‹ Les eunuques à travers les âgesChapitre 12 sur 102 · En Asie même, à, la fin du n' ^siècle, Abgar, souverain · texte numérisé non relu

En Asie même, à, la fin du n' ^siècle, Abgar, souverain

Bientôt les derniers desservants d'un culte dont on avait abandonné les autels durent se résigner à parcourir le monde en parias, toujours coiffés de la mitre, mais une simple robe de lin ayant remplacé la pourpre et l'or.

Ils allaient, sortes de jongleurs ambulants, mendiant de lieu en lieu, remettant pour quelque menue monnaie les péchés de toute nature, et « vendant^ avec un égal cynisme, prières et philtres amoureux». Apulée nous apprend qu'un certain nombre des leurs, les Métrargyrtes, promenaient à travers le monde grec des statues de la déesse syrienne, en prédisant l'avenir.

« Il ne resta enfin de tous ces anciens mystères que des troupes de gueux que nous avons vus, sous le nom d'Égyptiens, courir l'Europe avec des castagnettes ; danser la danse des prêtres d'Isis ; vendre du baume; guérir la gale et en être couverts; dire la bonne aventure et voler des poules. Telle a été la fin de ce qu'on a eu de plus sacré dans la moitié de la terre connue ^ »

Peu à peu, en effets les peuples se détournaient des coutumes du paganisme et de ses croyances puériles. Mais si l'Église chrétienne, encore toute sanglante des persécutions impériales, entreprit, dès le début, une guerre acharnée contre la castration, si par tous les moyens elle chercha à en éloigner le monde païen, il y eut à cela de multiples raisons.

Théologiques, d'abord : quelle plus grave offense peut-on faire à la divinité que de mutiler la créature

chrétien de l'Osrhoène, interdit l'cmasculationa ux prêtres de Gybèle dans toute l'étendue de ses Etats. 1. Voltaire. Essai sur les mœurs.

faite à son image, de bouleverser Torganisme humain au point de changer la voix, la physionomie, tout l'aspect en un mot d'une créature de Dieu ? N'est-ce pas vouloir effacer le principe de distinction immuable qu'il a établi entre l'homme et la femme, et la Genèse fait-elle quelque part allusion à un sexe intermédiaire? C'est là enfin une violation des lois de la nature et des devoirs sociaux, cent fois plus blâmable que l'homicide ou l'avortement auxquels le droit canon la compare, puisqu'elle atteint tous les enfants qui auraient pu naître du mutilé.

Les autres raisons sont d'ordre moins élevé peutêtre, non plus spirituelles, mais temporelles, et il semble bien que l'Église ait poursuivi dans la personne des eunuques, € ferments d'hérésie », les habituels promoteurs des persécutions qui ensanglantèrent les premiers temps de son histoire, et lui suscitèrent tant d'obstacles sous le règne de Constantin et de Constance.

Il n'est épithètes méprisantes que ne leur aient appliquées S. Basile ou S. Jean Chrysostome. Sans cesse les premiers Pères s'élèvent avec véhémence contre leurs vices, leurs mœurs dissolues. S. Cyrille, en particulier, le plus acharné de leurs détracteurs, n'a pas de termes assez injurieux pour les châtrés.

Cependant l'Eglise glorifiait l'eunuchisme spirituel, et l'opposait à la barbare coutume contre laquelle elle s'insurgeait avec tant d'ardeur.

Par la suite, elle donna au sacrifice sa signification et sa portée véritables, par l'offrande au créateur non de l'organe, mais de sa fonction. Ainsi idéalisé, amené à l'état de pureté, le sacrifice n'en était que

plus méritoire, puisque la présence des organes générateurs assurait l'intégrité des désirs *.

Ce ne pouvait être par conséquent qu'à force de macérations et de pieuses pratiques que les ministres du Christ devaient gagner le ciel. Au reste, châtrement réel ou castration mentale, les deux choses n'étaient, sous une forme distincte, qu'un même moyen tendant au même idéal.

Une morale moins prirùitive, un plus grand respect peut-être de la vie humaine, avaient simplement atténué la cruauté première de l'offrande. Son objet était resté identique : le don qu'ils faisaient d'eux-mêmes à l'Être divin ayant pour but de rendre certains hommes dignes de guider leurs semblables à la recherche des vérités éternelles.

Tous les textes chrétiens ont insisté, à tour de rôle, sur l'importance capitale du vœu de chasteté imposé aux prêtres. Saint Augustin exalte les vertus de ceux qui l'observent fidèlement. Dans le De Palienliay Tertullien parle de ces eunuques volontaires, voluntarii spadones, voués à la continence en vue de leur

1. On sait toutefois que la continence absolue finit presque toujours par réduire à leur minimum les désirs vénériens et l'activité des parties génitales. La chasteté prolongée pevit même déterminer un dépérissement de l'organe à peu près équivalent à la castration. Galien avait déjà remarqué que les chanteurs et les athlètes qui s'abstenaient du coït pour conserver leurs forces avaient les parties sexuelles flétries comme celles des vieillards, ea;t7ta et i^uc/osa. Enfin, Ton connaît l'exemple de S. Martin, qui n'avait cessé, durant sa vie, de macérer son corps par des austérités inouïes ; après sa mort, si nous en croyons Sulpice, sa verge était à ce point atrophiée qu'on ne l'aurait pas aperçue si l'on n'eût su quelle place elle devait occuper.

LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 33

saint, oh regnum cœlorum. Axillas de Tolède les désigne du même terme, et il écrit, à propos de Saint lldefonse qui fut célèbre entre tous pour la pureté de ses mœurs : « Dès sa naissance il fut châtré, non par la main de l'homme, mais par le glaive de Dieu. Ce ne fut pas à l'aide de moyens chirurgicaux qu'il trancha en lui les désirs à leur racine, mais par un don du ciel qui lui assura une place parmi les Saints. » Malheureusement, la même ardeur qui avait enflammé naguère les zélateurs de la grande Déesse devait s'imposer à son tour à certains esprits chrétiens. Entraînés par une foi aveugle, par une de ces brusques poussées de fanatisme comme en provoquent à leur origine les dogmes nouveaux, quelquesuns des disciples de la religion naissante crurent devoir prendre à la lettre certains passages des livres sacrés, qui ne contenaient qu'une exhortation à la continence \ et ils se mutilèrent pour conquérir le royaume céleste.

J. « Si ta main ou ton pied est une occasion de chute, coupele et jette-le loin de toi ; car il vaut mieux que tu entres boiteux dans la vie ou manchot, que d'avoir deux pieds ou deux mains, et d'être jeté au feu éternel. » (S. Mathieu, XVIII. 8.)

« Il y en a qui sont eunuques dès le ventre de leur mère, il y en a qui ont été faits eunuques par les hommes et il y en a qui se sont faits eunuques eux-mêmes pour le royaume des cieux. Que celui qui peut entendre, entende. » (S. Mathieu, XIX. 12.)

« Et l'eunuque ne doit pas dire : Voilà que je suis un arbre sec, car le Seigneur a dit à l'eunuque : ceux qui observent mon sabbat et font ce qui m'est agréable, et gardent fidèlement mon alliance, je leur donnerai une place dans ma maison et entre mes murs, et un nom meilleur ; ils seront mes fils et mes filles ; je leur donnerai un nom éternel qui ne passera point. » (Isaïc, XVI. 3. 4.)

Folle entreprise, en tout cas, car la castration ne supprime pas fatalement le désir, ainsi que le faisait remarquer saint Basile, qui cite des exemples d'eunuques incontinents, pervertis, voire adultères.

Mais il semble que rien, dans certains cas, ne soit capable d'arrêter la main de l'homme lorsqu'une sorte de délire mystique s'est emparé de lui . Maintes fois les papes durent confirmer l'excommunication lancée contre des prêtres ou des moines qui s'étaient ainsi mutilés, sur la foi d'une fausse interprétation des paroles de l'Évangile \

Le plus célèbre d'entre ces schismatiques fut Origène (fig. 4). Lorsqu'en 202 après Jésus-Christ, sous le règne de Sévère, la persécution s'éleva en Egypte, Origène, encore enfant, voulut, dans son enthousiasme, courir au martyre ; sa mère dut employer la ruse pour le retenir auprès d'elle et empêcher qu'il s'allât livrer aux mains du bourreau. Cependant le père du néophyte, Léonide, fut pris, condamné à périr, et ses biens furent confisqués.

Dénué de tout, Origène fut recueilli par une main charitable, et c'est ainsi qu'il put étudier la théologie et acquérir une brillante culture philosophique. Mais ce qu'il redoutait par-dessus tout, dans sa foi ardente, c'était de donner prise aux défaillances de la chair, et il songea dès lors à s'appliquer, dans toute leur rigueur, les textes sacrés.

Bientôt, excédé par les luttes épuisantes qu'il avait à soutenir contre l'éveil de sa jeune virilité, son cou-

1. La littérature médicale renferme un grand nombre d'automutilations sexuelles accomplies par des prêtres en vue de refréner des désirs trop impérieux. Cf. Castration criminelle el maniaque, p. 91.

rage rabandonna, et il n'hésita pas à se mutiler, peut-être à l'aide d'un instrument tranchant t, peutêtre au moyen de drogues spéciales '. Il avait alors dix-huit ans.

FiG. 4. — Origène (Cabinet des Estampes).

Cet acte de désespoir allait être pour lui la source d'amers regrets :1e patriarche d'Alexandrie lui refusa la prêtrise, et Origène dut se réfugier en Palestine

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