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CHAPITRE iX

Claudette marcha dans la chambre.

— Ça ne se voit pas ?

Elle avait toujours, en effet, cette ployante ondulation de la taille qui la rendait souple, comme une jeune plante. La lumière qui émanait de ses traits éclairait l'ombre de la chambre, et le son de sa voix était une musique.

Jean venait d'arriver après avoir voyagé tout le jour. Eien n'était changé dans sa YÎe : l'enclume du serrurier emplissait la chambre de son tintement ; en se penchant, il pouvait apercevoir les arbres du î)arc au bout de la rue. Il eut l'impression que son malheur n'avait pas eu lieu.

Eien de changé ! Hélas ! Il n''j avait qu'un peu de terre remuée dans un cimetière lorrain.

Claudette pressentit sa tristesse ; elle vint s'asseoir près du jeune homme et lui prit la main. Vibrante d'émotion contenue, sa voix dit les paroles qui savaient consoler : ils restèrent longtemps, sans bouger, comme si le moindre mouvement i)Ouvait mettre en fuite le bonheur.

Mais des pas retentii'ent dans l'escalier. Et la voix tonitruante de Hornecque retentit.

Il était accompagné de Hoiilevent. Jean les avait prévenus de son arrivée, et, dans leur impatience de le revoir, ils n'avaient pu tarder plus longtemps.

Ils serrèrent la main de leur ami, et, avec des mots justes, où vibraient leurs âmes loyales, ils lui firent comprendre qu'ils compatissaient à son chagrin.

Mais le Flamand voulut lui donner du courage.

— Allons, redresse-toi, tu es un homme !

Il prêchait d'exemple. Il bombait son thorax et faisait rouler les muscles de ses biceps. Il ne se laissait pas abattre par la vie. Jamais il n'avait connu pareil épanouissement de force et de santé. Il avait passé les vacances de Pâques à la campagne, dans un château appartenant aux liarents de son élève. Et il ne tarissait x)as, en racontant ses longues courses â bicyclette, et les parties de yole, qui durcissaient les mains, et vous tannaient la peau.

Jean éprouvait une certaine satisfaction à entendre les éclats de cette l)elle humeur, encore qu'il la jugeât par moment encombrante. Mais le Flamand les quitta de bonne heure, ayant rendez-vous à la taverne, avec des amis.

Ils se sentirent plus à l'aise.

Jean se tourna vers Houlevent, qui n'avait pas bougé de son coin :

— Tu es un peu pâlot. Ça ne va pas ?

— Mais si, je t'assure. J'ai beaucoup travaillé ces derniers temps ; j'ai eu tort de prendre sur mon som.

LA FÊLUIIE lui

meil. C'est ce qui m'a donné cette pâleur, mais l'appétit est bon.

— Allons, tu me rassures. Sois prudent au moins. Houlevent, de cette voix un peu lente, un peu

modulée des gens qui re^dennent sur des souvenirs chers, raconta ses vacances. Il avait vécu des jours heureux dans son viUage bressan. Son père, que les travaux de culture occupaient tout le jom*, n'avait guère contrecarré ses volontés. A peine si la famille échangeait un bonjom*, quand on se mettait à table. Alors, libre de son temps, il s'était blotti au chaud soleil d'avril, dans les coins pierreux, ou bien, chaussé de fortes guêtres, il partait à travers champs, heureux d'entendre le bavardage des femmes et le caquet des volailles, quand il côtoyait les villages.

Jean le mit au courant de sa situation : il lui fallait trouver au plus tôt de l'argent.

Houlevent lui donna des conseils :

— Si tu ne trouves rien, viens à la pension Eondot, oii je suis. Mais on y est si mal, qu'il ne faut frapper à cette porte qu'en dernier lieu.

Houlevent, en effet, pour -sdvre, avait dû. entrer, depuis quelques mois, comme répétiteur dans cette institution.

Le lendemain, Jean se mit en route. Il connut la honte de stationner dans les antichambres, de balbutier sa requête sous des regards inquisiteurs. Il partait le matin pom' des destinations lointaines dans la banlieue, et rencontrait des directeurs d'insti-

tiitions, qui révélaient l'âme d'un marchand de soupe et d'un négiier.

Quelqu'un lui donna l'adresse d'un établissement dirigé par des religieux. Il y courut. Un concierge à mine de sacristain vint ouvrir. Il pénétra dans une antichambre, où une Yierge de plâtre bariolée tendait aux visiteurs ses mains exsangues.

Le Père directeur était un homme de haute taille, aux cheveux gras. Ses yeux, derrière les lunettes, jetaient des lueurs, puis se dérobaient. Il accueillit Jean avec bonté, s'informa de ses études, des auteurs qu'il préférait. Ils se découvrirent une commune admiration pour VeuiUot.

Jean sortit, i3lein d'espoir. Il revint plusieurs fois. Le Père chaque fois le retenait. Il l'interrogea sur ses convictions. Trop honnête pour mentir, le jeune homme s'avoua dégagé de toute croyance, ayant renoncé de longue date à concilier le dogme avec sa raison. Le Père s'attendrit", avec des envolées de manches, et lui parla de Pasteur, des gi'ands savants qui, pénétrant les secrets de la matière, avaient su garder une âme chrétienne.

Mais le regard aigu démentait l'affection que les paroles témoignaient. Et Jean comprit bientôt qu'il fallait faire son deuil de cette affaire.

De guerre lasse, il prit un parti héroïque, et alla frapper à la porte de la maison Eondot, « la misère en quatre volumes, « comme disait Houlevent.

On l'introduisit dans le cabinet directorial, une pièce froide, dont les fenêtres s'ouvraient sur une

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cour, où deux platanes languissaient, comme des bêtes galeuses... M"^^ Eondot, une maîtresse femme, à qui le trousseau de clefs, pendu à sa ceintiu'e, donnait l'air d'un guichetier, le toisa et, sans préambule, vînt au fait :

— Xous aA^ons besoin de quelqu'un. Cent francs par mois, à prendre ou à laisser.

Et elle se mit à énumérer les obligations du service, du ton dont on fixe la besogne à une servante. Jean baissa la tête et accepta.

Dans la cour il rencontra Iloulevent.

— Tu n'as rien trouvé de mieux, tant pis ! On tâchera de s'entr'aider.

Dès lors, la vie se fit rude pour Jean. Finies les longues flâneries matinales, les heures de lecture et de travail, devant la fenêtre ouverte sur la rue retentissante. Il s'habillait à la hâte et, talonné par la terreur d'arriver en retard, sautait dans le tramvray. Il pénétrait dans l'étude, où les enfants le rejoignaient, frottant leurs yeux lourds de sommeil. Il conduisait au lycée la file indolente, venait les rechercher, surveillait la composition des devoirs, faisait réciter les leçons et, pendant ses heures de liberté, courait à la Faculté, où il saisissait quelques bribes de cours, comme un miséreux attrape un relief, que lui jettent des laquais.

Il se sentait libre le soir, quand il pouvait rejoindre les camarades à la pension, car il avait toute sa liberté de la nuit.

Pourtant, il avait quelques consolations. Des

enfants, des pauvres petits, que leurs parents avaient relégués dans ce bagne, s'attachaient à leur nouveau maître. Houlevent aussi relevait son énergie : ils avaient une chambre sous les combles, une mansarde que le soleil chauffait. Penchés sur le rebord de la fenêtre, ils causaient en regardant la cour, où les platanes rabougris se tordaient.

Un mois passa dans cet enfer.

On arrivait au 14 juillet. Claudette proposa de passer ces jours de vacances à la campagne. Depuis quelque temps, elle parlait avec insistance de M™^ Gertrude, la brave femme qui l'avait nourrie. Elle habitait ISTeuville-sur-Saône ; elle serait bien heureuse, si on allait la voir.

Jean hésita, effrayé à l'idée de présenter à des inconnus son faux ménage. Mais la perspective de passer deux jours devant de vrais arbres lui parut si séduisante qu'il accepta.

Ils s'embarquèrent un samedi soir à la gare de Vaise. Le train emportait une cohue de citadins chargés de gaules, de paniers, de cors de chasse.

A un tournant de la voie, ils découvrirent la Saône. Elle s'étalait comme un lac, semée d'îles boisées. Des barques de pêcheurs se détachaient en noir sur les eaux brillantes.

Jean tendit la main vers la portière du wagon :

— Demain, fit-il, nous irons rôder le long des îles.

— Penh ! fit Claudette distraitement.

Il retomba aux pensées que la vue du fleuve faisait naître en lui. Que d'événements depuis le jour où il

était venu dans ce pays ! Son père mort, la famille détruite, un enfant qui naîtrait bientôt, tous ces événements, vus en raccourci, prenaient une signification saisissante !

Claudette bavardait. Elle raconta l'histoire de sa nourrice, une femme courageuse, qui avait eu des traverses dans son existence. Eestée veuve, de bonne heure, elle avait élevé son garçon. L'enfant avait réussi : commis-voyageur dans une maison de soierie, il avait de bons appointements. Mais sa femme l'avait planté là, pour faire la noce, lui laissant une fillette :

— On les verra demain, sans doute, car le fils de la nourrice vient pêcher en bateau.

Elle parlait, toute rose de plaisir, et la clarté du quinquet baignait son visage de lumière blonde :

— J'aime bien cette petite maison de Neuville, et j'y suis revenue souvent avec mon père. Je restais des heures couchée sur le sable, regardant les bêtes à bon Dieu, qui grimpaient le long des herbes. Il y avait un gros chien, un épagneul roux qui me tirait par le pan de mon tablier et me faisait rouler par terre.

Le train s'arrêta. Jean et Claudette descendirent. Ils traversèrent la Saône sur le pont suspendu, et s'arrêtèrent un instant à regarder la coulée sanglante du fleuve.

Puis, à travers les rues du petit bourg, où des familles prenaient le frais, ils gagnèrent le plateau. Un souffle d'air pur, ce grand souffle, chargé d'odeurs de terre mouiUée, qui est l'haleine des campagnes, les avertit qu'ils approchaient.

Jean se retourna. Les lumières du bourg, éparpillées à flanc de coteau, lui rappelaient invinciblement les existences qui coulaient là, paisibles, sereines, familiales. Où le conduisait sa marche tâtonnante ? Quand il songea à la régularité de ces destinées bourgeoises, loin de les mépriser, il les envia.

La jeune femme s'arrêta devant une maison dont la façade blancbissait :

— Nous sommes arrivés, dit-elle, en poussant la porte à claire-voie. Tu verras demain comme tout est joli dans le grand jour.

Au bruit de leurs pas sonnant sur le gravier, une vieille accourut sur le perron. Elle tenait à la main une lampe de cuivre, dont elle protégeait le verre de ses doigts, que la clarté rendait diaphanes. C'était la vraie camj)agnarde, avec ses bandeaux de cheveux blancs, qu'un mouchoir de cotonnade serrait sur ses tempes osseuses. Elle appliqua sur les joues de Claudette un baiser sonore, puis précéda les jeunes gens dans l'étroite salle à manger :

— Tu vas bien, ma fille ?

— Oui, dit Claudette, je te présente mon ami. Je t'ai assez parlé de lui, quand il m'avait laissée seule.

— Ah! dit Gertrude, je l'aimerai bien, s'il t'aime. Mais s'il te fait de la peine, il aura affaire à moi. La vieille sam-a bien défendre sa fille.

Le souper fut simple et excellent. Les petits pois n'avaient fait qu'un saut du jardin dans la casserole. Claudette et la nourrice se lançaient dans des confi-

clences, paiiaieut d'amis que Jean ne connaissait pas. Il se sentait gêné, malgré tout, par la simplicité de cette femme, qui acceptait leur situation irrégulière sans y faire même une allusion. Et il redoutait des compromissions.

Gertrude évita toute allusion à l'état de la jeune femme. Jean lui en sut gré, malgré tout.

Il emmena Claudette dans la cami^agne. Tout de suite, il se sentit conquis par l'appel tendre de la nuit. La lune levante semblait rouler sur les vagues bleuâtres des seigles.

Toutes sortes de projets déraisonnables s'éveillèrent en lui, suscités par le chuchotement des feuilles, les caresses de l'air vif. Toujours il s'était connu ainsi. Le clair de lune le plongeait dans un vertige délicieux, un délire fuyant, où son âme se retrempait, baignée de poésie et de mystère. Comme il aurait voulu marcher longuement dans cette nuit, épier sa vie formidable, surprendre les bruits rôdeurs, qui font palpiter son cœur d'ombre !

Ces désirs, prenant corps, le jetèrent dans un accès de lyrisme.

— Si tu veux, Claudette, nous ne dormirons pas sous un toit. Nous éparpillerons un tas de foin, et, couchés sur l'herbe sèche, nous sentirons sur nos fronts les souffles de la nuit et la clarté des étoUes. Au matin, je baiserai sur tes doigts la roseur de l'aurore, quand tu te réveilleras au chant des oiseaux.

Elle l'interrompit :

— Tu prendras un rhume et je serai forcée de te

faire de la tisane. Tu n'as pas les l^ronches assez solides pour de pareilles folies.

Elle avait mille fois raison, mais combien Jean aurait désiré qu'elle partageât « sa folie « ! De nouveau, il eut l'atroce sensation de l'abîme qui les séparait.

Ils s'étaient arrêtés sous un grand noyer dont les branches contenaient un semis prodigieux d'étoiles. Une clarté allumait sur les dents de Claudette une lueur nacrée, et son rire malicieux ne cessait pas. L'ombre chaude, qui flottait sur les herbes, fourmillait de bruits, d'appels, de vols silencieux d'oiseaux.

Une chouette poussa un hululement plaintif.

— Rentrons, dit Claudette, je suis morte de peur. La nourrice était couchée. Ils montèrent dans la

chambre du premier, dont les murs étaient simplement crépis à la. chaux. Quand ils se couchèrent, ils sombrèrent dans l'épaisseur des matelas amoncelés, selon la mode des campagnes.

Claudette, lassée, s'endormit aussitôt. Jean songea longuement, épiant les bruits nocturnes. Il perdait conscience, quand un cri le réveilla. Agenouillée au creux du lit, la jeune femme porta la main à son flanc :

— L'enfant, dit-elle d'une voix haletante, je l'ai senti remuer...

Et Jean porta la main sur ce ventre. Sous la peau, une sinuosité se creusait, fuyante, légère, comme le glissement d'une couleuvre dans les herbes.

— Il vit ! Que je suis heureuse !

Et sa nuque pliait sous un poids trop lourd ï)our

ses forces. Jean la câlina. Brisée par l'émotion, elle finit cependant par s'endormii\

Incapable de retrouver le sommeil, le jeune liomme sentit son esprit sombrer dans une agitation incohérente. Dans les ténèbres, les soucis qui le rongeaient prenaient l'aspect de périls formidables, dont les escarpements l'elïrayaient. Aucun doute n'était possible. L'enfant vivait, il viendrait à terme. Plus que jamais, Jean était accablé de sa responsabilité, tourmenté à la fois par le regret d'avoir créé la vie, et par des préoccupations matérielles.

Habile à se torturer, il se représentait la naissance de l'enfant, la petite chambre des Brotteaux secouée de son vagissement. Il vit des langes traînant sur les meubles ou séchant sur le dossier d'une chaise, toute la misère des ménages pauvres...

Et des soucis le harcelèrent, jusqu'au moment oii il finit par s'endormir.

— Lève-toi, paresseux !

Le cri traversa la chambre comme le ^•ol d'une hii'ondelle. Claudette l'appelait dans le jardin. Elle avait moissonné des brassées de invoines rouges, des lis chargés de pollen, des sureaux en fleurs dont les ombelles délicates caressaient sa joue. Elle riait dans la splendem- du matin et, le buste levé vers le jeune homme, lui tendait la fraîche floraison de la terre.

Les épouvantes de la nuit avaient disparu. Jean se sentit l'âme plus confiante.

Mais un pas pesant érafla les dalles du perron. Un homme parut. Il tenait par la main une fiUette

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qui courut vers Claudette en gambadant. Il secoua irancliement la main que lui tendait la jeune femme, et, se dirigeant vers un appentis, rai3X)orta des gaules, des épuisettes, tout im arsenal de pêche qu'il vérifia minutieusement.

On sentait qu'il préparait sa distraction favorite. 11 leva la tête. Jean aperçut une face joyeuse, qu'une barbe rousse encadrait.

— Louison, viens ici, cria Claudette.

Elle frappa dans ses mains. Légère et bondissante, elle s'élança dans l'allée. L'enfant la poursuivit. Elle poussait des cris qui se mêlaient au ramage des chardonnerets sautillant sur les pruniers. La poursuite emplissait le jardin de mouvements jolis, de fuites dansantes, comme le voltigement des papillons. La fillette allait attraper Claudette : elle la saisit au vol, et cribla ses joues de baisers.

L'homme frappa dans ses mains pour faire tomber la glaise des boulettes qu'il pétrissait.

— Vraiment, dit-il, vous vous y entendez, mademoiselle Claudette.

Jean alla les retrouver. L'accueil du commis fut bienveillant. Il fit les honneurs du jardin, éprouvant à le montrer la satisfaction du propriétaire. Le fond du terrain était planté en verger ; sur la prairie franche, courait l'ombre des pommiers et des cerisiers nains. Mais la partie environnant la maison révélait un goût déplorable. Jean dut s'extasier sur un massif de rocailles que surmontait un bocal, oii tournoyaient des poissons rouges.

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— Maiutenant, dit le commis, je vous confie Louison. Les gardons et les brèmes m'attendent là-bas. Vous ne savez pas la joie qu'on éprouve à les faire sauter sur le pré. Et puis on ne pense à rien, on est tranquille.

Sa physionomie exprimait une i)esante jovialité. Il se coiffa d'un chapeau de jonc, alluma sa pipe d'écume, et jeta le paquet de cannes sur son épaule.

La matinée passa, lente et délicieuse. Allongés sur la pelouse, Claudette et Jean surveillaient les jeux de la fillette. Elle avait six ans. Ses membres grêles la faisaient ressembler à une chevrette, bondissant parmi les buissons. Elle courait, sautait à la corde, et parfois, s'interrompant, venait se rouler dans les bras de Claudette, avec un frémissement de plaisir.

— Tu l'aimes bien, dit Jean.

— Je l'ai vue toute petite. Sa mère est partie, quand elle avait deux ans. Il faut qu'une femme soit dénaturée, pour abandonner son enfant.

Il y eut un silence.

M. Paul rentra, portant triomphalement son filet lourd de poissons. Bientôt le couvert fut mis sous la tonnelle enguirlandée de chèvrefeuille. La mère Gertrude, les bras arrondis, apporta un plat, oti reposait une tanche énorme cuite au court-bouillon. Tout le monde avait faim. La chaii' du poisson avait la saveur d'une volaille. Claudette s'occupait de la petite fille ; elle lui versait à boire et lui coupait son pain, montrant cette bonté attentive, qui ne la quittait jamais, M. Paul débitait des calembours.

révélait l'âme compacte du commis-voyageur chez qui apparaissent, démesurément grossies, la belle humeur et la confiance en soi qui sont le fond de l'âme française. Au dessert, quand on déboucha une bouteille de Saumur, il imita la détonation et le sifflement du gaz. Puis un bouchon, deux fourchettes posées en équilibre sur le goulot d'une bouteille, surmontées d'une serviette drapée, devinrent sous ses doigts habiles une tête d'âne grotesque, qui saluait la compagnie, répondait à des questions. Jean, de plus en plus, se sentait isolé i)armi cette gaité. Comme on emportait la fillette pour sa sieste accoutumée, elle se cramponna au cou de Claudette et balbutia, déjà endormie :

— Ze veux pas d'autre maman que Claudette. On se récria sur la gentillesse du propos. Jean regardait au loin. M. Paul retourna à ses lignes.

Jean et Claudette sortirent à leur tour.

Ils s'avancèrent dans le sentier disparaissant sous les hautes herbes. Le soleil tombait en nappes de plomb sur les seigles, où ne se creusait aucune ondulation. De toutes les mottes de terre se levait le crissement des grillons, que la chaleur exaspérait

Bientôt, l'astre se cacha dans les nuages. Alors une lueur de cendre courut sur le sol. Un grondement ébranla les profondeurs du ciel.

— Eentrons, dit Claudette.

Mais Jean, que la perspective de l'orage ravissait,

l'entraîna, sans vouloir prêter l'oreille à ses conseils.

Ils atteignaient la lisière de la forêt, quand l'averse

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les enveloppa de son cinglement tiède. Ils se blottirent contre un hêtre géant, regardant l'ondée, qui fouettait les fourrés de ses lanières brillantes. Jean, la main tendue, recueillait avidement les gouttes d'eau, il écoutait le son de la pluie criblant les feuilles, le ruissellement des eaux courant sur les cailloux. Il voyait la forêt mouillée se vêtir de scintillements, comme un immense joyau. Et la vie de la terre assoiffée le pénétrant, toutes ces sensations lui arrivaient à travers une plénitude de bonheur.

La x>lnie ruissela sur leurs épaules. Claudette fut consternée. Le corsage de soie légère colla à ses épaules et sa charlotte fripée s'aplatit, telle une loque.

Elle haussa les éjîaules :

— Tu seras toujours le même. . .

L'orage s'éloignait. Le soleil but les flaques d'eau. Au fond d'une friche, ils trouvèrent un monceau d'herbe sèche, oii ils purent s'étendi'c.

Jean posa sa tête sur les genoux de la jeune femme. 11 s'endormit.

Un froissement léger le réveilla.

Claudette, les sourcis froncés, lisait un papier. Jean reconnut une lettre de sa mère.

Elle le secoua brutalement :

— M' expliqueras -tu ceci, je te prie.

Elle lui montrait un passage, qui avait éveillé ses défiances. Elle lut à haute voix, iDesant sur chaque mot pour en faire valoir tout le sens :

« Tu as bien tort de rester là-bas. Tu pourrais t'établir ici ; ta cousine Eose s'entête à refuser tous

les partis, et ses parents lui font la vie dure. Moi, j'ai dans l'idée qu'elle t'attend. »

Jean balbutia de vagues explications.

Elle se campa de^s^ant lui, les poings aux hanches :

— Hein, j'étais jobarde ! Tu as dû te moquer de moi. Je m'enterrais à la maison, pendant que Monsieur avait des aventures dans son pays ! J'aurais -pu m'amuser, moi aussi. Mais non, j'avais hâte de rentrer, i)Our m'enfermer dans mes souvenirs. Fallait-il que je sois bête...

Jean tenta de se disculper. Elle ne l'écouta ï)as.

Il se résigna ; avec une sorte de détachement désespéré, il contempla la jeune femme, ne reconnaissant plus l'amie dans cette furie qui, les cheveux collés sur le front et les veines gonflées, vomissait des injures.

Comme un coup de rame, troublant la vase des étangs, fait monter à la surface l'odeur des putréfactions, la jalousie remuait dans cette âme des grouillements hideux. EUe gesticulait, la main haute et menaçante. Dans quel passé avait-elle recueilli ce vocabulaire de roulier, ces mots qui, s'éraillant sur ses lèvres, rappelaient à Jean les prostituées, assises au seuil des bouges, dans le quartier de la Part- Dieu ?

Il eut un tranquille sourire, qui acheva d'exaspérer Claudette.

Sa voix devint cinglante :

— Et la bonne femme de mère, qui était de mèche, à coup sûr. Elle savait tout, et pourtant elle n'hésitait X:)as à lui conseiller l'infamie, l'abandon d'ime femme

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et d'un enfant. Et pour qui ? Une pimbêche de village, avec des mains rouges, et une taille comme un sac.

Une douleur aiguë traversa le cœur de Jean. Comme il aurait voulu les arrêter ces paroles qui meurtrissaient les fraîches sentimentalités, écloses au plus lîrofond de son être ! Il pâlit devant cette profanation.

Claudette redoubla, comprenant qu'elle avait touché juste. Ironique, elle le remerciait, faisant allusion à la gêne qui avait pesé sur sa vie. Ainsi elle s'était montrée désintéressée ; elle ne dépensait pas, cousait ses robes. Pour sa récompense, on l'abandonnerait. Jean épouserait une héritière

Jean se leva :

— Claudette, tu regretteras tes paroles. Il s'éloigna sans tom'ner la tête.

— Bon voyage, cria-t-eUe.

Il marchait depuis quelque temps, quand il entendit un souffle rauque derrière lui.

— Jean, pardonne-moi, j'ai été mauvaise. Elle tomba à ses ï)ieds :

— Ne me quitte pas.

Terrifiée par la séparation, le sachant trop fier pour revenir, elle s'était jetée à sa poursuite avec une énergie sauvage. Les fourrés d'épines qu'elle avait traversés avaient éraflé ses mains. Los ronces avaient déchiré sa jupe. Elle avait dû rouler dans l'argile glissante des fossés, se reprendre dans un élan indomptable. Sa face cuite de larmes, ses joues souillées de

terre en faisaient une chose à la fois émouvante et grotesque.

— Soit, dit Jean, la face dure, je te pardonne. Mais n'y reviens plus.

EUe se blottit dans ses bras, en chuchotant à son oreiUe des paroles ardentes :

— Je t'aime tant ; je deviens folle à l'idée de te perdre.

Jean ne répondait pas.

Claudette eut un rire forcé, en regardant sa jupe couverte de boue :

— Je suis dans un bel état !

Avec des épingles, elle répara le désordre de sa toilette, et ils redescendirent vers la maison. La nourrice remarqua ses yeux rouges :

— Tu as pleuré ?

— jSTous avons eu une brouille, mais c'est fini.

— Tant mieux. Mais tâche d'ouvrir l'œil. Elle menaça Jean du doigt levé.

M. Paid les dévisageait ; sa face grasse exprimait une curiosité, la curiosité satisfaite du voyageur arrivé à terre, qui contemple la houle du large.

Les jours suivants, Claudette redoubla de . silence, de soumission, d'attachement.

Ils eurent de bons moments dans la petite chambre des Brotteaux.

Comme ils rentraient de bonne heure ce soir-là, après une courte promenade sur les quais, Jean crut distinguer une silhouette connue, qui les précédait sur le trottoir.

Au moment où ils s'engageaient dans le couloir, l'ombre l'aborda avec un m^urmure de paroles suppliantes :

— Jean, je voudrais te parler.

Il reconnut la voix de Minorel :

— Je te croyais parti de Lyon. Montons chez moi. La lampe allumée éclaira une face hâve, dont la

misère et la faim avaient creusé les traits. Les yeux surtout étaient effrayants : cernés de meurtrissures bleuâtres, leur regard exprimait l'angoisse des chiens errants qui, le poil crotté et l'échiné lasse, rôdent sur le pavé. Toujours retenu par la chaînette d'argent, le binocle chevauchait le nez, qui avançait en lame de couteau. Le petit homme, ratatiné à la taille d'un enfant, vacillait sur sa chaise.

Claudette, par discrétion, s'était retirée chez la logeuse.

— Parle, qu'as-tu donc ? fit Jean, que ce mutisme impatientait.

L'autre tira de sa gorge un bredouillement :

— J'ai faim : pas mangé depuis trois jours. Soudain il pleura.

Il pleurait des larmes de vieux, des larmes rares et lentes, qu'il écrasait au coin de ses paupières du bout de son gant troué, car il avait gardé sa tenue correcte d'ancien fonctionnaire.

Jean appela Claudette et la mit au courant de la situation.

Minorel, affaissé, agitait la main avec des gestes de noyé. Claudette descendit. Elle revint, rapportant

lin pain, une bouteille de vin, un morceau de viande froide. En un instant, elle eut dressé le couvert sur un coin de la table, qu'elle débarrassa de ses papiers.

— Allons, reprends des forces, commanda Jean. L'autre obéit, il déplia sa serviette et, toujours

préoccupé de correction, voulut arborer une attitude désinvolte ; mais le geste qu'il fit pour saisir le pain avait une éloquence terrible.

Aux premières bouchées, il manqua de s'étrangler :

— Ça ne passe pas, fit-il.

— En as-tu perdu l'habitude !

— Presque.

Claudette prépara le café sur une lampe à esprit de-vin. Minorel mangea lentement. Un vague sourire flotta autour de ses lèvres : il se sentait la force de regarder la vie en face.

Jean n'osait l'interroger, voulant respecter cette détresse. Mais l'autre racontait ses aventures, ayant besoin de se confier. Lamentable odyssée ! Il avait dû quitter son docteur Sangrado, qui le laissait crever de faim, en exigeant de lui un labeur éreintant. Pendant quelques jours, il avait fait partie de la rédaction d'un journal, comme reporter. Il faisait la tournée des commissariats, notait les chiens écrasés, trimait jusqu'à deux heures du matin pour un salaire de famine. Alors il regagnait sa soupente. Le journal ayant fait faillite, son propriétaire l'avait chassé. Alors il ne savait plus ; tombé à la rue, il avait fait toutes sortes de métiers, couchant dans les asiles avec les vagabonds. Il se rappelait une nuit passée sur un

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banc alors que ses entrailles criaient douloureusement. Pourtant la vocation ne l'abandonnait pas : il revenait du pays de misère, les poches gonflées de notes, griffonnées au crayon sur la marge de vieux journaux. Il tira des papiers de sa poche, agita triomphalement une feuille. Il parlait de ces régions d'épouvante avec l'enthousiasme d'un voyagur décrivant les terrasses du Gange. Il avait vu des loques splendides, des souliers troués, qui étaient un poème de mélancolie. Sous les ponts, il avait assisté à des combats au couteau...

Jean coupa net son enthousiasme :

— Tu ferais mieux de demander un poste. JMinorel baissa la tête :

— J'ai écrit au ministre. Ma requête est classée sous le numéro 1738. Sans doute, on me garde rancune.

— Alors tu n'as pas de domicile ?

Le bohème ne répondit pas.

— Allons, tu coucheras ici le temps de trouver quelque chose.

Claudette, amusée, étendit un matelas sur le canapé. Pendant quelques jours, ]\Iinorel fut exact. n rentrait fourbu et confiant. Puis un soir il ne revint plus.

Et Jean s'attrista de le savoir perdu, si faible dans les remous de la vie.

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