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Sozomène. Hist. ecclés.,VlU

LES EUNUOUES

Dès le xii« siècle, le nombre des eunuques chanteurs s'accrut considérablement, et ils se répandirent un peu partout en Europe, témoin l'eunuque Manuel qui vint en 1137 s'établir professeur de chant à Smolensk, en compagnie de deux autres castrats.

De l'Église grecque ils passèrent à l'Église romaine, et dès le xvi® siècle, ils emplissent les églises et les chapelles privées. En 1569, on en trouve six dans la chapelle du duc de Bavière, sous la direction du « divin » Orland de Lassus, le contemporain et le rival du réformateur de la musique sacrée, le célèbre Palestrina, celui qui devait révolutionner cet art par le plain-chant et l'éducation musicale des castrats.

C'est vers la même époque en effet qu'ils firent leur apparition dans le chœur même de la chapelle pontificale. Jusque-là, à Rome, les parties de soprani étaient tenues par des falsetti ou hnuts-ténors qui chantaient en voix de fausset aigu. La plupart étaient espagnols. Les falsetti cédèrent difficilement la place à leurs adversaires, mais l'extraordinaire virtuosité des eunuques les fit adopter d'une manière définitive. L'un des premiers qui furent admis à la chapelle, Girolamo Rosini, fut cependant chassé par ses rivaux dès ses débuts. Le pauvre castrat découragé voulait abandonner son art et prendre l'habit de l'ordre sévère de saint François, dans lequel il était défendu de chanter, mais le pape ordonna qu'il reprît sa place à la chapelle pontificale.

Quelques-uns de ces chantres mutilés jouirent d'une renommée très grande, deux d'entre eux surtout: Allegri, l'auteur du Miserere, et Francesco Grossi dit Siface.

On peut se demander en raison de quelle para-

doxale faiblesse l'Église, qui s'était montrée jadis si sévère dans la répression de reunuchisme,pût encourager, tout au moins par son silence, le commerce des castrats en Italie. Il est certain qu'on ne fit jamais expressément, sur l'incitation de l'Église, des eunuques pour le service des chœurs, mais nul n'ignorait que ceux qui se présentaient à la chapelle pontificale étaient les bienvenus, et que l'autorité ecclésiastique ne se livrait à aucune espèce d'enquête sur la manière dont la voix de soprano leur avait été conservée.

Aussi, bien des parents pauvres ou simplement cupides faisaient-ils de bonne heure castrer leurs enfants mâles. Ceux qui n'obtenaient pas de situation à la chapelle étaient toujours certains de trouver au théâtre un emploi de sopraniste. C'est ainsi qu'un commerce clandestin d'eunuques ne cessa de prospérer en Italie, et jusqu'au commencement du siècle dernier, on voyait dans les rues de Naples des enseignes ainsi conçues : Ici on châtre proprement et à bon marché.

11 en était de même par toute la péninsule et certaines villes, Macerata et Leccia entre autres, étaient infestées de ces trafiquants. Tout comme autrefois, des chirurgiens improvisés se recrutaient parmi les barbiers — nocini — qui n'hésitaient pas à inscrire au-dessus de leur porte l'indication de leur vile profession :

Qui si castrano maravigliosamente i piitti.

En 1772, le duc de Wurtemberg fît venir de Pologne deux de ces chirurgiens qu'il chargea de lui

fournir à discrétion des soprani pour sa chapelle privée.

Vers la fin du xviii^ siècle trois cents eunuques environ étaient encore employés en Europe dans les chapelles et les théâtres, et certaines années, plus de deux mille enfants subissaient la castration en Italie, principalement dans les états ecclésiastiques.

Certains papes se rappelèrent cependant ce précepte de saint Thomas d'Aquin que toute mutilation doit être interdite aux individus comme attentatoire à la souveraineté divine, et dès le xvi® siècle des édits de Grégoire XIV tentèrent d'abolir la pratique de la mutilation des enfants.

Par la suite, Clément XIV défendit « toute préparation au chant ayant pour but de donner une voix artificielle aux jeunes garçons. » Il proscrivit la castration des États romains, mais cela ne l'empêcha pas de garder des eunuques dans la Chapelle. Cette contradiction entre l'acte et le verbe lui valut même de la part d'un littérateur italien, Parini, qui rédigeait la Gazette de Milan, une mystification dont toute l'Europe se divertit à l'époque. Un jour, il imprima sous la rubrique de Rome la note suivante : « Le Saint-Père Ganganelli, pour bannir à jamais le crime de la castration^ malheureusement trop répandu en Italie, ordonne qu'on ne reçoive plus ni dans les églises ni sur les théâtres des États romains aucun chanteur qui ait subi cette opération infamante. Il engage en outre tous les princes chrétiens à promulguer cette même défense dans leurs États. »

Cette note supposée fit sensation et les félicitations arrivèrent de toutes parts au Vatican qui fut obligé de la démentir.

Rien n'est plus curieux que les raisons invoquées dans un ouvrage purement doctrinal du reste, et non «de foi* », par un autre pape, Benoît XIV, pour justifier dans une certaine mesure l'incroyable tolérance du pouvoir spirituel à l'égard de la castration.

Examinant donc l'usage que l'Église peut faire de la musique et du chant, sous la réserve expresse d'éviter le mélange du sacré et du profane, le pontife commence par rappeler l'Encyclique qu'il a publiée sur ce sujet en 1749 et qui traite amplement la question. 11 aborde ensuite la justification de l'emploi des eunuques dans la musique d'église, et telle est, en substance, son argumentation : « Des voix pieuses se sont élevées pour réclamer une condamnation solennelle de cette pratique qui, disent-elles, cause un grand scandale et contribue à donner à la musique sacrée un caractère de mollesse efféminée trop voisin de la licence mondaine qui règne au théâtre. Ces eunuques ne pourraient'ils pas être, à la rigueur, remplacés par des enfants? Ce serait abolir la seule raison qui perpétue un crime monstrueux dont sont victimes de jeunes garçons, souvent par la complicité de leurs parents 1

Il faut tout d'abord se référer au premier canon du Concile de Nicée et aux canons des Apôtres. On y voit que l'Église a fait une sage distinction entre le castrat volontaire — absolument indigne — et la victime innocente d'une opération chirurgicale reconnue indispensable, ou d'une violence à laquelle elle n'a pu se soustraire.

Il convient de rappeler ensuite la question qui

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