CHAPITRE VI
«... Quant à co qu'on dit ordinairement que ces sortes de gens sont mous et sans courage, Gyrus n'en convenait pas. Il se fondait sur Texemple des animaux : des chevaux fougueux qu'on a coupés cessent de mordre, paraissent moins fiers et n'en sont pas moins propres à la guerre. Les taureauxpsrdent leur férocité, ils souffrent le joug, sansrien perdre de leurs forces pour le travail. Les chiens sont moins sujets à quitter leurs maîtres et n'en sont moins bons ni pour la garde, ni pour la chasse. Il en est ainsi des hommes à qui on a ôté la source des désirs, ils n'en sont ni moins adroits, ni moins avides de gloire. Ils montrent au contraire tous les jours que l'émulation n'est point éteinte dans leur âme. »
(XÉNOPHON, Cyropédie, liv. VII.)
Xénophon fut un des rares auteurs qui apprécièrent à leur valeur les mérites des eunuques, mais quel mal d'autres n'ont-ils pas dit de ces malheureux mutilés ? Quels qualificatifs peu bienveillants n'a-t-on pas employés à leur adresse ! Tous les écrivains modernes, à quelques exceptions près, sont d'accord sur ce point : le castrat est un être dégradé au mo-
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rai comme il l'est au physique, et la duplicité, les instincts sanguinaires, la lâcheté et la jalousie constituent le fond même de son tempérament.
Les Anciens ne portèrent pas sur leur compte un jugement moins défavorable : Glaudien les taxe d'avidité, et dans ses Portraits, Polémon d'Athènes dit qu'ils sont pour la plupart indiscrets, cruels, bons à tout. Les Satiriques latins, qui peignirent les mœurs de la décadence, ne manquèrent pas non plus de s'étendre sur le rôle infâme joué par les eunuques à Rome. En réalité, ils ne furent alors ni meilleurs ni pires que les citoyens auprès desquels ils allaient trafiquer de leur corps, et Ton pourrait à juste raison se demander qui était le plus méprisable, de rhomme libre qui s'abaissait à ces turpitudes ou de l'esclave qui en vivait.
Par contre^ on sait que les Perses ou les Assyriens avaient en haute considération leurs eunuques, d'intelligence cultivée pour la plupart^ et qui pouvaient prétendre, en raison de leurs talents, à dqs charges enviables. Les plus hautes fonctions civiles oumilitaires leur étaient ouvertes, et ils ne laissèrent pas de répondre, en maintes circonstances, à la confiance qu'on leur témoignait.
Xénophon estim.ait du reste que tout sujet, fût-il eunuque, qui est fidèle à son maître, est digne d'occuper une place importante. Les castrats, privés des^ affections qui échoient en partage aux autres hommes, étaient seuls. capables, à son avis, de se dévouer sans réserve à ceux dont ils pouvaient attendre des biens, des honneurs, de la protection. Et il rapporte, comme un exemple de leur rare fidélité, et de la sensibilité dont ils sont capables au spectacle des
malheurs d'autrui, le trait de trois d'entre eux qui se tuèrent pour ne pas survivre à leur maître Abradate et à sa femme Panthée: « Par les soins du prince, on rendit aux morts les honneurs funèbres avec la plus grande pompe, et il fut édifié à leur mémoire un vaste monument.... Sur une colonne fort élevée sont les noms du mari et de la femme, en caractères syriens, et sur trois colonnes plus basses, on lit cette inscription : « Ici sont les eunuques. * » Enrésumé, ils possédaient de réelles qualités, au dire de l'historien grec.
Bayle ^ n'en prétend pas moins que c'est « le dernier attentat du despotisme de confier le gouvernement à ces malheureux. » Il ajoute même : « Partout où leur pouvoir a été excessif la décadence et la ruine sont arrivées. » Il est vrai que le célèbre critique semble entrer en contradiction avec ses propres idées lorsqu'ailleurs il convient que « si on eût fait Henri IV eunuque, il eût pu effacer la gloire des Alexandre et des César. » C'est là un paradoxe sans autre portée du reste, et Voltaire a su rappeler à ce propos que César fut beaucoup plus débauché qu'Henri IV ne fut amoureux.
Il est évident que la moralité n'a rien à voir avec la valeur guerrière, et si l'histoire s'est enrichie du nom de conquérants glorieux, tels César, Henri IV, Louis XIV, que la pureté de leurs mœurs ne signala pas particulièrement à l'admiration des peuples — on n'en doit pas moins reconnaître que nombre de généraux surent faire preuve, eux aussi, du plus ardçnt courage, bien qu'un sort néfa^'j^te les eût dépouil-
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lés de leurs organes virils. Les brillantes qualités privées qui valurent au plus populaire de nos rois le sobriquet de Vert-Galant n'étaient cependant pour rien, on en conviendra, dans l'origine de leurs succès. Ces généraux ne se montrèrent pas pour cela moins braves ni moins énergiques.
Les aptitudes morales, le caractère même de l'eunuque sont donc bien sous la dépendance des mêmes causes qui façonnent l'esprit de chacun de nous. Leur puissance intellectuelle ne relève pas dans des proportions moindres du milieu où elle se développa.
A cet égard, les mœurs asiatiques sont d'un précieux enseignement : elles montrent l'inanité des épithètes malveillantes trop souvent prodiguées aux castrats. Quel abîme ne sépare pas cependant ces eunuques, gloire du monde antique, conseillers avisés ou généraux habiles, de ces misérables nègres de Nubie vendus aujourd'hui aux Turcs pour la garde des harems I Quelle comparaison a-t-on pu raisonnablement établir entre eux ? Ceux-ci ne sont que de lamentables épaves humaines ; ceux-là furent parfois des esprits d'élite, et si d'aventure quelques-uns mirent leurs qualités au service des plus vifs appétits ou des passions les plus basses, ils ne firent après tout que tomber dans des faiblesses comfmmes au reste de l'humanité.
Pourquoi les eunuques ne présenteraient-ils pas, d'ailleurs, ce mélange de qualités et de défauts qui peuvent, selon l'heure et les circonstances, prêter au même individu une attitude héroïque ou le faire montrer au doigt par ses concitoyens ? Rien ne s'y oppose, et l'histoire des castrats n'est pas, en définitive, si différente de celle des autres hommes. C'est
pourquoi, à côté de ceux qui ne se firent guère connaître que par leurs vices, il en est d'autres qui laissèrent un nom justement céJobre.
Un aperçu de la vie de quelques-uns viendra à l'appui de ces idées générales, et nous devons consacrer les pages suivantes à des détails biographiques qui valent, en somme, par leurs conclusions, relativement à la personnalité si décriée des castrats.
Quelque part Lucien signale un certain Pliiletœros, eunuque paphlagonien, que Lysimaque nomma gouverneur de Pergame. Il gouverna, paraît-il, avec beaucoup de prudence et de sagesse et s'éteignit, entouré de la vénération de ses sujets, vers l'âge de quatre-vingts ans.
C'était aussi un eunuque, ce philosophe disciple de Platon, Hermias, qui s'était emparé du pouvoir à Atarnée. Arislote, qui était son ami, offrit des sacrifices à ses mânes lorsqu'il eût été livré aux Perses et mis à mort. Il composa un poème en son honneur, et peut-être même épousa-t-il sa fille à quelque temps de là. Hermias était en effet un eunuque bistourné et vraisemblablement l'opération qu'an lui avait fait subir n'avait pas aboli en lui toute faculté génératrice.
On sait que plusieurs eunuques furent patriarches de Constantinople. Du reste, dans l'histoire du Bas- Empire romain, on trouve encore d'une part un conquérant victorieux doublé d'un administrateur remarquable, Narsès, de l'autre un vil esclave, Eutrope, dont les exactions ont laissé leur trace sanglante dans les fastes de Byzance.
Esclave d'un maître arménien qui l'avait fait mutiler tout enfant, Eutrope entra plus tard dans les
rangs des eunuques palatins. Ce fut le point de départ de sa fortune, et l'empereur Théodose, séduit par son intelligence et sa fervente piété, lui confia en mourant son fils Arcadius. Sur cet esprit faible et borné, Eutrope sut prendre dès le début une autorité considérable, et ce fut lui en réalité qui gouverna l'Empire, non sans faire pâtir ses sujets de maints abus de pouvoir.
Cependant, il commet une lourde faute, qu'il va payer de sa vie: confiant en son omnipotence, il donne pour compagne à Arcadius, Eudoxie, la fille d'un général franc, mort au service de l'Empire. La jeune hasilissa ne tarde pas à tenir tête à l'eunuque, dont l'influence l'a élevée à la dignité impériale ; elle veut à son tour personnellement diriger l'État, et intrigue si bien qu'elle arrache à l'empereur la disgrâce de son ministre.
Cela équivaut à un arrêt de mort pour Eutrope. Il n'ignore pas en effet quel souffle de colère son nom seul soulève parmi le peuple: chacun le méprise ou le hait; Claudien n'a-t-il pas déjà écrit contre lui une satire vengeresse ^?
L'eunuque sent gronder l'orage et tout éperdu il se réfugie dans le sanctuaire de l'église métropolitaine, où l'éloquence de saint Jean Chrysostome ^ apaisant miraculeusement la fureur de la populace retient les glaives prêts à s'abattre sur la tête du misérable. Il fut momentanément exilé à Chypre ; mais Eudoxie qui n'avait pas éteint dans son cœur tout ressentiment envers le favori déchu, le fit bientôt après ramener à Chalcédoine et décapiter.