Linga-Pourana. (Trad de l'abbé Dubois
LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 13
lors, la consécration rituelle de cette mésaventure survenue au dieu ravisseur.
, Suivant une dernière version, ce fut le dieu luimême, incommodé des dimensions excessives de son sexe, qui coupa son lincfam en douze parties, d'où naquirent toutes les créatures humaines.
Ces différentes conceptions de la divinité, si proches de l'instinct, ayant pour base l'amour physique et la propagation de l'espèce, ne pouvaient se limiter toujours à la pure déification de l'acte créateur. Elles côtoyaient de trop près «les portes de Pabîme» pour que notre faible humanité ne s'y laissât pas choir.
Pour cela, il n'y avait qu'un pas à franchir : il le fut le jour où Punion des sexes devenant elle-même un acte religieux, on vit la promiscuité la plus immorale s'implanter dans les cérémonies du culle^ engendrant les mystères et les débauches de l'érotisme païen, qui contribuèrent à la ruine morale et économique des nations les plus civilisées de l'antiquité .
Cependant, par une idéalisation à première vue paradoxale, et en opposition de cette formule sexuelle de la divinité, était né un système différent dans la conception du bonheur suprême.
Basé sur l'idée philosophique de l'unité de l'Etre divin, ce système considérait la pluralilé des choses de ce monde « engendrées par la volonté, la concupiscence et l'amour » comme l'œuvre du Génie du Mal, inconciliable avec la loi divine.
Le sage devait donc s'isoler, se replier sur luimême, s'interdire surtout d'aimer et de procréer, afin de s'unir de nouveau, par la dissolution de sa per-
sonnalité, à l'essence divine, à l'Être supérieur qui seul existe véritablement et dont toutes les âmes ne sont que des éléments épars. De l'Inde brahmanique, où elle était née en même temps que le Bouddhisme, cette philosophie ascétique devait s'étendre sur le monde ancien, s'imposer plus tard, en se modifiant à peine, à l'esprit chrétien, et déterminer, à travers les siècles, les erreurs et les excès du mysticisme. De tous temps, aux Indes, dans la partie méridionale où on les nomme Kojahs, mais plus particulièrement au nord de la péninsule, dans les pays voisins de l'Himalaya, le Népaul ou le Thibet, là où s'est surtout conservée la doctrine de Bouddha, il s'est rencontré dé ces sages conjonctionnaires {yônicfas, sansc), fanatiques acharnés à la poursuite de la dernière espérance promise au juste, la fusion avec l'Etre suprême. Non contents d'adopter pour y parvenir cette sorte d'eunuchisme spirituel auquel s'astreignent les prêtres chrétiens, le plus souvent ils ne redoutent pas de se soumettre à la castration véritable, en vue de s'assurer plus parfaitement encore le divin repos du Nirvana K
Dans la civilisation antique, à cette époque où le fanatisme religieux devait marquer l'apogée de l'eu-
1. Voici, à ce sujet, une intéressante observation de G. Davidson, chirurgien à Bombay :
« Taudis que j'étais en fonctions à l'hôpital civil de Kaira,il y a quelques mois, j'eus l'occasion d'observer deux cas d'amputation complète des organes génitaux, chez deux Hindous.
« Le cadavre de l'un m'avait été soumis par la police aux fins d'autopsie, l'hémorragie qui suivit la mutilation ayant
LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 15
nuchisme, nous allons retrouver cette même manifestation sous forme d'offrande à la divinité des organes de la génération. « Peut- on douter, dit Voltaire dans son Essai sur les mœurs, que ce ne fut l'effet de Tancienne coutume de sacrifier aux dieux ce qu'on avait de plus cher, et de ne point s'exposer, devant des êtres qu'on croyait purs, aux accidents de ce qu'on croyait impureté ? »
Est-ce bien là la véritable raison ? Ou plutôt ne faut-il pas envisager ce sanglant sacrifice, ainsi que le veut Bergmaun \ comme b témoignage, le symbole de l'humilité de la créature envers les dieux ? Signe de dépendance que nous aurons maintes fois l'occasion de voir appliqué par les rois victorieux
entraîné la mort. L'autre fut en traitement à l'hôpital. Tous deux étaient des adeptes d'une secte religieuse à peu près disparue et ils s'étaient mutilés au cours d'une cérémonie de leur culte. Cette secte ne compte plus de représentants dans les possessions anglaises, mais peut-être n'en est-il pas de même dans les paj^s hindous non soumis à l'influence de l'Angleterre. Quoi qu'il en soit, le magistrat chargé d'instruire l'affaire me dit qu'il n'avait jamais vu ni même entendu parler auparavant d'actes semblables.
« Sur ces entrefaites, deux autres individus, dont les organes génitaux avaient été enlevés de la même manière, quelque temps auparavant, et qui étaient, eux aussi, impliqués dans l'affaire précédente, furent arrêtés et emprisonnés. Ils étaient en parfaite santé.
« ...Le malade dont il a été question plus haut, et qui fut en traitement à l'hôpital, guérit également. Les organes sexuels avaient été excisés au ras du corps avec un instrument rappelant le tranchât dont se servent les cordonniers. »
{The Lancet, 16 fév. 1884.) 1. Bergmann. Origine, signification et histoire de la, castration, de Veunûchisme et de la circoncision. Palerme 1883.
chez les peuples subjugués S et qui repose sur un principe identique, à cette différence près toutefois qu'alors le sacrifice ne s'effectue pas spontanément.
Quoi qu'il en soit, les desservants du culte de plusieurs divinités étaient des castrats. Les ministres du grand dieu d'Émèse, en Syrie, dont l'empereur Héliogabale introduisit le culte dans Rome, étaient mutilés. Le jour de sa fête, le grand prêlre jetait sur l'autel du dieu des phallus humains, en manière d'offrande consacrée.
De même l'hiérophante de Cérès Éleusine devait, pour se rendre digne de cette fonction, détruire en lui la virilité en se servant, intus et extra, de ciguë. Saint Jérôme parle d'un hiérophante d'Athènes qui usait ainsi de ciguë, dans un but de continence. Enfin, il existait, dans le célèbre temple de Cnide, des prêtres qui se faisaient eunuques et s'habillaient en femmes pour servir dans le sanctuaire.
Mais la divinité dont les autels s'ensanglantèrent le plus fréquemment de mutilations génitales, ce fut Cybèle, dénommée aussi la Bonne Déesse, la Mère des dieux, divinité redoutable dont le culte allait se répandre de la Phrygie, son berceau d'origine^ à tous les pays d'Asie que baignaient la mer Intérieure et la mer Egée. Par la suite, ses prêtres devaient même l'importer en Grèce et jusque dans l'empire romain.
Astarté pour les Phéniciens, Cybèle, la Déesse de la Nature, reçut à Éphèse le nom de Diane, mais cette Diane d'Éphèse, dont le temple vénéré était l'une des sept merveilles du monde, n'avait aucun
t. Voir chapitre II.
LES RELIGIONS ET l'eUNUCHISME 17
rapport avec la chaste déesse honorée en Grèce sous le même nom.
Les plus anciennes légendes relatives à Gybèle, qui s'y trouve désignée sous le nom d'Aggdistis, proviennent de Pessinonte, ville de Galatie, restée longtemps phrygienne et située au pied du mont Dindyme. Pausanias nous les a transmises, et nous lui devons, avec la forme primitive de cet ancien mythe, l'origine des actes fanatiques de ses sectateurs.
D'après son récit, Jupiter ayant fécondé la Terre durant son sommeil, il en naquit un être divin, hermaphrodite parfait, possédant à la fois le sexe de l'homme et celui de la femme. Mais les dieux remplis d'horreur à la vue de ce monstre lui tranchèrent les parties viriles, et les abandonnèrent sur le sol. Il en naquit un amandier.
G'est alors qu'une nymphe, fille du fleuve Sangarios, apercevant les fruits de l'arbre divin, les cueille et les glisse dans son sein, imprudemment : bientôt, en effet, elle met au monde un fils, Atys, qu'elle abandonne. Mais un bouc tutélaire va veiller sur ses destinées jusqu'au jour où une âme compatissante recueillera l'enfant.
Cependant celui-ci' grandit, et en grandissant il acquiert une beauté plus qu'humaine. A Pessinonte, la fille du roi l'ayant aperçu sent un amour dévorant s'emparer d'elle: elle épousera Atys, telle est sa volonté irréductible. Déjà tout est prêt pour l'hyménée, quand soudain paraît la déesse Aggdistis, follement éprise, elle aussi, du bel adolescent. Dans sa fureur jalouse elle égare l'esprit d'Atys, et l'infortuné, poursuivi et lacéré de coups par les Furies, s'enfuit dans
les bois où il se tranche les parties viriles pour me> tre fin à son supplice.
Plus tard Aggdistis conçut du repentir de cette cruelle vengeance et elle obtint du maître des dieux que le corps du jeune Phrygien demeurât incorruptible.
Cette légende rappelle sur plusieurs points celle d'Adonis, qui fut aimé de Vénus, de même qu'Atys fut aimé de la déesse asiatique. Comme lui, il meurt, puis il ressuscite. Tous deux symbolisent vraisemblablement l'évolution annuelle de la végétation terrestre.
Le récit des amours de Cybèle figure également dans Ovide^,mais sous cette forme un peu différente: la déesse^ s'étant éprise d'un chaste amour pour un jeune Phrygien d'une beauté parfaite nommé Atys, l'attacha à sa personne, et lui confia le soin de son temple, mais en lui imposant la continence absolue durant tout le cours de sa vie. Bien qu'il eût fait serment de ne jamais enfreindre ces conditions, le jeune homme se laissa entraîner par sa passion pour la nymphe Sagaride, que Cybèle, irritée, fit aussitôt périr. Désespéré, Atys s'enfuit alors sur le mont Dindyme, et, à l'aide d'une pierre tranchante, il se déchira les parties sexuelles, s'écriant : « Périssent les parties de mon corps qui m'ont été si funestes î » (Fig. 2.)
Ici encore l'origine de l'opération à laquelle se soumettaient les prêtres de la divinité se retrouve dans Tautomutilation d'Atys.
Une foule de sanctuaires étaient consacrés à Cy-