‹ Les eunuques à travers les âgesChapitre 75 sur 102 · De Saint-Evremond · texte numérisé non relu

De Saint-Evremond

Or, celui qui fut ministre de Louis XV, puis de Louis XVI, était-il en réalité impuissant, voire même eunuque, ainsi qu'on l'en soupçonnait ? La question reste en suspens. A la vérité , l'arrivisme souriant et impertinent qui caractérise la noblesse du xviii" siècle fut le trait dominant de son caractère, mais il s'y joignait chez lui une sécheresse de cœur toute particulière qu'on s'empressa d'attribuer à tort ou à raison, à son organisme incomplet. En dépit du mariage, d'ailleurs stérile, de Maurepas, et d'une paternité clandestine que l'intéressé se gardait bien de nier, cette opinion resta accréditée à la Cour comme à la ville, et elle s'est perpétuée jusqu'à nous.

Enfin l'on a dit que Boileau et Bufîon étaient, eux aussi, des eunuques. Tous deux furent atteints, il est vrai, de la même maladie, la pierre, mais ils n'étaient châtrés ni l'un ni l'autre. Boileau, qui avait été fort mal taillé à Tâge de quatre ans, souffrit sa vie durant des suites de son infirmité. Quelquefois en effet il arrive que les opérations portant sur les voies urinaires sont suivies de frigidité plus ou moins complète, ainsi qu'il advint à Pierre III après une lithotritie. Il a été fait mille contes de cet accident survenu à Boileau, et les biographes y substituèrent même la ridicule histoire d'un duel avec un dindon qui aurait guéri, pour le reste de ses jours, le futur poète de tout désir amoureux.

Quant à Buffon, d'un mariage contracté en 1762 avec M'^*^ de Saint-Belin, il eut un fils, colonel de cavalerie, qui périt sur Péchafaud révolutionnaire quinze jours avant la chute de Robespierre.

En dépit de la légende, certains de ces prétendus eunuques firent donc souche fort honorable. Mais

IbU LES EUNUQUES

celui qui fut très réellement castré et que ses malheurs, plus encore que ses talents, ont rendu illustre entre tous, ce fut Abélard, l'immortel amant d'Héloïse (fig. 13). Au moment où il connut cette dernière et devint son précepteur, le célèbre moine avait trente-huit ans. «Il sut toucher de telle manière le cœur d'Héloïse et lui mit le feu au corps si furieusement par sa belle plume et sa belle voix que la pauvre femme n'en put guérir de sa vie \ »La réputation d'Abélard était alors considérable: rival heureux de Guillaume de Ghampeaux dans ces thèses publiques chères aux subtils dialecticiens de l'époque, il était devenu le chef incontesté de l'École de Paris. Sa renommée, comme théologien, était universelle, et les disciples se pressaient en foule autour de la chaire où le maître professait avec un si vif éclat.

Mais bientôt l'astre parut subir un sensible déclin. La passion d'Abélard pour la nièce du chanoine Fulbert emplissait son cœur et occupait son esprit tout entier: « Le plaisir me dominait tellement, écrit-il-, que je ne pouvais plus me livrer à la philosophie, ni donner mes soins à mon école... Je faisais mes leçons avec abandon et tiédeur, mon esprit ne produisait plus rien. Je me bornais à être l'écho des anciennes traditions, et s'il m'arrivait de composer des vers, c'étaient des chansons d'amour et non des axiomes de philosophie. »

A quelque temps de là, cet amour ne tarde pas à porter ses fruits, et Héloïse s'aperçoit qu'elle va être mère. Éperdue, redoutant de ne pouvoir cacher désormais la vérité aux yeux de son oncle, elle

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