Il eut pour successeur son neveu Feth-Ali
ambition depuis longtemps. Excellent cavalier, rompu à la fatigue par des chasses fréquentes, rapidement il quitte Ghiraz, rejoint sa tribu, pour bien dire d'une traite, à Astérabad, dans le Mazendéran, et avec l'aide des siens, des membres de la puissante tribu des Kadjars, il parvient à monter sur le trône de Perse.
D'une activité extraordinaire, il réorganise l'armée, établit sa domination sur le Mazendéran, le Gbilan et l'Irak, soumet le Kirman, le Fars, la Géorgie et une partie du Khorassan, quand il est assassiné, en 1797, au début d'une seconde campagne en Géorgie, où les troupes russes avaient pénétré.
Il faut convenir que ces prouesses guerrières cadrent mal avec les idées couramment admises sur la couardise, la lâcheté proverbiale des eunuques. Nous pourrions néanmoins en multiplier les exemples, et naguère encore le D"" Petit écrivait, à propos du gouverneur d'Adoua : « Cet homme, mutilé par vengeance, n'en continue pas moins d'être un des plus braves soldats à la guerre, un des plus intelligents et des plus sages au conseil et de remplir les fonctions de sa place sans faiblesse et sans rien qui indique, au physique ou au moral, une transformation aussi grave dans son économie. »
Mais l'Orient n'a pas le monopole exclusif des castrats. On raconte que Paracelse, le père de la médecine hermétique, était eunuque. Le fait n'est rien moins que prouvé, bien que son adversaire, Eraste, ait donné à entendre qu'un porc, de mœurs anthropo-
pliages, s'était chargé de cette opération*. D'autres ont dit que Paracelse avait été châtré à l'âge de trois ans. Tout cela est fort incertain, mais ce qui semble à peu près établi, c'est qu'il était imberbe, de plus, qu'il exécrait les femmes et que sa mysoginie lui valut même une assez fâcheuse réputation.
N'a-t-on pas fait eunuque également le célèbre « simpliciste » Robin, arboriste et apothicaire attitré de trois rois de France. Ce fut lui que l'École de Médecine de Paris chargea de l'organisation de son jardin botanique. 11 introduisit également dans nos pays la culture de l'acacia et il mit en vogue les tubéreuses, dont il préférait écraser les cayeux plutôt que d'en faire don à ses amis. Ce trait de jalousie professionnelle, fort connu de ses contemporains, donna même lieu à une satire latine qu'un médecin adressa à Jean Robin avec cette dédicace :
« Johanni Robino, toliiis propagiiiis inimico nato »
Par allusion au dragon fabuleux qui gardait le jardin des Hespérides, Gui Patin avait surnommé le farouche apothicaire: eunuchus Hesperidum. Mais le mot eunuchus signifie-t-il simplement gardien jaloux ou bien doit-il être pris ici au sens propre ?
A ce propos, Bonaventure d'Argonne, qui sous le pseudonyme de Vigneul-Marville publia au xvii^ siècle de curieux « Meslanges d'histoire et de littérature », rapporte expressément que Robin était eunuque, opinion à laquelle Moréri s'est rangé sans plus ample informé. Les biographies plus récentes nient cependant la castration de Robin et n'y voient qu'un
1, Éraste. Dispiii. de medlca, nova Paracelsi, I, 237.
contresens de Vigneul-Marville sur le mot de Gui Patin. De plus, quoi qu'on ait dit à ce sujet, il est parfaitement établi que Robin eut un fils, Vespasien, qu'il associa à ses travaux et qui plus tard lui succéda dans sa charge; d'aucuns ont prétendu, il est vrai, que Vespasien n'était que le frère ou le neveu de Jean.
En réalité, Jean Robin avait été bel et bien marié. Il eut même, de son mariage avec Catherine Duchâtel, trois fils : Vespasien, Jacques et Etienne ^ De la part d'un eunuque, on ne pouvait raisonnablement exiger davantage.
Sans doute est-ce encore à une fausse interprétation de texte qu'il faut attribuer la réputation analogue qui fut faite au poète Gombauld, ce vieillard « maniéré et coquet » habitué de la chambre bleue d'Arthénice. Aucun contemporain, il est vrai, n'a parlé de cette mutilation. Seul, Tallemant des Réaux a écrit dans ses « Historiettes » au sujet du poète : « Il est grand et droict et a assez de cheveux. Quoyque vieux, il a encore bonne mine. Il est vray qu'estant un peu ridé, il a tort de ne porter qu'un filet de barbe ; cela est cause que dans la comédie des « Académistes ^ » il y a :
« Gombauld, pour un chastré, ne manque pas de feu. »
Il n'en faut pas davantage pour créer une réputation.
En 1795, une chanson courut à travers Paris. Elle commençait par ces vers plus que médiocres :
Maurcpas devient tout puissant,
V'ià c'que c'est que d'être impuissant.
1, H. Fisquet. Bioçfr. génér. de Hoefer .