‹ Les eunuques à travers les âgesChapitre 89 sur 102 · Cf. D'' Feuvrier. Trois ans à la Cour de Perse · texte numérisé non relu

Cf. D'' Feuvrier. Trois ans à la Cour de Perse

degré de confiance plus ou moins grande accordée aux eunuques : les femmes, lasses en effet de la tyrannie qui les opprime, recherchent toutes les occasions de s'y soustraire.

Tel est le motif de la haute considération où l'on tient ces serviteurs spéciaux. Les grands les comblent d'honneurs 'et de biens ; beaucoup même deviennent gouverneurs de province, généraux, ministres.

Leur influence ne peut d'ailleurs surprendre dans ces pays où le chef de la dynastie actuelle, Aga-Mohammed, était lui-même un homme incomplet.

La Chine possède, elle aussi, ses eunuques (fig. 19). L'on sait que plusieurs siècles avant notre ère, la législation chinoise avait déjà utilisé la castration comme un procédé de répression à l'adresse de certains crimes. Au début, les coupables ainsi mutilés étaient employés aux travaux les plus rudes. Peu à peu cependant, on confia aux plus dociles d'entre eux quelques travaux de domesticité, jusqu'au jour où une impératrice, s'il en faut croire la tradition, les admit à l'intérieur même du palais, en qualité de serviteurs des princesses et des concubines impériales.

Une fois installés dans la place, leur succès y fut rapide, et le rôle qui leur fut réservé à partir de ce moment dans l'Empire du Milieu devait être pour le moins égal à celui que jouèrent les eunuques à la Cour de Perse.

A l'exemple de leurs émules persans, ils devinrent, donc, eux aussi, des « faiseurs de rois ». On les voit

tour à tour se révolter contre les grands auxquels ils disputent âprement les honneurs et le pouvoir, fomenter la révolte dite des « bonnets jaunes », renverser enfin les empereurs qui ont cessé de leur plaire pour

FiG. 19, — Un eunuque du palais impérial de Pékin. (D'ap. Matignon.)

mettre à leur place des princes de leur choix. Leur crédit, soudain près de décroître, renaît ensuite plus considérable que par le passé, malgré les mesures rigoureuses prises à différentes époques pour les

éloigner des affaires de l'Empire. « On voit, dit Montesquieu, dans l'histoire de la Chine, un grand nombre de lois pour ôter aux eunuques tous les emplois civils et militaires ; mais ils reviennent toujours. Il semble que les eunuques en Orient soient un mal nécessaire. »

Suivant Bergmann, la première mention d'eunuques attachés au service des femmes date du règne de l'empereur Yen-Wang, en 781 avant Jésus-Christ. Mais leur institution en quelque sorte officielle au palais remonte seulement à l'an III de notre ère ; elle est contemporaine du célèbre empereur Ho-Ti, de la dynastie des Tsin.

Au XVII® siècle, l'empereur Hoaï-Tsong leur confia des emplois réservés jusqu'alors aux princes du sang. L'histoire rapporte qu'un jour le rebelle Litsé-tching, qui cherchait à s'emparer du trône, lui renvoya deux de ses principaux eunuques, faits prisonniers, avec une lettre fort courte, pour l'exhorter à abdiquer l'Empire. A cette vue, Hoaï-Tsong entra dans la plus violente colère, et il ordonna qu'on mît à mort les imprudents messagers de cette mise en demeure insolente. Les mandarins eurent toutes les peines du monde à le faire revenir sur sa décision, en lui laissant entrevoir que la tête des princes, prisonniers de Li-tsé-tching, répondrait de celle des deux castrats.

A la chute de la dynastie des Ming, les eunuques qui auparavant gouvernaient le palais, furent exclus pendant un certain temps de toutes les charges. Mais ils ne tardèrent pas à rentrer en faveur, et actuellement l'eunuque en chef de l'impératrice est tout puissant. Il est possesseur d'une énorme fortune

et son influence est plus grande que jamais ^.

Contrairement à ce qui a lieu chez les Turcs où chacun peut, selon les moyens dont il dispose, se procurer des eunuques, et bien que la polygamie soit assez commune parmi la classe riche^ dans les provinces du sud de l'Empire, seuls l'empereur et les membres de sa famille ont le droit de posséder des serviteurs châtrés ^ Chaque prince ou princesse du sang doit en avoir trente, et leur nombre va ensuite décroissant suivant le degré de parenté de leur maître avec le prince régnant.

Des lois sévères interdisent leur emploi chez les autres habitants du Céleste-Empire % mais cette mesure d'exception ne s'étend pas aux descendants des princes mandchous qui aidèrent Choun-Tché à fonder la dynastie présente et auxquels sont dévolus les mêmes privilèges qu'aux membres de la famille impériale.

On compte environ deux mille castrats impériaux; leur recrutement est confié à l'intendance générale du palais. La plupart ont été mutilés par des parents dans la misère — la coutume, on le voit, est de tous les pays — ou vendus tout jeunes à des châtreurs pour

1. A l'occasion du soixante-dixième anniversaire de l'impératrice douairière, les dons affluèrent de tous les coins de l'empire, et la part prélevée par le Grand-Eunuque ne fut pas inférieure, dit-on, à cinq millions de francs.

2. Dans l'antiquité, le maître chinois qui avait sur son esclave droit de vie et de mort, jouissait également de cette prérogative de transformer ses esclaves en eunuques.

3. Le Code chinois actuel édicté la peine du bannissement perpétuel et de cent coups de bambou contre les particuliers coupables d'avoir élevé de jeunes castrats pour leur service personnel.

une somme qui excède rarement cent francs. On trouve également parmi eux des paresseux ou des misérables qui n'ont pas hésité à troquer leur virilité contre une existence assurée et exempte de soucis. J.- J. Matig-non, à qui nous empruntons tous ces détails, rapporte le fait suivant :

« Un jour un mendiant se présente à quelque montde-piété pour engager les loques qui couvraient partiellement sa nudité. Ses hàrdes sont refusées. Mais notre homme, pressé d'argent, ne se tient pas pour battu ; il s'assied devant la porte, et avec son couteau, pratique sur lui-même l'amputation des organes génitaux, puis rentre de nouveau engager pour trente tiaos (neuf francs) ces pièces anatomiques. Le directeur du mont-de-piété dut faire, à ses frais, soigner ce singulier client, qui trouva plus tard une place au palais '. »

Un registre est du reste ouvert en permanence où viennent s'inscrire les postulants à l'emploi d'eunuquC;, emploi plus recherché qu'on ne saurait croire. La province du Tche-Li et les pays environnant la capitale fournissent ainsi la majorité des castrats impériaux. De plus les princes sont tenus, en principe, à en livrer huit par période quinquennale, pour le service du palais.

Dès son admission, l'eunuque est embrigadé, selon ses aptitudes, dans l'une des innombrables catégories qui comprennent depuis les simples coolies jusqu'au Grand-Eunuque, lequel a rang de mandarin au troisième degré. A la tête de chaque catégorie sont pla-

1- Cf. J.-J. Matignon. Superstition, crime et misère en Chine,

ces des officiers spéciaux, également mutilés, et qui portent, comme signe distinctif, un bouton au chapeau ainsi que les mandarins.

Autrefois, ces officiers avaient seuls le droit de sortir du palais ; encore n'était-ce qu'avec l'autorisation de l'intendant en chef. Mais depuis quelques années les eunuques jouissent d'une liberté plus grande, ils peuvent sortir à certaines heures, et beaucoup fréquentent des étrangers. On les oblige simplement à conserver au dehors leur coiffure officielle.

Enfin, quelques-uns se marient et leur infirmité ne les empêche pas, dit-on, d'avoir des enfants « dont ils se montrent très fiers ».

Leurs fonctions sont multiples: dix-huit d'entre eux remplissent les rôles de prêtres ou lamas et doivent pourvoir aux besoins spirituels des dames du palais.

Les artistes du théâtre impérial sont également choisis parmi les eunuques. Ils sont environ trois cents chargés de donner des représentations à l'empereur et aux dignitaires de son entourage.

En dehors de ces fonctions spéciales, ce sont eux, bien entendu, qui servent d'intermédiaires entre l'empereur et ses soixante-douze concubines. Quand le souverain désire une femme, il donne à l'eunuque un jeton que celui-ci remet à la femme élue. On la transporte en palanquin jusqu'à la chambre de son auguste amant, et au point du jour, deux eunuques viennent l'éveiller et la ramènent dans ses appartements.

Mais là ne se borne pas leur service. Jadis on accusa l'empereur Commode d'entretenir trois cents cynèdes dans son palais. Il n'en va pas autrement

de nos jours, en Chine, où un certain nombre de jeunes eunuques servent de mignons à l'empereur. Leur résidence est Nan-Fou (le Palais du sud), la ville interdite, située en dehors de la cité impériale.

G'esîi ainsi que la pédérastie reçoit chez les Chinois la même consécration officielle qu'à Rome, à l'époque de la décadence. Le Céleste-Empire, où certaines villes , comme Tschang-Theu, pullulent d'entremetteurs pour pédérastes, lui offre la plus large tolérance. Elle n'y est considérée ni comme une tare déshonorante, ni comme un vice hors nature, et cela suffit à expliquer le lamentable niveau social auquel se trouve ravalée la femme chinoise.

Les eunuques reçoivent des émoluments insignifiants: deux taëls (huit francs) par mois, en général. Quelques-uns plus favorisés parviennent à un salaire de quarante à cinquante francs. Mais ils savent user, pour se procurer de l'argent, d'une foule d'expédients qui constituent le côté lucratif du métier. On prétend même qu'ils y déploient une habileté extraordinaire.

Tous sont d'enragés fumeurs d'opium et vieillissent prématurément, on les appelle par dérision laokoûn, ce qui signifie : vieux coq.

Ils sont entièrement coupés: les Chinois ne connaissent pas plusieurs variétés de mutilations. Us n'admettent que la castration complète*.

1. On trouve cependant dans les notes de Godard (1867) qu'un colonel venant de Chine lui raconta que les Français virent deux eunuques chinois se défendant dans le Palais d'Été. L'un fut tué, l'autre fait prisonnier. On constata qu'ils avaient tous les deux une petite verge et pas de testicules; ils étaient bouffis, jaunâtres, chargés de graisse ; leur voix était d'un timbre élevé. Le survivant fut montré pour de l'argent. {Bull. Soc, Anthrop.^ 7 mai 1896, p. 329.)

C'est dans un bâtiment situé près de l'une des portes du palais, où de père en fils, habitent les opérateurs, dont les fonctions sont héréditaires, que se pratiquent les castrations. Le prix de l'opération est de six taëls. Elle a été décrite par M. Stent, des douanes chinoises.

On commence par faire prendre un bain très chaud au futur eunuque, et parfois on lui fait absorber une drogue spéciale destinée à lui procurer une anesthésie relative. Il est ensuite étendu sur une planche à-demi inclinée. Un aide lui maintient le torse tandis que deux autres assistants immobilisent les jambes, et les tiennent écartées. Des bandes de toile sont étroitement roulées autour des cuisses et du ventre.

Les parents, s'il s'agit d'un enfant, l'homme si c'est un adulte, sont alors solennellement interrogés pour savoir s'ils regrettent la décision prise. Quand le patient semble à demi décidé, on le détache et on le renvoie. Mais s'il montre du courage, comme c'est le cas en général, les parties génitales sont rapidement tranchées à ras du pubis, à l'aide d'un couteau de forme recourbée ^.

Quelquefois, avant de faire l'amputation, l'opérateur exerce sur la verge et les bourses un massage gradué pour endormir la sensibilité. Ramassant ensuite les organes à poignée, il les entoure d'une petite bande de soie, régulièrement roulée de l'extrémité vers la base, et progressivement serrée jusqu'à donner aux parties l'aspect d'un boudin allongé.

Les organes une fois sectionnés, on introduit dans

1. Plus rarement le châtreur emploie des ciseaux, une sorte de petite hachette, ou un couteau à lame droite, qui rappelle les couteaux d'amputation (lîg. 20).

LES EUNUQUES ORIEiNTAUX

le canal la petite cheville de bois ou d'étain qui sera maintenue en permanence pendant les premiers mois et retirée seulement au moment des mictions. La blessure, lavée avec de l'eau poivrée, est recouverte de compresses de papier imbibées d'eau froide et le tout est bandé soigneusement. Ou bien encore un aide applique immédiatement sur la plaie sa main

FiG. 20. —

Instruments servant à la castration. (Gravure chinoise.) (D'ap. Matignon.)

remplie d'une poudre styplique, à base d'agaric, d'alun et de résines aromatiques. Lorsque l'hémostase semble à peu près complète, on place un bandage compressif.

A ce moment, deux aides saisissent le blessé sous les bras et le font marcher autour de la salle pendant deux ou trois heures, après quoi il est autorisé à s'étendre sur une natte.

Ce n'est qu'au bout de trois jours, pendant lesquels l'opéré est privé de boissons, que le pansement est enlevé, ainsi que la cheville uréthrale. Le malade peut-il uriner à ce moment, ou bien son pansement est-il déjà souillé d'urine? En ce cas, il est considéré comme sauvé. Sinon, il est condamné à mourir au

milieu d'atroces souffrances, car les Chinois ignorent l'usage de la sonde.

La réparation de la plaie, qui affecte une forme triangulaire à sommet inférieur, met en moyenne trois mois à s'effectuer. L'opéré est alors examiné par un ancien eunuque, chargé de s'assurer que la mutilation a été complète.

Bien que cela puisse paraître paradoxal, les accidents seraient relativement rares, et Matignon prétend que la mort ne survient que dans trois ou quatre pour cent des cas i. Elle est due à l'hémorragie ou à l'infection. « La complication secondaire la plus fréquente, écrit-il, est l'incontinence d'urine; plus tard viendra la rétention. On la verrait de préférence chez les sujets jeunes. Cet accident est toléré par l'opérateur pendant quelque temps ; mais bientôt, si l'incontinence se prolonge, le patient reçoit des coups, ce traitement est considéré comme excellent et en conséquence continue jusqu'à cessation de l'infirmité. Les opérés souillent leur couche et leurs habits et les fermentations ammoniacales à odeur désagréable qui en résultent ont fait créer par les Chinois l'expression populaire: « Il pue comme un eunuque, on le sent à cinq cents pas. »

Au moment d'entrer en fonctions, les opérés ne manquent jamais de se munir de leurs pièces à conviction, désignées du terme symbolique de « précieuses ». Ils devront en effet les présentera toute réquisition de l'inspecteur spécial qui passe de temps à autre cette étrange revue. Les précieuses leur sont

1. Suivant d'autres auteurs, au contraire, Toparation ne réussirait guère que deux fois sur trois chez les enfants, et moitié moins chez les adultes.

également indispensables pour être promus dans une classe supérieure. Enfin, raison péremptoire, les hommes incomplets étant transformés en mules après leur mort, suivant la croyance chinoise, les précieuses devront suivre leur propriétaire jusque dans son cercueil, s'il veut éviter un sort aussi funeste.

Les eunuques ont une passion: ils sont joueurs, et ils le sont à tel point qu'on en a vu laisser leurs«précieuses » en nantissement d'une dette de jeu. Quand par malheur ils passent de vie à trépas avant de s'être acquittés, leur famille est donc obligée de s'en remettre au bon plaisir d'un créancier, souvent peu scrupuleux, pour rentrer en possession de cet important dépôt.

Parfois, il est impossible de retrouver les « précieuses » à la mort de leur propriétaire, et dans l'espoir de donner le change au dieu hostile^ les parents s'adressent alors à l'opérateur du palais pour en obtenir d'autres.

Ce trafic augmente même singulièrement ses revenus, car il profile de la situationpour exiger des prix fabuleux, jusqu'à quinze mille taëls, en échange de cette incroyable denrée. D'ailleurs, il a toujours en réserve les dépouilles de quelques malheureux qui ne les ont, et pour cause, jamais réclamées: c'est là le témoignage accusateur de ses insuccès opératoires.

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