Zeilschr. fur Elhnol., Berlin
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un nombre total de 5.444 Skoptzy, dont 1.465 femmes et 3.979 hommes, parmi lesquels 588 avaient subi l'émasculation totale.
La majorité se composait de Grecs orthodoxes au nombre de 5.024. On ne comptait en tout que huit catholiques. Le reste était composé de luthériens, de mahométans et de juifs.
Toutes les classes de la société russe fournissent des adeptes au skoptzysme : nobles, employés, prêtres^ soldats, bourgeois, ouvriers. Mais le plus grand nombre des sectaires se recrutent, comme nous l'avons vu, parmi les paysans, victimes inconscientes de l'ignorance et du fanatisme religieux.
On compte également parmi eux quelques Turcs et Autrichiens.
Les envahissements progressifs de la secte, son importance chaque jour plus considérable, enfin les plaintes de quelques innocentes victimes provoquèrent à maintes reprises des mesures de rigueur ; mais, grâce aux moyens d'action dont elle dispose, cette répugnante hérésie a pu se propager jusqu'à nos jours.
Dès l'année 1817, pourtant, un ukase d'Alexandre P^ décrétait que tout Skopets arrêté irait servir en Géorgie. Une ville du Caucase, Marani, servit longtemps de garnison à cette troupe de castrats. Quant à ceux qu'une infirmité constatée rendait impropres au service militaire, ils étaient déportés dans le gouvernement d'Irkoutsk, où la plupart allaient périr dans les mines.
Un autre ukase, daté de 1819, exemptait de ces peines les Skoptzy châtrés avant 1817.
Mais ces moyens ne suffirent pas à endiguer le flot
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sans cesse croissant des sectaires. On tenta alors de tuer la secte par le ridicule, et chaque fois qu'un Skopets était pris, on le promenait à travers les villages, vêtu d'habits de femme et coilïe d'un bonnet de fou. Ces exhibitions infamantes, contrairement aux prévisions, attirèrent toutes les sympathies à ceux qui en étaient l'objet; bien plus, elles parurent coïncider avec une augmentation du nombre des adeptes.
Quelques années plus tard, en 1857, Alexandre II édicta une loi exonérant de toute responsabilité le Skopets qui faisait connaître celui qui l'avait opéré. Mais les plus actifs meneurs en profitèrent pour mettre en avant de pauvres diables qui se laissaient dénoncer afin de gagner la couronne du martyre.
Aujourd'hui, l'on ne déporte plus guère les Skoptzy vers les steppes glacées de la Sibérie, mais la loi n'en continue pas moins à se montrer rigoureuse pour les adorateurs du faux Pierre III. Tout Skopets est tenu d'avoir cette qualité indiquée sur son passeport, et quiconque le loge ou l'emploie est obligé d'en faire la déclaration à l'autorité compétente, sous peine d'être regardé comme complice et affilié à la secte. Les Skoptzy restent donc constamment sous la surveillance étroite de la police.
Grâce à ces mesures énergiques, leur nombre s'est trouvé peu à peu réduit dans de notables proportions. Si l'on en trouve encore, en groupes assez compacts dans la Russie méridionale, parmi les Grands-Russiens ou Vélikorousss, la plupart émigrèrent dès le début du siècle dernier vers la Roumanie et les pays limitrophes. Un certain nombre d'entre eux s'établirent dès 1820 sur les confins de
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la Bessarabie, à Ismaïl, où ils firent de nombreux prosélytes. Mais, en 1859, leurs infâmes pratiques occasionnaient la mort de trois jeunes gens appartenant à des familles les plus considérables delà ville.
Un procès retentissant s'ensuivit, d'où les Skoptzy se retirèrent indemnes, grâce à la toute-puissance de leur or, dit-on, mais poursuivis par la vindicte publique, ils durent chercher ailleurs un refuge, et prudemment ils mirent la largeur du Danube entre eux et leurs ennemis. Gomme le gouvernement roumain, dont la constitution garantit la liberté des cultes, ne les inquiétait pas, ils fondèrent des centres bientôt très importants à Kilia,à Jassy,à Viculaeva, à Galatz.
Les premiers avaient paru en 1840 à Bucarest, où se développa rapidement une puissante colonie occupant tout un quartier de la ville, entre la Strada Romana et la Galea Mosilor. Les Skoptzy possèdent là de riches demeures, ils y ont même élevé des temples. C'est le centre de leurs affaires.
Les industries auxquelles ils s'adonnent sont en général des plus prospères : ils ont importé en Roumanie les mœurs austères des Skoptzy russes. Les jeûnes durent chez eux la moitié de l'année, et sont observés rigoureusement. Leur alimentation ordinaire se compose de poisson séché, de légumes, de fruits, de laitage ; ils ignorent la viande, ne boivent jamais, ne fument pas.
Beaucoup d'entre eux exercent le métier de loueurs de chevaux et d'attelages (hirjards) et possèdent des équipages magnifiques. Leurs palefreniers, leurs cochers sont pour la plupart de pauvres montagnards venus de Transylvanie, dans l'espoir de gagner à
Bucarest le pain que leur refuse le sol aride de leur pays d'origine. Ce sont là pour la secte des recrues "à peu près assurées, qu'éblouit trop facilement le don de quelques chevaux et d'un ou deux équipages.
Quelquefois cependant la victime n'est rien moins que consentante, et il peut arriver que la violence supplée à la persuasion. C'est ainsi qu'en 1878 un jeune homme, récemment arrivé de Liebenburg, entra chez un Skopets de la Calea Mosilor en qualité de palefrenier, et fit obstinément la sourde oreille aux offres de son maître. Or un soir qu'il était rentré dans un état d'ébriété extrême, celui-ci en profita pour le mutiler.
Revenu à lui, le malheureux s'abandonna plusieurs jours durant à son désespoir et à sa rage, mais on l'avait jeté au fond d'une cave afin que ses cris ne fussent pas perçus de l'extérieur. Lorsqu'il vit que toute tentative de résistance était momentanément inutile, il feignit d'être résigné à son sort et demanda avec insistance l'exécution des promesses qu'on lui avait faites.
Enchantés de ce revirement imprévu, le maître et ses acolytes vinrent le chercher, à peine rétabli, pour le mener au temple où devait avoir lieu l'initiation. C'est le moment qu'attendait Peunuque récalcitrant : sitôt dehors, il se saisit d'une trique qu'il trouve à la portée de sa main, et se met en devoir de distribuer force horions à ses persécuteurs. Leurs cris ameutent la foule, et les policiers, intervenant à leur tour, mettent fin au désordre en conduisant au poste le plus proche tous les auteurs de la scène.
De tels scandales sont exceptionnels ; du reste ils ne paraissent guère devoir influer défavorablement
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sur l'avenir et la prospérité de la secte. Car si l'on comptait un peu plus de 8.000 Skoptzy en 1865, six ans après leur nombre avait suivi une progression constante et s'élevait à 16.098. Il avait plus que doublé dans ce court espace de temps.
Les cérémonies du rite roumain ne diffèrent que par quelques points de détail du rituel russe. Seulement, elles n'ont plus lieu dans l'ombre de quelque izba solitaire, mais bien au grand jour dans le temple élevé à Bucarest par la secte, sous l'égide protectrice du gouvernement roumain.
C'est là que s'accomplit encore la cérémonie sanglante de l'initiation. Nous en empruntons le récit à un écrivain anonyme qui vécut pendant quatre ans au milieu des Skoptzy, en contact forcé et presque journalier avec eux^ :
(Ivanoff, le sectaire, apporte à Paël que l'on va initier, le narcotique qui lui permettra de supporter sans grande résistance la mutilation prochaine.)
« Ivanoff remplissait un plein verre de vin qu'il avait apporté et le tendait à Paël. Celui-ci le prit, le porta à ses lèvres, mais se ravisant soudain:
— Mais vous, mon père, ne buvez-vous pas ?
— Tu le sais, le vin ne me connaît point ; c'est la boisson des faibles, de ceux qui n'ont pas la vie du Seigneur, mais bois, mon fils, bois à ta résurrection 1
— Oui, à ma résurrection, fit Paël, et d'un traitil vida le verre.
L'effet fut foudroyant. Un instant il regarda Ivanoff, son regard voilé devint fixe, il essaya quei-
1. *** Le Scopit. Histoire d'un eunuque européen. Edit. Kistemaekers. Bruxelles, 1880.
ques pas en trébuchant, puis poussa un éclat de rire qui ressemblait à un grognement. C'est; fît-il, c'est... Mais il n'acheva pas, il s'affaissa sur le sol.
Ivanoff s'approcha de lui, et, se baissant, lui tâta le cœur ; celui-ci battait faiblement ; peu à peu la respiration, suspendue un instant, reprit son cours normal et régulier.
Ivanoff se redressa. « Dors, mon fds, dors, à demain le réveil. » Puis, il se retira, laissant Paël étendu sur le carreau de sa cellule...
Le lendemain, à la même heure, le temple resplendissait de lumières et une foule hideuse l'emplissait... . C'était une vaste salle pouvant contenir deux cent cinquante à trois cents personnes. Les murs étaient blanchis à la chaux; au fond, faisant face à la porte, se trouvait pendue une grande croix. Au milieu une énorme cuve en cuivre placée sur un triangle, tout auprès un brasier posé sur un trépied relié à la cuve par une chaîne de fer forgé. A quelques pas de cette cuve était une ouverture béante faite dans le sol planchéié. Cette ouverture avait un mètre et demi environ de profondeur sur quatre de largeur et trois de longueur. Le fond coupé en deux par une cloison verticale et mobile était garni de matelas et d'oreillers en crin ; la toile qui les recouvrait était maculée de larges taches produites par un mélange d'eau et de sang ; les parois de cette fosse étaient recouvertes de planches de chêne dont une était percée par un ventilateur qui, au moyen d'un conduit élabli sous terre, amenait Tair de l'extérieur. Un petit escalier assez large et pouvant se rabattre contre la paroi permettait une descente facile.... Le brasier placé près de la cuve était rempli
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de braises ardeates ; un homme vêtu d'une longue tunique blanche aux manches rouges et tenant un rasoir à la main, se tenait auprès. Les cantiques cessèrent tout à coup: Silova, debout près de l'autel, étendit la main vers le sanctuaire.
— Amenez Seliwanoff, fit-il, amenez-le vers son Dieu, l'heure a sonné.
Un mouvement lent se produisit dans la foule, semblable au mouvement que produisent des reptiles se repliant sur eux-mêmes, lorsque Paël, soutenu par Ivanoff, apparut sur le seuil.
Il était vêtu d'une longue robe blanche ; un rictus hébété crispait ses lèvres; il promena un regard stupide sur la foule et s'avança en chancelant jusqu'auprès de la cuve.
La robe qui le couvrait tomba tout à coup ; le rasoir brilla dans la main de l'homme qui s'était agenouillé devant lui. Un cri, un cri horrible qui n'avait rien d'humain emplit la voûte du temple... Paël, inanimé, roula sur le sol, râlant au milieu d'un sang noir qui jaillissait d'une plaie béante....
Les échos finissaient à peine de répéter le cri lugubre qu'une chair sanglante jetée sur le brasier se mit à grésiller, répandant une odeur nauséabonde. Alors, se prenant par la main, les figures monstrueuses se prirent à tourner en rond autour du brasier fumant et du corps inanimé de Paël, chantant le cantique :
C'est par Veau
C'est par le feu
Qu'aura lieu la résurrection.
Puis, les chants cessèrent ; le corps descendupar
la trappe béante fut déposé sanglant sur les coussins ; lentement la foule s'écoula, les lumières s'éteignirent; le bruit cessa, seule la lampe du sanctuaire continua dans la nuit à jeter ses pâles rayons sur l'horrible profanation. »