‹ Les eunuques à travers les âgesChapitre 46 sur 102 · Hérodote (liv. VIII · texte numérisé non relu

Hérodote (liv. VIII

gna beaucoup d'amitié, et commençant par un grand détail des biens qu'il lui avait procurés, il passa ensuite à ceux qu'il promettait de lui faire par reconnaissance s'il voulait venir avec toute sa famille demeurer chez lui.

« Pannonius, charmé de ses offres, se rendit chez Hermotime avec sa femme et ses enfants. Quand celui-ci l'eût en sa puissance avec toute sa famille : « O le plus scélérat de tous les hommes, lui dit-il, toi qui gagnes ta vie au plus vil métier, quel mal t'avions-nous fait, moi et les miens, à toi ou à quelqu'un des tiens, pour m'avoir privé de mon sexe et m'avoir réduit à n'être plus rien ? T'étais-tu donc imaginé que les dieux n'auraient aucune connaissance de ton action ? Scélérat ! par un juste châtiment, ils t'ont fait tomber entre mes mains au moyen d'un appât trompeur, afin que tu ne puisses te plaindre du châtiment que je vais t'infliger. »

« Après ces reproches il se fit amener les quatre enfants de Pannonius, et le força à les mutiler luimême. Pannonius s'y voyant contraint le fit, et cet ordre fut exécuté. Hermotime obligea ensuite les enfants à faire la même opération à leur père. C'est ainsi que fut puni Pannonius et qu'Hermotime se vengea. »

De même qu'en Orient, les Grecs surent mettre à profit l'inclination naturelle des eunuques envers les enfants: ils étaient chargés d'instruire les fils de leurs maîtres et leur servaient de mentors. Le plus grand nombre de ces eunuques pédagogues étaient des esclaves venus de l'étranger et, dans la comédie grecque, ils portent généralement le nom de leur pays d'origine : Gela, Daos, Syros.

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Dès cette époque, pourtant, quelques écrivains se refusaient à leur reconnaître une intelligence élevée, et Lucien, qui les avait en souverain mépris, les exclut de la profession de philosophe qu'il considérait comme bien au-dessus de leurs moyens intellectuels.

« Roma quod inverso delectaretur amore Nomen ab inverso nomine fecit amor ^. »

Bien qu'ils paraissent s'être répandus de bonne heure chez les Phéniciens et les Carthaginois, on ne trouve pas d'emplois d'eunuques à Rome, tant que la puissance romaine demeure limitée à la péninsule italique. Mais lorsque le pouvoir impérial commença de s'étendre vers l'Orient, des rapports plus constants s'établirent entre les Romains et les peuples vaincus, et les eunuques, ces « agents de l'Orientalisme », importèrent dans la péninsule, comme auparavant en Grèce, les mœurs des contrées d'où ils provenaient.

Les plus anciens de ces immigrants furent les prêtres de Cybèle ou d'Isis, ceux qu'Horace qualifie mendici, mendiants, interprètes de songes, passant volontiers pour simples d'esprit, mais en réalité parasites dangereux et habiles intermédiaires fort prisés des femmes et de leurs amants.

N'étaient-ils pas d'ailleurs tout désignés pour un

1. Rome, qui se délectait dans l'amour à rebours, a fait amour de son nom retourné. (Jean Dorât.)

pareil office, ces ministres d'une déesse que les courtisanes vénéraient comme leur protectrice, et dont le temple leur servait de lieu de rendez-vous ?

Peu à peu le nombre des eunuques alla se multipliant dans le monde latin et, grâce à eux, la « luxure asiatique », pour employer le mot de saint Augustin, gagna le peuple qui avait asservi le monde, et donné l'exemple des plus hautes vertus civiques.

Encore ne faudrait-il pas charger leur mémoire de tous les crimes, et doit-on se rappeler que Tarquin le Superbe faisait déjà castrer des enfants pour mieux satisfaire ses goûts hors nature. C'étaient du reste les iils de Romains du premier rang que l'on exilait dans quelque île éloignée lorsque leurs récriminations devenaient par hasard trop bruyantes.

Quelle que soit l'authenticité du fait, il n'en demeure pas moins que, dès l'instant où l'usage de la castration se fut établi dans les mœurs de Rome, elle progressa rapidement et les eunuques ne tardèrent pas à supplanter les affranchis dans la faveur impériale.

Nombre d'émasculés prirent part aux orgies de Néron. L'empereur osa même épouser en grande pompe l'un d'entre eux, Sporus, revêtu du voile nuptial, comme il avait naguère épousé son affranchi Doryphore ; et Juvénal nous apprend que ce fou couronné ne craignait pas de paraître dans sa litière sur la voie Flaminie, ayant à ses côtés son castrat Sporus auquel il prodiguait publiquement ses caresses.

Semblables folies souillèrent également le règne de Titus, qui s'entourait d'un troupeau d'eunuques et de gitons, exoletomm et spadonum grèges. On vit même un Gracque épouser solennellement l'un

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de ces débauchés, car des prêtres osaient prêter la main à ces infamies.

L'on compte du reste les empereurs qui ne s'y soient pas abandonnés: après César, Octave, Tibère, Caligula, tous donnèrent au monde le spectacle de leurs orgies. « Rome, écrivait Juvénal*, est devenue le rendez-vous où accourent en voiture, en bateau, tous ces gens qui se grattent la tête d'un seul doigt »; geste qui passait à Rome pour habituel aux libertins, et qui était en tout cas familier au vainqueur des Gaules. (Jeannel)

Dans cette civilisation corrompue, les eunuques occupaient déjà une place importante ; mais lorsque Byzance devint à son tour capitale de l'Empire, ces mêmes eunuques, que l'intrigue avait élevés jusqu'aux marches du trône, virent soudain leur rôle devenir prépondérant.

Les mœurs,un instant asservies à ladiscipline exacte que leur avait imposée l'empereur Trajan,se relâchèrent en effet sous Héliogabale, plus encore que par le passé. Ce singulier empereur aux joues rougies de fard, à la robe traînante, qui témoigna d'une passion insensée pour son eunuque préféré, Hiéroclès, avait toujours pour escorte quelques-uns de ces êtres mutilés auxquels il distribuait les postes les plus en vue.

Certain jour il lui prit fantaisie de céder l'Empire à un esclave aux formes athlétiques qu'il avait épousé en imitation du fils d'Agrippine. Enfin on a vu que ce prototype de l'inverti avait comblé la mesure de ses extravagances erotiques en se faisant lui-même émasculer ^.

l.Sat.îX.

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