‹ Les étymologies des étymologistes et celle du peupleChapitre 4 sur 10 · Et c'est tout · texte numérisé non relu

Et c'est tout

2. C'est pour avoir méconnu l'utilité des garde-fous géographique et naturel que M. Dauzat interprète mal les textes {mouche t te ^n « abeille », alors que mouchette = « jeune mouche qui essaime »), qu'il supprime ceux qui lui déplaisent {ep, éep), que, par contre, il accepte sans contrôle les premières apparitions d'abeille ou de ce qui y ressemble — celui qui emploie ces formes fût-il obligé d'en donner un commentaire pour se faire sûrement comprendre (« ce sont mouches qui font la cire et le miel ») — voir les singuliers prédécesseurs d'abeille (abeulle^ avilie) et, cent ans plus tard en Suisse (Spécimen...), avuille (remontant, diton, directement à apicula) et api'ellie (= ?) — c'est pour en avoir méconnu l'utilité que (Essais de géogr. ling., p. 63) M. Dauzat nous a révélé l'existence d'un merveilleux îlot dans des mers que l'on croyait explorées (haut. ail. wafsa > ^wefsa > *ii<esfa > weifa à 979, 988, 989, où sp de luespa aboutit régulièrement à / — admirable sujet d'études pour un géographe linguiste ! Pendant de Tapis fribourgeois que le Glossaire de la Suisse romande a enfermé dans une aire de diminutifs autochtones).

Et l'on prétend que c'est moi qui ai donné la recette pour préparer pareil rata linguistique ! Ce que fait M. Dauzat c'est de la cartographie accompagnée de légendes philosophiques, et non pas de la géographie moderne devant servir de base pour reconstituer la géographie historique, autrement appelée géologie.

Il ignore que par son assiette géographique actuelle (i) dans le territoire phonétique -alte -otte 2) à la place où il a trouvé un ilôt merveilleux de luafsa, haut-allemand) mouchctte « abeille » a cessé de ne plus être qu'un couple de deux syllabes^ servant de sujet aux dissertations des philosophes linguistes, pour devenir un chiffre en fonctions arithmétiques, et que, sur la nature de ces chiffres, l'humanité entière a heureusement cessé de discourir philosophiquement.

Ne sachant si M. Dauzat a lu mon livre sur l'abeille, ou s'il ne fait que rapporter ce qu'il en a entendu dire, je me garde bien d'affirmer qu'il n'y a rien compris.

Par contre, ne trouvant pas trace dans son livre d'une définition de la géographie linguistique, ni de la valeur des opérations arithmétiques auxquelles se prêtent les mots dans leur assiette géographique et qu'il n'applique nulle part, ni ne mentionne chez les autres, je me permets d'affirmer que l'utilité de la géographie linguistique Uii a complètement échappé, cette discipline ne lui étant apparue que sous la forme qu'il dit être la caractéristique de la conception allemande '.

I. Bien à tort, selon moi. Les Allemands ont notamment un octogénaire, que nous sommes plusieurs à considérer comme de beaucoup le plus éminent des romanistes. Cet octogénaire a écrit, dans sa jeunesse, un livre dédié à sou maître Diez — lequel ne le comprit pas (je tiens ce fait de G. Paris) — et, en 1919, il s'est trouvé encore assez

En lieu et place de divers mouchetle — diminutif et hypocoristique, tous identiques de forme avec « moucheron )) — qui, disent mes contradicteurs, sont nés naturellement, pour ensuite disparaître mystérieusement (ainsi font, font, font, les petites marionnettes...), non sans avoir laissé partout des traces indéniables de leur passage

— disparition que ne cherchent pas à expliquer mes contradicteurs, la « mode » étant sans doute pour eux un facteur d'évolution auquel on peut toujours avoir recours

— j'ai cru — à l'aide des documents que m'a fourni l'Atlas, et sans négliger les quelques textes dont mes prédécesseurs ne tiraient aucun parti — pouvoir établir une naissance par accident d'un mouchetle « abeille », et attribuer sa disparition à l'équivoque engendrée par cet accident, qui faisait de ce mot un homonyme du diminutif réel et toujours renouvelé ou renouvelable ' mouchette

jeune et assez libre de prévention pour dire dans les Sit:(iLngsherichte de l'Académie de Berlin : « Wortgeschichte geht vor Sprachgeschichte ; G's Geschichte der franzôsischen Wôrter fur « Biene w ist besser begrùndet als es irgend eine Généalogie der franzôsischen Mundarten sein kônnte ». Cette appréciation m'a été plus agréable que l'encens dont M. Dauzat m'a, sans raison, presque asphyxié (p. 20 et suiv.).

D'autre part, je viens de recevoir (Paris, le 27 février 1922) l'appréciation suivante : « Le livre de Dauzat ne retiendra pas, je crois, beaucoup votre attention. Mais il a écrit sur abeille quelques sottises de taille. Il objecte à l'étonnante succession de formes que vous avez lumineusement reconstituées que le temps a été bien court entre eep et aheilky sans songer que motiche-ep, mouchette ont été des formes qui n'ont fait qu'apparaître juste le temps d'engendrer leurs remplaçants ».

Je ne pense donc pas que son livre soit un obstacle sérieux au développement de la géographie linguistique, qui, dit-il, « est une science qui se fait, un être jeune aux pas encore incertains »... mais appelé, ajouterai-je, — si on ne le prive pas de ses yeux, car il a bel et bien des yeux que l'auteur n'a pas vus lors de la visite qu'il lui a faite — à guider les pas d'un père devenu aveugle.

I. A telle enseigne que depuis l'existence de l'apiculture jusqu'en 1922 les jeunes abeilles qui essaiment ont pu être des « petites

« moucheron », de la lutte desquels l'Atlas témoigne éloquemment. Ce que je fais disparaître, mes contradicteurs le font naître sponlauétmnt et diversement, et le font disparaître pourdes raisons qu'ils se gardent de nous révéler.

Réaliser un mot géographiquement, ce n'est pas seulement lui donner une assiette géographique : c'est, avant tout, le faire sortir du domaine des vaines apparences et de la spéculation philosophique pour le faire entrer dans le domaine des spéculations arithmétiques.

Moiiche-ep « abeille » est un produit de la géographie linguistique. Moiichctle « abeille » (< mouche hypocoristique ou diminutive soit de « mouche », soit de « mouche à viande ») est une hypothèse « philosophique », condamnée même par le peuple qui ne veut pas d'un « moucheron » — ce qu'il est ou devient quoi qu'on en fasse étymologiquement — qui soit « une abeille ».

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