Sorte de manteau à capuchon
2. Aujourd'hui les femmes du harem d'Abdul-Hamid reçoivent même des journaux de modes de Paris, bien que le chef d'os eunuques ne consente, dit-on, à les leur laisser voir qu'après avoir supprimé d'un coup de ciseau — inoffensives représailles! — la tête de ces images impures.
Beaucoup de musulmanes sont donc vêtues à l'européenne et il paraîtrait même que naguère un firman du sultan les autorisa à sortir le visage découvert et le chef orné, si bon leur semblait, des plus récents modèles de Paris ou de Londres. Pareille licence n'eût pas manqué de soulever les protestations indignées des vieux musulmans respectueux des coutumes de l'Islam. Mais cette décision fut abrogée presque aussitôt, une jeune princesse ayant pris la fuite sur ces entrefaites en compagnie d'un attaché d'ambassade dont elle devint par la suite la très légitime épouse.
L'aventure fil quelque bruit, malgré le soin qu'on prît de la tenir secrète, et pour éviter qu'elle se renouvelât, les mesures
Seules ou accompagnées d'une esclave, elles se rendent, en cet équipage tout moderne, dans les promenades et les magasins de Péra, qui évoquent suffisamment à leurs yeux les splendeurs des libres pays d'Occident.
Chez elles, elles s'occupent volontiers d'art, de musique ou de littérature.
C'est ainsi que l'existence de la femme, tout au moins en Egypte et en Asie Mineure, tend à se rapprocher de ce qu'elle est en Europe, et il semble bien que ce bouleversement total dans les mœurs résulte du discrédit notable où tombe de plus en plus la polygamie.
L'Egypte actuelle, à l'exemple de ses gouvernants, semble y avoir à peu près renoncé, et bientôt le harem ne sera plus que l'appartement privé de la femme légitime « représentant à elle seule le gracieux génie du foyer \ »
Les Turcs, eux aussi, paraissent devoir marcher, dans un avenir assez proche, sur les traces du valeureux Soliman qui, dit-on, engagea sa foi à la seule Roxelane. Le sultan lui-même^ bien qu'il garde son harem, lequel constitue pour lui un luxe traditionnel, se contente, paraît-il, des quatre femmes légitimes que lui permet le Coran. Et comme chaque année, à l'occasion des fêtes, les gouverneurs de provinces lui adressent les plus belles filles de son
anciennes furent remises en vigueur pendant assez longtemps; de nouveau les femmes furent surveillées, avec plus de sévérité encore que par le passé. Gela ne laissa pas de faire subir un temps d'arrêt à la question de l'émancipation féminine. 1. Fathma-Alié. Les femmes musulmanes. Paris, 1896.
empire, il s'empresse de les marier à quelques-uns des innombrables fonctionnaires du palais.
La plupart d'entre eux du reste sont monogames. Car si un mari, possédant une femme jeune et bien portante lui faisait l'injure d'en prendre une autre, la première épouse aurait légalement le droit de se refuser à vivre aux côtés de V « ortak », de la seconde femme que son mari aurait choisie.
Contrairement aux lois anciennes qui autorisaient la polygamie sans restriction, le Cher'y musulman défend d'avoir plus de quatre femmes, et les conditions que comporte ce droit sont si difficiles à remplir que la plupart y renoncent. Chaque épouse doit en effet habiter une maison particulière ; chacune de ces maisons doit comprendre un nombre égal de chambres, dont les meubles et les tentures doivent être identiquement semblables et de même valeur. Bien plus, les vêtements, les bijoux doivent être les mêmes pour chacune des femmes légitimes.
On conçoit que toutes ces conditions souvent irréalisables n'aient pas peu contribué à l'extinction partielle de la polygamie. Partielle, disons-nous ; il ne faudrait pas s'exagérer en effet l'importance de cette transformation dans les coutumes anciennes, surtout en ce qui concerne les classes privilégiées. Le prophète n'a jamais limité le nombre des concubines, et l'article du Coran qui autorise la possession d'au- ,1 tant de courtisanes qu'on peut en nourrir n'a jamais été rapporté. Beaucoup de musulmans continuent donc, en toute sainteté, à passer auprès de leurs concubines les six jours de la semaine que la loi religieuse ne leur enjoint pas de consacrer aux amours légitimes.
C'est dire que la polygamie n'est pas encore un vain mot dans la civilisation orientale, et que l'eunuque, son indispensable soutien, n'est pas tout à fait déchu de la situation prépondérante qu'il occupa dans les siècles passés.
Dès le xvii^ siècle, à la Cour du Grand-Seigneur, ainsi qu'on nommait alors le sultan de Constantinople, il existait deux classes d'eunuques : les eunuques noirs, complètement émasculés, auxquels était attribuée la garde des femmes et qui étaient autorisés à pénétrer à toute heure dans leurs appartements — c'était même là un des devoirs de leur charge — et les eunuques blancs, chargés d'emplois divers dans les autres parties du sérail, et simplement « coupés », c'est-à-dire n'ayant subi que l'avulsion testiculaire.
Le nombre de ces eunuques était alors plus élevé peut-être qu'il ne l'est à l'heure actuelle. Et dans tout l'Orient, en Egypte, en Asie Mineure, aux Indes il n'était pas de particulier ayant quelque bien qui n'entretînt un ou deux eunuques attachés à son harem.
Il en résultait un trafic des plus importants, et en l'année 1659 on émascula, dans le royaume de Gol-^ conde, jusqu'à vingt-deux mille individus. A la même époque, le roi de Boutan jetait chaque année plus de vingt mille mutilés sur les marchés d'esclaves. Seul de tous les princes indiens le Grand Mogol avait interdit cette barbarie dans ses États, mais il faisait venir des provinces voisines les eunuques dont il avait besoin.
La misère favorisait singulièrement le recrutement de ces malheureux. Lorsque la disette venait à "sévir.
c'était même le plus souvent le père ou la mère qui livrait l'enfaut à des châtrèurs de profession.
Si la victime était d'un certain âge, ils se contentaient de lui enlever les testicules, mais sur un sujet tout jeune, l'opérateur pratiquait habilement l'éviration totale. Dans ce dernier cas, il n'en réchappait guère ; aussi en Turquie ou en Perse, les vendait-on jusqu'à six ou huit cents écus, tandis qu'un eunuque ordinaire dépassait rarement le chiffre de cent à cent cinquante.
Les provinces de l'Inde fournissaient alors la presque totalité des eunuques de race blanche ou cuivrée*. Quant aux noirs, ils venaient déjà de l'Egypte ou du Soudan. Leur prix était en rapport avec leur laideur, car, étant donné l'usage auquel on les destinait, ce qui passe d'ordinaire pour un défaut devenait une qualité fort prisée des traitants et de leur clientèle.
Quelques-uns de ces eunuques devenaient tout puissants, mais non sans avoir franchi au préalable chacun des degrés de la hiérarchie particulière qui les régissait.
A la Cour de Constantinople, quatre surtout bénéficiaient de charges importantes : le grand chambellan (hazodahachi), l'intendant du Trésor, commis à la garde des joyaux de la couronne (khazinadarhachi), le grand échanson (kilargihachi) et l'intendant général des palais {saraï-agasi). Enfin, à leur tête était le chef des eunuques da palais impérial {capi-
i. Jusqu'au début du xix^ siècle, il existait dans les provinces méridionales de la Russie de grandes tribus de mahométans, dont toutes les classes employaient des eunuques. Beaucoup étaient vendus sur les marchés turcs.
acfd OU capou-agasi) qui se tenait toujours dans le voisinage immédiat du sultan et remplissait près de lui les fonctions d'introducteur. Toutes les affaires de rÉtat passaient par ses mains avant d'être soumises au souverain. Le grand-vizir lui-même ne pouvait pénétrer auprès du sultan que présenté par le capi-aga.
C'est dire le rôle considérable joué par ce personnage dans l'empire. Du reste les coutumes se sont à peine modifiées sous ce rapport depuis trois siècles.
Quelque considérable que fût sa puissance, le capi-aga ne franchissait jamais le seuil du harem. Au delà, les eunuques noirs, véritables gardiens des épouses et des concubines impériales, avaient seuls le droit d'accompagner le maître. Un des officiers, les plus considérables de La Porte, le kislar agasi ou Gizler agasi, les commandait. C'était un eunuque noir qui jouissait du même crédit et des mêmes prérogatives que le chef des eunuques blancs.
Par l'entremise de ces nègres mutilés, les pachas désireux de s'assurer la faveur du souverain adressaient des présents aux sultanes. Ils ne manquaient jamais à cette occasion de faire des cadeaux aux eunuques, dont quelques-uns amassaient des fortunes immenses. Après la mort de leurs propriétaires, ces richesses faisaient retour aux coffres du sultan.
Plus tard, les eunuques noirs eurent deux chefs* : l'un pour le Nouveau-Palais, résidence des femmes
1. L'eunuque en chef du harem est souvent désigné du terme de dari seadet agasi, qui signifie : chef de la maison de félicité.
du sultan régnant, l'autre pour le Vieux-Palais, occupé par celles de son prédécesseur. Parfois même cet emploi fut confié à des eunuques blancs, complètement émasculés, bien entendu.
Le trésorier du harem est toujours choisi parmi les eunuques, mais les autres dignités qui leur étaient réservées ont disparu ou se sont transformées. Au commencement du siècle dernier, on créa de nouveaux emplois ; les plus importants furent occupés par le premier eunuque de la sultane mère (validé acfasi), par l'eunuque gouverneur des princes [shahzadèler agasi), le surveillant de la grande chambre des femmes [huink oda agasi), celui du petit divan {kutchuk oda agazi), enfin par les deux imans de la mosquée du harem.
Depuis lors^ cette organisation n'a varié que sur quelques points de détail.
De nos jours il n'y a plus guère au sérail que des eunuques noirs. Un firman du sultan datant déjà de quelques années a en effet interdit qu'on fît désormais des eunuques blancs dans l'Empire. Ceux qui restent sont de vieux eunuques à qui l'on abandonne la surveillance des veuves des princes défunts, logées à la pointe du sérail, dans le Vieux-Palais.
Toutefois, le Grand- Eunuque ^ actuel est un eunuque blanc. Il est, avec le chef de la religion et le
1. En 1869,1e duc de Cossc-Brissac accompagnait en Egypte, pour l'inauguration de l'isthme de Suez, l'impératrice Eugénie dont il était le chambellan. De passage à Gonstantinople, le diip fut Tobjet de prévenances sans nombre de la part du Grand-Eunuque. Et comme un peu surpris, il lui demandait la raison de ses politesses excessives: — Oh ! monsieur le duc, répondit l'eunuque d'un air aimable, je sais les égards que l'on se doit entre confrères.
Grand-Vizir, une des trois Altesses du Royaume, une des forces de l'État, « la grande impuissance occulte». Son gouvernement s'étend sur les quatre mille femmes du harem impérial, et sur les six mille eunuques attachés à leur service.
Il échappe à tout contrôle et ne relève que du sultan, aux côtés duquel il paraît le vendredi, à la parade du Selamlik. Autrement c'est un personnage que nul ne peut approcher. La muraille infranchissable qui sépare du commun des hommes l'Altesse mutilée présente pourtant un point vulnérable : le Grand-Eunuque est un collectionneur très épris de dentelles anciennes. Il possède, dit-on, des pièces uniques au monde, et c'est à la faveur de cette circonstance que J. de Bonnefon, porteur d'un point de rose rarissime, put obtenir de lui une audience particulière. Il observa donc de près pendant quelques instants l'étrange personnage, et en traça par la suite un portrait des plus curieux : « Il marche sur les talons, se tient cambré en arrière, les mains ouvertes et placées au haut des jambes aplat, comme si Son Altesse voulait garder furtive et secrète la profanation d'elle-même. Ces mains osseuses, noires, longues, posées ainsi à plat semblent être une immense feuille de vigne séchée et noircie. Aucune bague d'ailleurs ne les orne.
Le Grand-Eunuque est de haute taille. Le buste très court est monté sur des jambes longues et grêles. Le cou maigre et long porte une tête crevassée, branlante et poussiéreuse, la peau n'est pas noire, elle est terne comme serait un parchemin longtemps enseveli dans l'humidité d'un caveau. Les yeux sont marrons et l'orbe qui les entoure est d'un blanc
bleuté. Ils ont des éclats intermittents comme en donnent les feux qui se meurent.
Les lèvres sont énormes, des bourrelets gercés qui s'ouvrent sur des dents d'une blancheur brillante et d'une régularité parfaite. Les paupières se baissent parfois et longuement, et nulle expression ne peut rendre le comique de ces yeux fermés et baissés, mouvement adorable des vierges qui s'ignorent...
Son Altesse se met à parler... Sa voix est quelque chose d'inouï, d'inimaginable. Oui a entendu ce son l'a pour toujours dans les oreilles : cela commence comme un parler d'enfant, par un zézaiement ; puis cela monte comme un sifflement de sirène. Puis cela s'interrompt et cela reprend avec un bruit de hoquet. Et les notes s'interrompent, se brisent pour reprendre, se renouent pour se briser encore, avec des langueurs, des piaillements, des crépitements. Par moment, le son est pénétrant comme si une vrille perçait l'oreille de l'auditeur. Et tout à coup il semble qu'une autre voix éclôt, nouveau phénix, dans les cendres d'une autre voix. C'est la dislocation du son, la folie de la cacophonie, une sorte de cri de coq, qui finirait en roucoulement de pigeon. »
Son âge? Il paraît soixante-dix ans et en a peutêtre cinquante. Sénilité précoce, en rapport avec la mort prématurée de la plupart des eunuques, surtout de ceux qui ont subi l'opération complète.
Mais telle est la règle: seuls, ces derniers sont admis dans les appartements privés des femmes. On y tient la main avec une rigueur extrême ; plus encore depuis le jour où un faux eunuque qui avait réussi à s'introduire dans le harem y fut découvert et écorché vif. L'objet de son crime est exposé à la curio-
site de tous, dans un globe de cristal taillé^ placé à l'entrée du Vieux-Sérail.
En Turquie comme en Egypte, la plupart des eunuques sont des esclaves. Quelques-uns cependant ont été affranchis par leur maître, à moins qu'ils se soient tout simplement enfuis pour reprendre leur liberté.
Certains font preuve d'un savoir assez étendu, et Godard a cité l'exemple de deux d'entre eux qui firent leurs études médicales et exercèrent même la médecine pendant quelques années.
En général, on leur témoigne beaucoup de déférence, et au bazar où on les rencontre fréquemment, marchands et simples particuliers traitent fort honnêtement ces êtres anormaux.
Tant qu'ils n'ont pas atteint douze ou quatorze ans les eunuques se distinguent difficilement des autres enfants de leur âge : mais déjà leur voix est frêle et d'un timbre au-dessus de la normale. « S'ils sont Abyssins, dit Godard, ils ont une jolie figure, et alors ils servent fréquemment aux plaisirs de leurs maîtres. » Parvenus à l'âge adulte, ils sont pour la plupart très grands et très maigres, avec des bras et des jambes d'une longueur démesurée.
On a quelquefois jugé très sévèrement leurs procédés à l'égard des femmes confiées à leur surveillance. Quelques écrivains leur ont même reproché de les traiter avec une cruauté révoltante, de les injurier, de les rouer de coups. Gela supposerait chez les eunuques des instincts de brutalité difficilement conciliables avec certains traits de leur caractère.
Ce n'est pas à dire toutefois qu'ils n'aient jamais occasion de sévir; ils sont chargés de corriger les femmes lorsqu'elles ont commis quelque faute.
Gela rentre dans leurs attributions, et ce sont les mœurs du pays. De même lorsqu'ils voient un étranger s'approcher trop près du harem, ils se précipitent quelquefois sur lui le bâton levé : ils font encore ce qu'ils croient être leur devoir le plus strict en écartant Pintrus. Ils ignorent après tout quelles sont ses intentions et agissent en gardiens fidèles du dépôt qui leur est confié.
Mais il n'en a pas fallu davantage pour accréditer cette légende de l'eunuque cruel et sanguinaire, reprise à Fenvi par nombre d'auteurs, depuis Ménandre qui prétendait que l'eunuque est une variété de bête féroce.
D'où proviennent tous ces serviteurs mutilés ? Avant le firman du sultan, on en fabriquait en quantité notable en Turquie et dans les provinces tributaires. Il paraît du reste que la mortalité était énorme chez les opérés : elle atteignait 98 0/0.
C'est dans la Haute-Egypte et des pays limitrophes, la Nubie, l'Abyssinie, le Darfour, le Soudan, le Kordofan, que sont envoyés aujourd'hui par toute l'Asie les eunuques destinés à peupler les harems.
La traite continue de régner en souveraine des confins de l'Abyssinie aux plages de la Méditerranée. Au Soudan, des nomades pillards, les Djellah, s'emparent des malheureux enfants qui gardent les troupeaux sur la montagne. Des châtreurs nègres les leur achètent pour les revendre ensuite, après les avoir mutilés, sur le marché turc, si toutefois la victime ne succombe pas à l'opération ou à ses suites.
Quant aux procédés employés, ils sont restés aussi primitifs que par le passé. L'enfant est étendue terre ou sur une table, les parties liées à leur base au
moyen d'une corde sur laquelle on opère une traction énergique ; l'amputation faite àPaide d'un rasoir, la plaie est ensuite pansée avec du petit plomb {hrsas handoiikia, plomb à fusil), des substances astringentes, de l'huile bouillante, ou du miel chaud. Ce dernier procédé est celui qu'emploient les Gallas.
Une fois l'hémorragie arrêtée, on fixe dans l'urèthre, jusqu'à parfaite guérison, une sorte de clou en plomb, d'une longueur de cinq centimètres, légèrement recourbé, et terminé par une extrémité renflée. Cette tige métallique pénètre dans la vessie ; elle est reliée par des fils à une bande de linge qui ceint le ventre et les reins, et maintenue par un morceau de toile fixé à la ceinture en avant et en arrière (fig. 17)»
L'opération, comme bien on pense, est plus ou moins bien faite, et elle peut laisser après elle des cicatrices vicieuses, ou des chéloïdes cicatricielles.
Parfois les châtreurs utilisent un moyen plus barbare encore. Aussitôt après l'ablation des organes, ils introduisent dans l'urèthre non plus un clou, mais un morceau de roseau saillant de deux pouces, afin que les fonctions urinaires s'accomplissent sans interruption. On applique ensuite un emplâtre sur la plaie, et le patient est enterré jusqu'au cou dans le sable chaud et seC; tandis que les assistants piétinent le sol autour de lui. Cette manœuvre a pour effet de réduire le blessé à l'immobilité la plus complète, que l'on considère comme un élément essentiel de succès.
Dans les quelques heures qui suivent, une fièvre intense ne manque pas de se déclarer. Pendant trois jours, le blessé n'absorbe que de l'eay, avant d'être alimenté au moyen de «liquides sains et fortifiants».
A une semaine de là, en moyenne^ on l'exhume. L'hémorragie n'est plus à redouter, et un mois après, la cicatrisation est définitivement obtenue.
FiG. 17. — a) Clou de 5 centimètres de longueur, en plomb, destiné à empêcher l'incontinence d'urine. — b)Le clou en place dans l'urèthrc, maintenu par une ficelle, liée autour des reins. (D'ap. Godard.)
Sur cent opérés — et ce sont pour la plupart des enfants de six à douze ans — quatre-vingt-dix succombent. Mais ce serait là, suivant certains voya-
geurs, une estimation trop pessimiste : d'après Thévenot, il en survivrait à peu près un quart. Un sur sept, au dire de Chardin. Clot-Bey, qui fut médecin en chef du pacha d'Egypte, dit qu'un bon tiers résiste à l'opération ; c'est également l'opinion de Paulitschke.
Croirait-on qu'à Karthoum, il y a à peine quelques années, des pharmaciens se livraient encore à ce triste métier ? Quelques-uns même y acquirent, avec une réputation peu enviable d'opérateurs habiles, des fortunes énormes. On cite notamment un pharmacien qui avait grade de lieutenant et qui fut nommé capitaine pour ce genre de services rendus à sa patrie.
Longtemps le monopole à peu près exclusif de la fabrication des eunuques appartint aux moines coptes dont les couvents disséminés de Siout à Guizeh constituaient les centres de production les plus renommés.
Le principal établissement de ce genre était situé sur la rive gauche du Nil^ près d'Abou-Girghé, sur le Djebel-Etter, la Montagne-aux-Oiseaux, ainsi dénommée à cause des ibis qui y ont en grand nombre élu domicile.
Plusieurs couvents s'étagent sur les flancs de cette montagne, semblables à des citadelles. C'est là que les bons moines avaient établi le dépôt central des malheureux mutilés. Les négriers les fournissaient d'enfants volés ou achetés à vil prix au Soudan. Le grand sacrificateur était un évêque copte.
Aucun de ces détails n'était ignoré du gouvernement qui fermait les yeux et laissait faire. Bien plus, chaque année le vice-roi achetait aux moines deux
cents eunuques à la fois ; témoin le cadeau annuel fait au sultan.
En résumé, on a calculé que, bon an mal an, rÉgypte africaine fournissait, il y a quarante ans à peine, dans les trois à quatre mille eunuques. Ce chiffre, depuis lors, s'est un peu abaissé. Toutefois, il fallait, pour l'atteindre, sacrifier près de trente mille sujets mâles. Rien n'indique, malheureusement, qu'une telle situation doive prendre fin dans des délais plus ou moins proches, malgré les ligues qui se sont constituées pour la répression de l'esclavage. Car — est-il nécessaire de le répéter? — l'évolution de l'eunuchisme reste étroitement dépendante de la polygamie, et en dépit des apparences, la polygamie n'est pas encore à la veille de s'éteindre.
En Perse, l'eunuque noir est toujours abyssin. Autrefois, paraît-il, il en venait en assez grand nombre du Maroc, mais la castration ne se pratiquerait plus dans cette partie de l'Afrique. Tous sont d'une maigreur remarquable et d'une taille au-dessus de la normale, comme les eunuques que l'on rencontre au Caire. Ils offrent un saisissant contraste avec les eunuques blancs, pour la plupart glabres et gras\
1. Cela tient à ce que ces derniers sont des cryptorchides ou 9 bien des individus qui ont été mutilés à Tâge d'homme, lors- || que leur croissance était à peu près terminée, tandis que les nègres du Soudan ou de l'Abyssinie ont été châtrés bien avant répoque de la puberté. Ils présentent en conséquence le développement anormal qui suit la suppression précoce des testicules, et en particulier cette longueur exagérée des membres iiiférieurs, souvent signalée (V. 'p. 272).
Ces derniers sont tous des eunuques incomplets. Quelques-uns sont de pauvres diables, qui se sont résignés à l'opération, pour obtenir une place à Vanderoun ^ roj^al. Le plus souvent ils se châtrent
FiG. 18. — Eunuques de randeroun royal.
(D'après des photographies communiquées, par M. le Dr Feuvrier.)