‹ Les eunuques à travers les âgesChapitre 84 sur 102 · E. Godard. Egypte et Palestine · texte numérisé non relu

E. Godard. Egypte et Palestine

L'eunuque (fig. 16) s'arrête dans la première salle, où les femmes déposent leurs babouches, et en attendant sa maîtresse, qui passe au hammam la plus

Fig. 16. — Eunuque du Caire.

(D'ap. une lithographie de Léveillé.)

grande partie de cette journée de liberté, il va re-j joindre les autres eunuques dans une pièce spéciale

OÙ chacun, selon ses goûts, s'abandonne à son ardeur du jeu ou à sa passion du haschich.

Les femmes des hauts dignitaires, des marchands aisés, sortent également les autres jours de semaine pour se visiter entre elles, quelques-unes accompagnées de l'inévitable eunuque.

Naguère encore les femmes des personnages opulents ne circulaient ainsi que dans des carrosses somptueux, surchargés de clinquant et chamarrés de dorures, aux stores baissés avec soin, et dont un eunuque à cheval surveillait jalousement chaque portière.

Ce n'était pas la liberté, certes, mais ce n'en était pas moins un progrès réalisé sur les siècles précédents: au XVII® siècle, jamais les femmes ne sortaient du harem sauf peut-être les sultanes et leurs dames d'honneur que le Grand-Seigneur, raconte Tavernier, faisait venir, quand il lui plaisait, dans les jardins du sérail, ou qu'il menait parfois à la promenade. Mais avec quel excès de précautions ! « Quatre eunuques noirs portent une manière de pavillon sous lequel est la sultane et le cheval qu'elle monte, à la réserve de la tête du cheval qui sort du pavillon dont les deux pièces de devant lui prennent le col et se joignent au-dessus et au-dessous. »

Si les femmes, victimes de cet esclavage impitoyable, ne pouvaient guère quitter le harem, il était peut-être plus difficile encore aux profanes d'y pénétrer. « Il n'y a point de monastère de filles dans la chrétienté, pour régulier et austère qu'il puisse être, dont l'entrée soit plus étroitement deffenduë aux hommes... »

Au siècle dernier pourtant, la discipline étroite qui

tenait fermées les portes des gynécées orientaux, s'est progressivement relâchée, et grâce à cette circonstance différents voj^ageurs purent explorer ces sanctuaires jusqu'alors impénétrables et nous en révéler les secrets.

Lady Montagne, une des premières, en franchit le seuil, et la chronique scandaleuse prétend même qu'elle poussa le souci de l'information jusqu'à se faire initier ah experio à toutes les pratiques amoureuses du sérail. La princesse Belgiojoso qui vécut longtemps en Orient;, fut également admise dans l'intimité de nombreuses princesses; elle a écrit, sur leur genre de vie^ de piquantes révélations.

Malgré tout, en Asie Mineure aussi bien qu'en Egypte, le harem est resté jusqu'à nos jours, comme le veut sa signification première, la chose sacrée, le « lieu interdit » confié à la garde des eunuques.

Seuls les proches parents des femmes, aux jours de grandes fêtes religieuses^, lors de la naissance d'un fils ou à l'occasion de sa circoncision, sont admis à leur faire une visite de courte durée. Autrement, les femmes turques vivent rigoureusement entre femmes ; jamais un homme, sauf leur gardien lorsqu'elles appartiennent à la classe riche, ne les accompagne ou les aborde.

Récemment encore, les marchandes juives qui venaient proposer leurs étoffes ou leurs bijoux étaient reçues dans une pièce spéciale par les eunuques, qui servaient d'intermédiaires etréalisaient, surce genre de négociations, d'appréciables bénéfices.

Exception faite pour le maître, et aussi pour lej médecin au cas d'absolue nécessité, l'entrée du harem'reste donc formellement interdite aux hommes.

A de rares intervalles, pourtant, l'interdit est levé en faveur de quelque haut personnage venu pour rendre visite au sultan. C'est ainsi que l'empereur d'Allemagne, Guillaume II fut reçu au Nouveau-Sérail, lors de son voyage à Constantinople.

Pour ce qui est du médecin, il ne peut être admis dans le harem qu'accompagné d'un eunuque qui s'empresse à cette occasion de faire rentrer toutes les femmes dans leurs chambres respectives. La consultation se borne le plus souvent à interroger la malade sommairement sur les effets de son mal et à lui tâter le pouls. Encore est-ce à travers un crêpe, de manière à éviter un contact trop intime '.

Quelques musulmans fanatiques gardent pieusement ces traditions surannées, et l'on rencontre encore, dans les rues de Stamboul comme à Alexandrie, les femmes de certains harems, le visage complètement voilé du yachmak, enveloppées du féradjéi sorte de domino de couleur sombre, et escortées du vigilant eunuque. Mais la femme du peuple en Turquie n'a pas conservé ce respect pour le voile traditionnel: elle relève une fois pour toutes l'étoffe noire

1. Jamais on n'appelle un médecin pour un accouchement. C'est toujours aux compagnes plus âgées de la jeune mère qu'est dévolu le soin de la délivrer.

Un chirurgien militaire, le D"^ Anselmier, a raconté jadis qu'ayant été appelé au Caire pour opérer d'un polype de l'utérus une favorite du vice-roi, il dut se contenter, comme aides, des compagnesde la favorite. « N'eussent été leurs lamentations quand elles virent l'opérée endormie et pareille à une morte, dit-il, tout aurait marché pour le mieux. » Afin de lui permettre de pénétrer sans danger dans le lieu interdit, Son Altesse avait pris soin de passer son propre collier autour du cou du chirurgien.

qui la gêne et la plupart des femmes jeunes et jolies montrent ainsi à tout venant leur visage agréable.

Les prescriptions les plus rigoristes se sont adoucies avec le temps, et peu à peu. les mœurs européennes s'infiltrent dans cet Orient mystérieux. Les femmes jouissent d'une liberté plus large de jour en jour; elles vont et viennent sans contrainte.

On ne voit pour ainsi dire plus de ces vastes carrosses dorés, peints d'oiseaux et de fleurs, qu'entourait l'escorte des eunuques. C'est en landau ou dans de luxueuses victorias que les hanoums élégantes circulent à travers les rues de la ville. Un voile transparent estompe légèrement les traits de ces filles de la Géorgie au type d'une pureté incomparable; et les plis soyeux du djar *, flottant autour d'elles, dissimulent à peine la toilette de coupe européenne qui remplace les somptueux vêtements d'autrefois *.

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