‹ Les eunuques à travers les âgesChapitre 83 sur 102 · Voltaire. De la nature des plaisirs · texte numérisé non relu

Voltaire. De la nature des plaisirs

bien que les garanties de fidélité qu'ils paraissent donner soient parfois illusoires.

Les eunuques d'Asie se subdivisent en effet, comme dans l'antiquité, en eunuques complets et incomplets. Ces derniers sont alors, ou bien des eunuques de naissance, c'est-à-dire des sujets cryptorchides chez lesquels les testicules, bien qu'existant en réalité, ne sont pas descendus dans les bourses, ou bien des individus ayant subi tout jeunes l'ablation ou le froissement testiculaire. Or, on sait que dans ce dernier cas, quelques vaisseaux séminifères peuvent échapper à r atrophie résultant de Tattrition. De plus, nombreux sont les sujets cryptorchides en état de remplir vaillamment le devoir conjugal.

C'est assez dire que les eunuques de cette sorte ne sont pas le moins du monde à l'abri d'intempestifs réveils de leur virilité, et les scandales qui peuvent s'ensuivre sont encore assez communs. En voici un exemple, entre cent :

11 y a trente ans, naquit dans le harem du grandchérif de La Mecque un enfant nègre qui lui fut présenté comme étant son propre fils. Le chérif était de race blanche, et la mère était une admirable Circassienne dont les chairs n'avaient rien à envier à l'éclat du plus pur Carrare.

Justement ému, quoique confiant encore dans la vertu de ses femmes, le chef de la religion compulsa le Coran, mais en vain, car il n'y trouva pas Texplîcation du phénomène. Aussi prenait-il difficilement son parti de l'aventure, lorsqu'un soupçon terrible traversa soudain son esprit. Il fit épier le chef de ses eunuques, un nègre superbe, lefe[uel fut surpris, dans un appareil qui ne permettait de conserver

aucun cloute sur la nature des occupations auxquelles il se livrait, en dehors de celles qu'on lui avait attribuées.

Ce fils de Cham n'avait jamais cessé de trahir la confiance de son maître, et il avait obtenu, à différentes reprises, les faveurs des femmes du grandprêtre. Toutes pouvaient être soupçonnées : toutes furent mises à mort. Le chérif renouvela entièrement son harem, mais il prit cette fois pour le garder des eunuques dont la mutilation complète, dûment constatée, était à ses yeux la garantie la plus sûre de la pureté de leurs mœurs.

Cette dernière méthode d^éviration a prévalu chez les Turcs, bien qu'elle ne soit pas de règle générale. Et c'est peut-être un tort, car « si les femmes du harem n'étaient pas surveillées, elles se donneraient au premier venu. » Telle est du moins l'opinion de Godard *, qui signale l'eunuque comme l'habituel complice de l'inconduite féminine.

Toujours vêtu avec recherche, et grand amateur de bijoux, l'eunuque constitue, si l'on peut dire, le domestique de distinction. C'est l'homme de confiance : il fait les achats, s'occupe de l'intendance de la maison, mais par-dessus tout son état en fait le commensal ordinaire des femmes.

De même qu'à Rome et à Byzance, c'est lui qui les escorte lorsqu'elles se rendent aux bains, et l'on sait que toute musulmane d'un certain rang doit y faire acte de présence chaque vendredi, jour saint des enfants du prophète, et s'y venir purifier.

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