‹ Les eunuques à travers les âgesChapitre 82 sur 102 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

« La jalousie inventa l'art de mutiler les hommes pour s'assurer de la fidélité des femmes et de l'innocence des filles. »

Voltaire.

Avec la religion de Mahomet et la polygamie qui en est la conséquence, l'usage de la castration s'est perpétué en Asie et l'on ne cessa jamais d'y fabriquer des eunuques. S'il apparaît toutefois comme certain que le Coran constitue la base de toute la civilisation ultérieure des sectateurs de l'Islam, il n'en serait pas moins injuste de vouloir rendre responsable de l'eunuchisme la religion musulmane.

Nous avons essayé de montrer que c'est là une institution dont il faut chercher la source à l'origine même des peuples de l'Orient, et qu'on retrouve partout, même chez les Hébreux. Gédéon n'employait-il pas des eunuques à la garde de ses nombreuses femmes ? Et après lui, David ? Et enfin Salomon dont le gynécée comptait des concubines par centaines ?

Ces habitudes polygames n'étaient, à tout prendre,

que le reflet de la tradition asiatique pieusement transmise par les Perses et les Mèdes. Il convient donc de considérer Mahomet, parmi les autres personnages de l'Orient, comme Tun des plus réservés dans ses mœurs, puisqu'il n'eut guère, au cours de sa vie, qu'une quinzaine de femmes, et qu'il semble n'avoir jamais possédé d'eunuques à son service.

Bien que la polygamie, du reste, soit de règle chez les musulmans, l'Islam ne laisse pas de condamner Pusage des eunuques. Le Livre des Lois, El Ktal, reconnaît bien que l'eunuchisme est un des rouages indispensables de l'organisation sociale en Asie, mais il accompagne cet aveu d'importantes réserves :

« Nous avons trouvé l'institution des eunuques chez les Grecs, chez les Romains et chez les peuples qui nous ont précédés... L'eunuque est contraire à l'Islam, à ses principes et à sa morale.-Ê's^-ce que notre saint prophète a, eu besoin d^eunuques ? Est-ce que l'Arabe du désert et de la tente se sert de ces hommes incomplets ?

« On ne peut que blâmer l'usage inconsidéré que les Turcs font des eunuques blancs et noirs, car cet usage tend à perpétuer l'abominable pratique de la castration. Mais qui ne sait que les Turcs ont depuis longtemps quitté le droit chemin de l'Islam pour suivre une route tortueuse qui finira par faire d'eux, s'ils n'y prennent garde, desschismatiques aveugles, indignes de la prépondérance religieuse et politique qu'ils ont voulu exercer sur les fils de l'Islam. »

Les mahométans, on le voit, se sont chargés de faire eux-mêmes le procès de la détestable coutume qui sévit parmi eux. Ils ont du reste reproché à ceux qui introduisirent les premiers l'eunuque dans

^Oi LES EUNUQUES

la société orientale d'avoir contribué de la sorte à la corrompre par les mœurs des grands.

Les eunuques constituent en effet un luxe coûteux^ permis aux seuls favorisés de la fortune, et Ion sait que la moralité des castrats n'est pas toujours à Pabri de la critique. Aussi ne faut-il pas s'étonner si la pédérastie, en partie grâce à eux, est devenue la plaie actuelle de l'Orient, après avoir été le chancre qui rongea les peuples anciens.

« La loi, dit à ce propos du Bisson \ ne punit pas ce crime odieux. C'est une chose naturelle. Les harems sont pleins de ces jeunes hommes à l'œil langoureux, aux formes efféminées, au teint pâle, à la démarche lascive. »

EtPexemple de ces mœurs vient, comme toujours, de ceux dont le devoir serait de les réprimer. En 1854, le vice-roi d'Egypte, Abbas-Pacha, qui mourut à ce qu'on a prétendu, d'une apoplexie foudroyante, fut en réalité assassiné, puis mutilé par deux de ses mignons, sur l'instigation de la princesse Naslé.

Souvent les voyageurs ont mentionné les mœurs déplorables des personnages du Caire ou d'Alexandrie qui possèdent des négrillons châtrés. 11 en est de même à Constantinople. N'a-t-on pas prétendu jadis que bien des guerres contre les chrétiens n'avaient eu d'autre but que de procurer des enfants à la débauche des Turcs?

En Perse, la plupart des poètes, Sadi, Rumi, ont exalté le culte des déviations sexuelles. Un mpnument de la littérature religieuse de l'Inde, le Kama-Sou-

1. R. du Bisson. Les femmes, les eunuques et les guerriers du Soudan, 1868.

tra,, qui date du début de notre ère, parle également d'eunuques semblables à des courtisanes et qui vivaient du salaire accordé à leurs complaisances ^

Aujourd'hui, ce vice se cache sous l'égide de la polygamie qui suffirait, à elle seule, à expliquer la pérennité de l'eunuchisme. On sait en effet que les Orientaux ont de tout temps résolu dans le sens de l'affirmative cette question de la pluralité des femmes.

Du reste^ les bonnes raisons ou plutôt les mauvaises n'ont pas manqué aux défenseurs de la polygamie pour en justifier l'usage, sans songer qu'une institution semblable met la femme au ban de la société.

Un des arguments le plus fréquemment invoqués pour en dissimuler les motifs réels, est celui-ci : dans les climats chauds où les femmes cessent de bonne heure d'être belles et fécondes, il convient que l'homme, resté vigoureux, remplace une épouse vieillie, inféconde ou malade, par une autre plus jeune, dans le but louable de sauvegarder l'avenir de sa race.

En outre, l'intérêt social n'exige-t-il pas que soit compensé le temps perdu par les incommodités

1, Le commerce pédérastique fait par des eunuques s'observe encore sur certains points de l'Inde. Cette classe spéciale d'invertis avait mêms en 1852 un roi résidant à Dehli ou à Furrukabad ; les hommes formaient un groupe de cinq ou six, vivant dans une seule maison, sous la présidence de l'eunuque le plus âgé appelé (jrooroo.(Lacassagne,Art. Pédérastie da Dict, Encycl.)

En 1855, à Lucknov^^ il y avait comme autrefois à Rome, une rue occupée par des eunuques se livrant à la prostitution.

naturelles aux femmes et par les grossesses ?

On a même été jusqu'à invoquer l'observation des lois qui régissent le règne animal, où il n'existe en général qu'un mâle pour plusieurs femelles. Ce dernier argument, est-il besoin de le faire remarquer, n'est pas moins discutable que les autres. Cependant on n'en a pas moins conclu que l'homme devait être naturellement polygame, puisque le nombre des peuples polygames était quatre fois plus considérable que celui des peuples monogames.

La vérité sur ce point est beaucoup plus simple, et il ne faudrait pas la chercher bien loin. Elle réside sans doute dans le tempérament sensuel des Orientaux, asservis à leurs instincts par l'ardeur du climat, le genre de vie^ et aussi l'atavisme.

Leurs lois, moins favorables aux femmes que les noires, ont de tous temps incité les hommes à ne voir en elles que d'agréables instruments de plaisir et rien davantage. Comme la variété est l'un des stimulants les plus efficaces des passions amoureuses, on conçoit que le nombre des concubines dans un harem soit en raison directe de la fortune de chacun. Et si l'Asiatique les fait aussi étroitement garder par des eunuques avec lesquels sa jalousie ombrageuse croit n'avoir pas à compter, c'est parce qu'il les considère comme son absolue propriété, comme un bien dont il lui est loisible de disposer au gré de ses caprices et sur lequel il s'adjuge tous les droits. Il aime la femme avec une ardente sensualité, et c'est là ce qui rend compte de l'état de dégradation morale et d'esclavage auquel les Orientaux ont réduit leurs compagnes. « Il se cache en effet dans toute sensualité un fond de haine, parce

qu'il s'y cache un fond de jalousie bestiale *. » Malgré ou à cause de cette claustration, la fidélité ne paraît pas être la vertu dominante des musulmanes. Quel attachement du reste ces malheureuses pourraient-elles montrer à l'égard d'un maître qui leur impose une servitude tyranuique, tout en les oubliant parfois dans le plus injurieux abandon ? Aussi ne faut-il pas être surpris de les voir engager une lutte sourde mais incessante contre leurs geôliers et chercher à leur dérober par tous les moyens un peu de cette liberté qui leur a été ravie.

D'un pareil conflit entre la ruse féminine et le despotisme de l'homme, ce dernier n'aurait pu sortir à son avantage s'il n'avait appelé à son aide

«..Tccs monstres d'Asie « Que le fer a privés des sources de la vie ^. »

Encore les eunuques deviennent-ils souvent, par esprit de lucre ou pour toute autre cause, les complices des femmes. Et lorsque celles-ci peuvent en avoir un ou deux à leur discrétion, elles ne craignent pas de s'aventurer dans le sentier des amours interdites, où l'épaisseur de leurs voiles, l'uniformité de leurs vêtements les fait à ce point semblables les unes aux autres que le mari trompé peut les croiser sur son chemin sans seulement soupçonner l'étendue de son malheur.

Les Orientaux n'en continuent pas moins à employer des eunuques et à les considérer comme les gardiens les plus sûrs de leur honneur conjugal,

Page 1