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Associations des Skoptzy d'une même contrée

Sseliwanow se faisait ainsi passer aux yeux de ses fidèles pour Pierre III : par ordre de Dieu, son père, il avait abandonné ses palais pour vivre au milieu d'eux et y semer la bonne parole. Aussi prenait-il volontiers dans les prières qu'il se faisait adresser le titre de Dieu des dieux et de Roi des rois.

Les révélations de cinq Skoptzy, arrêtés dans le gouvernement de Caluza et qui confessèrent hautement qu'ils avaient été convertis par Sseliwanow alias Pierre III, leur tsar, firent grand bruit. Paull«% dit-on, voulut voir l'homme qui se déclarait son père, et il l'aurait fait revenir dans cette intention du fond de la Sibérie. Les hymnes religieux des Skoptzy reproduisent fréquemment le récit de cette entrevue * au cours de laquelle l'empereur se serait humilié devant son père et son Dieu. Paul l""^ ne vit en réalité qu'un illuminé, un malheureux dément dans le divin Sseliwanow et il s'empressa de le faire interner.

La liberté ne lui fut rendue que sous le règne d'Alexandre I«% par l'entremise d'Alexis Jelinski, gentilhomme polonais, conseiller d'État, qu'il avait converti naguère. De retour au milieu de ses fidèles, « le Sauveur » vécut alors pendant dix-huit ans à Pétersbourg, propageant sa doctrine, et « faisant parfois à ses proséylites l'honneur de leur en appliquer le principal précepte ». .

Sa personne était devenue sacrée II était le protégé de Tamie de l'empereur, la baronne de Krûdener, qui le tenait pour un saint; et la pohce se souciait peu d'inquiéter un personnage aussi considérable \ Ce fut pour les Skoptzy « l'âge d'or », « l'été chaud

1. I. A. Arsenieff. Sekta Skopisof v Rossii. Berlin, 1874. 1. Cf. Teinturier. Les Skoplzy, 1877.

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et prospère », « l'époque de la venue du Sauveur ».

Cette longue impunité prit fin lorsque la secte, consciente de l'importance qu'elle avait acquise, voulut se mêler de politique. Un ukase d'Alexandre I*^^ ordonna alors de traiter les Skoptzy « en ennemis de toutes lois divines et humaines, en destructeurs de toute morale, en ennemis du genre humain ».

Arrêté de nouveau en 1820, Sseliwanow fut enfermé dans le cloître de Spasso-Euphemius, où il s'éteignit à l'âge de cent ans en 1832. Dans les dernières années de sa vie, le faux Pierre III était devenu gâteux. II laissait pour continuer son œuvre un fils adoptif de cinquante-cinq ans, Petrowitch Sselivanow.

Aujourd'hui, les Skoptzy identifient encore les deux personnages, l'empereur et le sectaire. Selon eux, Sseliwanow ou Pierre III n'est pas mort, ainsi que le prétendent ses ennemis : il vit en Sibérie, d'où il doit revenir un jour à la tête des légions célestes pour établir dans le monde entier l'empire dessaintsS

La base fondamentale de la religion des Skoptzy est la continence. C'est en effet l'union charnelle qui a fait chasssr nos premiers parents du paradis terrestre. La chasteté seule pourra donc racheter le péché originel et assurer auxélasle royaume des cieux. Or, la castration ne fournit-elle pas le plus sûr moyen d'observer la continence ?

En outre, les Skoptzy rejettent la plupart des dogmes de l'Église grecque orthodoxe, et en particulier

1. II circule dans le peuple russe une autre légende comparable à celle-ci, et ayant trait à l'empereur Alexandre I'^'^. Ce dernier aurait vécu, volontairement exilé en Sibérie jusqu'en 1864, sous le nom de Fédor Kosmitch et les dehors d'un ermite^ malgré la proclamation officielle de sa mort, survenue en 1825.

le dogme fondamental du christianisme, celui de la rédemption par le Christ. A leurs yeux, le Christ véritable est Sseliwanow, qui enseigna le principe de la mutilation effective en vue de la rédemption du genre humain.

Une telle secte, semble-t-il, ne saurait avoir de durée, puisque les organes générateurs sont pour les Skoptzy un objet d'abomination et qu'ils condamnent comme un péché le rapprochement sexuel : en empêchant l'engendrement, la secte se détruirait donc d'elle-même.

Aussi le principe du mariage n'est-il pas totalement aboli chez les Skoptzy, mais son action est limitée à la naissance du second enfant, après quoi les époux doivent se soumettre à la castration : émasculation totale ou ablation des testicules chez le mari et généralement excision du clitoris pour la femme.

D'après certains rites, c'est seulement après la naissance d'un iils que le père passe à l'état de «pur esprit ». Ce fils est élevé, bien entendu, dans les idées religieuses de la secte, et il grandit, sachant à quel sacrifice il devra se soumettre à son tour. Mais malheur à lui s'il cherche à s'y soustraire par la fuite et surtout s'il a la maladresse de se laisser reprendre 1 11 court des histoires lugubres sur ces vengeances de sectaires : l'on raconte que le fils d'un Skopets^ après s'être enfui à l'étranger où il s'était marié, futreconnu par son père, à l'occasion d'un court séjour dans sa patrie; il paya de sa vie cette fatale imprudence.

Au point de vue social, les Skoptzy russes, parmi lesquels on compte des banquiers, des caissiers, des changeurs, forment une association très unie, disposant de capitaux considérables, et dont les centres

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principaux d'opération sont Moscou, Pétersbourg, Odessa, et aujourd'hui Bucarest où ils ont émigré en grand nombre depuis quelque cinquante ans. « Si j'étais banquier, disait un Russe, je ne voudrais d'autre caissier qu'un Skopets. Pour une caisse comme pour un harem, un eunuque est le plus sûr gardien. Dans toute soustraction de fonds, dans toute infidélité de comptable, il y a d'ordinaire une femme ; avec les Skoptzy on peut dormir en paix. »

Cette confiance dans la moralité du Skopets est presque toujours justifiée, et l'eunuque pétersbourgeois qui s'était fait, au dire de Liprandi, le Mécène de plusieurs filles, des Allemandes notamment, qu'on lui adressait de Kœnigsberg, est une exception .

La vie chaste et sobre qu'ils mènent pour la plupart, s'abstenant de jeux et de fêtes, ne s'enivrant jamais, et surtout leur passion des richesses, leur âpreté au gain, expliquent que quelques-uns d'entre eux possèdent une fortune de plusieurs millions de roubles. Le célèbre procès de l'abbesse Mitrophanie en 1874 eut pour origine l'héritage d'un Skopets que l'on avait incarcéré et qui mourut en prison avant son jugement. L'intrigante abbesse s'était offerte à procurer la liberté à l'eunuque millionnaire et elle prétendait tenir de lui pour six cent mille roubles de lettres de change, plus de deux millions de francs.

On comprend alors cette opinion de Mantegazza que l'argent constitue l'unique force de s^ Skoptzy. Ils l'emploient du reste à une propagande incessante en faveur de leur secte.

Soutenus par cette croyance que le Christ reviendra parmi eux lorsque le nombre des adeptes atteindra cent quarante-quatre mille, ils ge signalent par

une ardeur de prosélytisme extraordinaire, et ils ne craignent pas d'employer, pour atteindre leur but, les procédés les plus condamnables.

La simple lecture des textes sacrés et des passages sur lesquels repose le schisme ^ a suffi parfois à décider des âmes simples à la fatale opération. Deux sectaires déclarèrent au cours d'un procès s'être castrés eux-mêmes, après avoir lu ces lignes du Guide au royaume céleste : « Chez quelques-uns le mal est si profond et si dangereux qu'il ne peut être guéri que par le fer et par le feu.»

Jwanow - rapporte que des enfants de dix à douze ans se mutilèrent également pour obéir à l'Évangile qu'ils avaient entendu lire à l'église. Le fait paraîtrait incroyable si l'on ne connaissait l'habileté criminelle que mettent les Skoptzy à circonvenir leurs victimes.

Bien souvent ces enfants ont été enlevés, en échange d'une redevance mensuelle, à des parents misérables, par un véritable contrat de louage qui les met à l'absolue disposition du maître. Isolé des siens, sollicité par Pexemple constant d'une vie austère, le néophyte ne tarde pas à se lier par des serments et des vœux, et lorsqu'il est bien confirmé dans sa foi, de son propre mouvement, il n'hésite pas à se mutiler.

Les sectaires ne manquent pas du reste de mettre à tout propos en parallèle leur existence, faite de jeûnes et de macérations, avec les mœurs relâchées

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