sinistres. Et le père revenait à cette occupation, qui prenait dans sa pensée débile la valeur d'un symbole. Les arbres donneraient des fruits, quand il ne serait plus là...
Les soirs surtout étaient tristes. Alors un grand silence enveloppait la maison, ce silence des champs, qui emplit les oreilles de rumeurs hallucinantes. Eien ne vivait, que le crépitement du feu. Le père songeait, et, d'un mouvement machinal, remontait sur ses jambes amaigries sa couverture. La mère et le fils n'osaient parler. Parfois un rien, un mot qu'ils retrouvaient, une plaisanterie répétée leur donnaient l'illusion de retrouver les bonheurs d'autrefois. Alors, avides d'espoir, habiles à se tromper eux-mêmes, ils s'efforçaient de recréer de la joie, joie frêle, qu'un choc un peu violent éparpillait autour d'eux, comme l'échafaudage des brindilles, se consumant dans le foyer.
TJn soir le père se leva, et d'une voix tremblante, cassée, pleine de trous, il essaya de chanter son couplet favori :
Aux gens atrabilaires Comme exemple donné, En un temps de misère, Iloger Bontemps est né!
Toujours, il avait aimé Béranger, dont la verve courte et drue plaisait à son tempérament. Il ne continua pas, incapable de trouver les vers suivants. Et il resta debout, cramponné à son fauteuil, la tête vacillante, et si lamentable que la mère et l'enfant em'ent un serrement de cœur.
Dès lors, ce fut, dans la maison, la comédie qui se joue autour des mourants, les coups d'œil échangés à la dérobée, les assurances de guérison, que l'on prodigue et que dément le tremblement de la voix, tout un manège qui ne trompe personne, le malade moins que les autres.
Jean tenta de se remettre au travail. Quinze mois à peine le séparaient de l'examen. Au milieu de ses misères, il s'affolait de sentir le talonnement des jours.
On lui avait donné à composer une dissertation sur le pessimisme de Pascal.
Ironie féroce de la destinée !
Il feuilletait le livre des Pensées, et s'efforçait de pénétrer le secret de cette mélancolie. A travers l'austérité janséniste, qui donnait au livre un air
d'ancienneté, des plaintes s'exhalaient qui traduisaient la misère de l'homme, avec une âpreté que nul n'a retrouvée depuis. Certaines phrases l'émouvaient, pénétrant dans son âme avec une angoisse sourde, pareilles à la i)lainte du léthargique, enfermé vivant dans un cercueil. « On jette de la terre sur la tête et tout est dit. » Puis il s'ingéniait à distinguer finement les nuances de la mélancolie moderne, le pleurnichement théâtral des romantiques, le verbiage de leurs passions, et le pessimisme plus profond des poètes philosophes, rêvant de l'inaccessible justice, pâles d'avoir entrevu la nature comme un magnifique ossuaii'e, d'avoir entendu monter à travers les mondes, inutile, la plainte des suppliciés et des martyrs. Elle montait, cette i)lainte, dans l'harmonie des sphères, et le ciel s' ouvrait, vide désespérément. L'étudiant écrivait, emporté par une sorte d'inspiration. Puis, son regard tombait sur son père, écroulé dans sonfauteuil, ayant toujours le même tâtonnement de sa main paralysée, comme s'il pétrissait le vide ; alors il pénétrait le néant de sa besogne, et le contraste entre la réalité et les mots qu'il assemblait le saisissait douloureusement.
Et la fenêtre s'ouvrait sur un soir infiniment calme. Les jeunes blés remuaient comme une vivante toison, le grand soleil pâle descendait derrière les pommiers en fleurs.
Des voix traînaient dans le soir.
Toute la splendeur de la terre entrait en lui, comme une blessure. Et il n'osait pas regarder la face
morne, qui aspirait fiévreusement l'aii' limpide, craignant de trouver dans son regard l'expression d'un regTet.
Puis Jean dut cesser son travail, le père allant plus mal de jom" en jour.
Il ne bougeait plus, se murait dans de longs silences. Et le bâton ne cessait pas de gi'atter le sol. Parfois il fixait ses prunelles atones sur l'espace lumineux, comme s'il y avait vu glisser des spectres, apparitions hideuses, visibles pour lui seul. Jean devinait la fin imminente. Une terreur s'emparait de lui, une terreur de nerveux, dont l'imagination se représentait à l'avance les moindres détails de l'événement. Il luttait vainement pour chasser ces idées.
Sa mère sui'tout le faisait souffrir. Devant le malade elle s'efforçait d'afficher une bonne contenance. Mais, quand ils étaient seuls, au son de sa voix, au frémissement de ses lèvres, il devinait l'angoisse qui la torturait. Et il s'efforçait de lui donner des paroles d'espoir, qui restaient dans sa gorge, car il ne trouvait pas l'accent qui persuadait.
Ils eurent un dernier moment l'illusion. On eût dit que le mal cessait son lent travail de destruction. La langue du père se déliait, et ses idées s'enchaînaient plus librement. Maintenant il assistait à la résurrection des souvenirs de sa première enfance, il revoyait la couleur d'une petite robe à carreaux, qu'il avait portée, quand il tenait les jupes de sa mère. Il parlait d'un chien qui l'avait mordu, en passant devant une ferme de la trogne d'un chantre qui faisait rire les
gamins à l'église. Il ressassait ces puérilités, la face traversée d'un sourire.
Parfois aussi il parlait avec une sorte de sérénité, jugeant sa vie d'un coup d'œil, comme le voyageur, arrivé sur un sommet, se retourne pour regarder les pays qu'il a traversés.
Et Jean l'écoutait, s'épouvantant de ce détachement, de ce ton désabusé. Il aurait jDréiéré la révolte tragique du malade, qui tend ses nerfs, et se cram- X)onne à l'existence.
Les heures passaient, et Jeanfrissonnait de la nuque aux talons, quand un plâtras se détachait du mur, quand les herbes se penchaient, courbées sous des souffles, comme si une forme invisible s'était glissée dans le jardin.
Puis, d'un sursaut d'énergie, il se ressaisissait. Lui, du moins, il se sentait fort, vigoureux. L'échéance inéluctable pour tous les êtres, il la reculait si loin que le terme lui semblait illimité. Pendant des jours encore, il verrait la lumière, il manierait les objets, il entendrait les bruits, il jouirait des choses, dont la tendresse suscite au cœur des hommes un désir de durer éternellement. Il aimerait les rivières, qui ont l'air de charrier au creux des terres toute la splendeiu' du ciel, il se roulerait dans l'herbe des prairies, heureux de sentir sur sa face le souffle odorant des gramens. Aux sona des musiques et des beaux vers, il palpiterait de divines joies. Puis, du fond obscur de son être se levait une terreur, qui détruisait toutes ces convictions. Trente ans, quarante ans ! Qu'était
cette durée dans la somme effroyable des temps ? Il aurait voulu la vie des rocs, qui gardent la mer moutonnante, la vie des planètes, qui roulent éternellement dans l'espace ! Son existence à lui lui paraissait une chose aussi cliétive, aussi infime, aussi méprisable, que la vie des faucheux allongeant leurs pattes grêles sur le crépi du mur.
Un matin, on trouva le père mort dans son lit. Il n'avait pas poussé un cri. La tueuse l'avait surpris dans son sommeil et l'aA^ait allongé au creux des draps. Ses mains amaigries reposaient le long de son corps et sur son visage était descendue une expression de calme saisissante.
Jean s'étonna tout d'abord de ne pas souffrir davantage. Il eut honte. Dans les moments d'angoisse, il avait épuisé toute la souffrance humaine, et l'événement qui le déliv^rait des affres de l'attente lui apportait une sorte de soulagement.
Mais, quand des femmes eurent enseveli le mort, quand on eut fermé ces yeux, dont le regard était I)lein de la profondeur insondable du mystère, quand, sous la blancheur du drap, reposa la forme déjà lointaine, alors un horrible déchirem.ent traversa son cœur. Il comprit alors qu'il ne verrait plus son père. Et il lui parut soudain qu'il venait de mesurer tout l'abîme de l'anéantissement.
L'enterrement eut lieu. Jean suivit le convoi. Les pierres croulant sur le cercueil avec un bruit sourd ne lui arrachèrent pas ime larme. Il avait la sensation de dormir, hébété par un narcotique.
Pourtant, il se ressaisit, pour assister au repas qui suivit les funérailles.
Il se tenait au bout de la table. Les parents, qu'on avait invités à la cérémonie, étaient descendus des villages éparpillés sur le plateau lorrain. Jean reconnaissait les laboureurs aux faces rudes, les vignerons ih la taille noueuse. Ils parlaient fort et se portaient des santés en heurtant leurs verres. Ils avaient, pour parler à Jean, une déférence un peu narquoise, montrant qu'ils le considéraient comme un étranger, comme un Monsieur. Les éclats de leur verve pesante lui faisaient mal. Il aurait souhaité amonceler autour de sa douleur des épaisseurs de silence. Pourtant il ne protestait pas, trouvait même une grandeur touchante, symbolique à cette tradition du repas funèbre qui rassemblait une race autour d'une tombe.
La race, il la sentait vi^sTe devant lui ! Dans ces rires, qui faisaient danser les verres, il reconnaissait la voix des ancêtres, s'époumonant à chasser les bœufs.
Puis le temps apporta son apaisement.
Jean prolongeait son séjour, ne voulant pas abandonner sa mère. Mai finissait. Eevenu à Lyon, il passerait ses nuits au travail. Il avait reçu quelques lettres de Claudette ; elle lui racontait sa vie, son isolement, ses tristesses dans la chambre où tout lui rappelait leurs joies. Elle trouvait, pour lui parler, des mots d'une simplicité émouvante. Quand elle avait appris son deuil, elle avait montré une douleur si vraie, qu'il lui en était reconnaissant.
Du reste, elle évitait soigneusement toute allusion à son état. Peut-être s'était-elle trompée ; peut-être voulait- elle lui épargner quelque surcroît d'inquiétude. Et il s'efforçait de ne pas penser à cette chose...
Un mois s'était écoulé depuis la mort de l'instituteur. Jean eut besoin d'un livre, qui se trouvait dans la salle d'école.
C'était un jeudi : la classe était vide. Le soleil éclaboussait joyeusement les murs, oii les cartes pendues faisaient des taches éclatantes.
Jean alla s'asseoir dans la chaire, où le père, pendant tant d'années, s'était assis.
Son regard tomba sur la gaule de coudrier, appuyée dans un coin, dont le maître se servait pour montrer les villes sur la carte muette, quand il enseignait la géographie. Il en menaçait aussi les épaules des grands, des farauds, qui se balançaient niaisement sur les bancs, ou levaient le nez, l'imagination envolée vers les eaux de la rivière où ils péchaient les chevesnes, vers les pommiers noueux où ils dénichaient les mésanges et les torticolis. Mais il ne frappait guère, le pauvre homme ! Bizarrerie de la mémoire ! La vue de ce morceau de bois suscitait au cerveau de Jean des myriades de souvenirs. Pendant des jours, Jean, tenant sa tête entre ses mains, s'était efforcé d'arracher à l'oubli, lambeau par lambeau, cette image qui s'estompait peu à peu, sombrait dans des grisailles informes, et soudainla physionomie revivait, se mouvait dans une clarté d'hallucination. Comme
par un prodige, le buvard taché, l'encrier de faïence, le bureau usé par le frottement du bras, tout s'animait, semblait parler un mystérieux langage. L'air était plein du glissement d'une apparition. Le père passait entre les bancs, posait sa main sur la tête des marmots. Il redressait la boucle d'une lettre, corrigeait une faute dans une addition. Jean entendait sa voix, et le grincement grêle des porte-plume courant sur le papier.
Il sortit de la chambre, après s'être retourné plusieurs fois.
Puis les apparitions se firent plus rares. Le souvenir maintenant prenait une vie idéale. Jean se surprenait à penser au disparu avec une douceur consolée. Il l'associait à ses projets, à ses efforts, et il lui parlait dans l'ombre à voix basse.
Ils durent quitter la maison d'école, pour s'installer dans l'antique bâtisse, qui était la propriété de sa mère. Le déménagement lui fut à la fois une douleur et une distraction.
Jean devait repartir bientôt.
La mère se plaignait de vieillir. « Le malheur, disait-elle, lui avait cassé les bras. » Elle n'était plus la femme forte qui régnait sur un peuple de domestiques et de tâcherons ! Comment surveiller un train pareil ?
Jean saisit l'occasion :
— C'est bien, mère ; on va se débarrasser de tout ce tracas.
On prévint le marchand de biens, à la ville.
Il arriva au jour convenu. Aussitôt les deux hommes commencèrent leur tournée.
M. Abraham était un petit juif, au visage criblé de taches de rousseur. Ses cils étaient trop pâles, ses yeux trop bleus, son teint trop rose. Il était vêtu d'une blouse de cotonnade que le vent soulevait, comme une cloche. Une trique ï)endait à son poignet, attachée par une lanière de cuir, et, sur ses talons, marchait en reniflant un énorme bouledogue, à l'œil injecté de sang.
Chemin faisant, il i)romenait autom' de lui son regard froid, ce regard habitué à peser le valeur des choses.
Il s'arrêtait devant les belles pièces, l'orgueil des vieux vignerons, et, le pied posé sur les pien-es formant la bordure, il tirait des bouffées de sa courte pipe, et disait dédaigneusement :
— Ça ne vaut plus un clou. Dans une vente, on n'en retirerait pas les frais. Je ne suis pas assez riche pour m'encombrer de non-valeurs.
Jean insistait :
— Pom'tant, on les a payées assez cher, ces vignes. J'ai entendu dire par mon grand-père que l'hoimnée de celle-ci avait atteint trois cents francs, aux enchères.
Le marchand répondit sèchement :
— Autrefois et aujourd'hui, ça fait deux. Il iDOursuivit :
Si encore on pouvait arracher la vigne, y mettre la charrue. Un cultivateur qui sèmerait de la luzerne
et ferait de l'élevage en tirerait encore i^arti. Mais allez donc labourer sur ces pentes !
Il conolnl , après un silenec :
Tout ça ne vaut pas quatre sous.
Il parlait brutalement, rabaissant la marchandise, comme s'il avait palpé la maigre échine des bœufs siu' un champ de foire. Jean souffrait et ne disait mot, humilié, tandis que l'homme meurtrissait en lui des adorations anciennes.
C'était vrai, pourtant, qu'elle n'avait pas bonne mine, la pauvre vigne des Bracottes ! Les ceps tordaient au ras du sol leurs souches noueuses, rabougries, que surmontaient quelques sarments racliitiques. Des mousses jaunâtres rongeaient le bois. De grandes places s'ouvraient, dépourvues de ceps, comme des plaques de gale sur la peau d'une bête étique, indiquant les ravages de la maladie qui rongeait, dans la terre, les racines des provins. Le sol même, le sol lavé par les pluies d'hiver, semblait usé de vieillesse.
Jean soudain se sentit gagné par un attendrissement. Mystères insondables du cœur humain ! A l'idée de se séparer de cette terre, il éprouva un déchirement, comme si la misère donnait une âme, une âme de détresse et de souffrance, à cette morne étendue de terrain. Il eut honte d'abandonner ce sol, comme on rougirait de vendre le vieux cheval, devenu aveugle, et qu'on laisse vieillir, le ventre dans l'herbe haute. Il aima cette côte ravagée par le travail des eaux, où des ravines se creusaient, comme des rides
LE VENT DANS LES ^iHEKES 187
sur le visage d'un parent ; il aima ces murots croulants, rongés de soleil et de mousses, ces cerisiers étendant dans le vide leurs ])ras à demi morts, ces souches, qu'on devinait épuisées dans leurs racines par le suçoir des insectes destructeurs. De nouveau, la solitude se peupla de visions : des voix chuchotèrent dans le vent de mystérieuses paroles. Il entendit le souffle rauque des ancêtres, le rude « ahan » des vignerons, qui s'échinaient à « porter » la terre, par les matins d'hiver. De tous les plis du sol, confondues dans une même angoisse, dans une même supplication, se levèrent de nouveau les faces terreuses, anonymes innombrables, qui se ressemblaient comme les brins de chaume, comme les feuilles de la forêt. A l'infini, la terre se bossuait de ces crânes blanchis par la pluie et le soleil. Leurs bouches, béantes comme des trous d'ombre, poussaient la lourde mélopée d'autrefois, la clameur de servitude, qui montait, comme une lirotestation. Les caAâtés de leurs orbites le regardaient, lui, le fils qui maintenant était prêt à consommer le marché détestable, la monstrueuse trahison. Jean courba le front. La terre lui parut sacrée, la terre qui roulait pêle-mêle avec l'humus la cendre sainte, la poussière de ses morts. Il déclara au marchand, qui attendait :
— J'ai réfléchi. Puisque ces terrains n'ont pas de valeur, je les conserverai.
Le petit juif haussa les épaules.
— A votre aise, Monsieur. Je vous aurais bienfait une offre pour vous obliger.
Il siffla son chien, et s'éloigna.
— Si vous changez d'avis, cria-t-il, revenez me voir.
Jean éprouva un soulagement, quand la blouse de cotonnade eut disparu au tournant du chemin.
Eentré dans sa maison, il vint s'asseoir iDrès de sa mère sur le banc auprès du seuil.
Anxieuse, elle attendait :
— Ecoute, dit-il, je n'ai rien vendu. ÎTous garderons tout. On fera comme on pourra.
Elle tomba dans ses bras :
— Tu es un brave garçon.
Elle ajouta tout bas :
Voir mon bien aux mains des autres m'aurait arraché le cœur.
Des chants d'alouette sortaient des vignes, les femmes qui émondaient les jeunes pampres joyeusement s'interpellaient. Le vent, humide de rosée, était comme la saine respiration de la terre.
Trois jours après, Jean regagna la grande ville.