Bict. de la conversation, 1861. Art. Eunuque
De parti pris on a voulu voir seulement dans l'eunuque le tyran et le bourreau des malheureuses confiées à sa garde. On l'a situé dans une atmosphère interlope d'oc/or di femina, et de pastilles de sérail. On en a fait un être à la fois redoutable, cruel et mystérieux.
Il convient d'accorder le minimum de crédit à ces appréciations, dont certains auteurs ont tenu à faire justice, Pour Andrew^s, par exemple, la méchanceté et la jalousie qu'on attribue généralement aux castrats ne serait qu'une fable absurde. Matignon affirme de son côté qu'ils ont, bien à tort, été représentés comme sanguinaires et violents : ils seraient plutôt doux, conciliants, honnêtes.
Autant d'écrivains, autant d'opinions différentes relatives à la mentalité des castrats. Nous l'avons noté à propos des eunuques célèbres puisqu'il en fut jadis. Mais à quelle cause faut-il rattacher cette divergence de vues? Sans doute à une simple erreur d'interprétation: la plupart des auteurs semblent avoir confondu ici l'intelligence avec le caractère .
Il est indéniable que la castration modifie de façon sensible l'activité psychique de l'individu; seulement l'intelligence en subit à peine le contre-coup, tandis que le caractère est parfois complètement transformé du fait de l'opération. On a dit qu'il se rapprocherait alors beaucoup de celui de la femme. Mais n'est-ce pas là ce qui doit logiquement se produire? La mentalité de chaque être organisé ne dépend-elle pas de la manière dont son cerveau réagit aux phénomènes physiologiques personnels et aux phénomènes extérieurs? Et ce mode de réaction n'est-il pas la résultante directe des circonstances particulières ou gêné-
raies où l'organisme se trouve placé, c'est-à-dire de l'âge, du milieu, du sexe? Or, ce qui fait le sexe, c'est la constitution anatomique de l'individu; on conçoit donc aisément qu'une altération de l'appareil reproducteur, naturelle ou consécutive à une mutilation, aura sa répercussion sur la personnalité psychique. De même que, dans ce cas, l'aspect extérieur du mutilé se rapproche étrangement du type féminin, de même la tournure d'esprit deviendra féminine. L'eunuque aura de la femme les passions momentanées, les caprices, la mobilité de vues, souvent la faiblesse et l'instabilité de la volonté. Mais c'est là à peu près tout ce que l'expérience permet d'abandonner à ses détracteurs : le reste est fonction exclusive de l'éducation et du milieu. Nous sommes loin, on le voit, de cet état psychique voisin du puérilisme mental de Dupré, que certains attribuent aux eunuques, mais qui ne se rencontre guère que chez les infantiles congénitaux, marqués, ceux-là, d*une tare héréditaire.
Il nous faut faire, en terminant, une place à part à l'évolution de l'appétit sexuel, chez les castrats. Ceci pourra sembler, à première vue, paradoxal : Ne serait-on pas tenté de croire que des êtres privés des attributs de leur sexe doivent être privés de cet appétit, alors qu'au contraire les faits abondent pour démontrer l'inexactitude de cette hypothèse.
Sans doute le désir sexuel est excité normalement par un état particulier de l'organisme, conséquence de la réplétion des vésicules séminales. Mais il se peut également que certains cerveaux soient organisés de
manière à éprouver ce désir, non pas à propos de l'excitation qui leur vient des organes générateurs, mais à propos d'une excitation quelconque où l'imagination, l'habitude, l'exemple ou l'hérédité jouerait le rôle primordial. On ne saurait en définitive dénier à l'eunuque le désir, voire la passion qui n'est en somme que le dernier terme d'un sentiment, puisqu'on ne lui refuse pas l'intelligence.
C'est probablement de la sorte que chez des individus mutilés bien avant l'âge pubère, l'hérédité a pu engendrer des dispositions sexuelles inconscientes, mais susceptibles de s'orienter tôt ou tard dans le même sens que le reste de leur organisme. Or, les eunuques deviennent des femmes, au point de vue psychique. Un fait maintes fois signalé et qui témoigne de cette direction nouvelle de l'instinct, c'est la sollicitude toute maternelle que la plupart d'entre eux manifestent à l'égard des enfants confiés à leurs soins. Les phrénologistes ont même prétendu que le centre de la philogéniture se développe dans le lobe postérieur du cerveau chez les castrats comme chez les femmes. « Cet attachement aux enfants, dit J.-rJ. Virey, cette philogénésie si naturelle aux êtres faibles et aux femmes se remarque chez toiis les animaux neutres ou eunuques, chez les abeilles et les fourmis, mulets et chez les chapons. Ceux-ci s'apprennent même à couver des poussins avec autant de sollicitude que les poules. On voità peu près la même chose parmi les cochons châtrés, tandis que les mâles les plus ardents en toute espèce repoussent la progéniture. »
Malheureusement ce n'est pas toujours à cette innocente passion pour les enfants que se bornent
les aptitudes féminines de l'eunuque. Souvent, on le sait, il devient un inverti sexuel, et pour employer un mot de Ribot, ici « c'est d'en bas que vient l'erreur de l'instinct ». Chez le castrat, cet instinct est prédéterminé par la constitution physique spéciale qui est la conséquence de la mutilation. L'eunuque ne fait que subir la loi du déterminisme universel ; il est, comme l'a dit Chevalier % un inverti artificiel.
Le vrai coupable, c'est celui qui l'a mutilé, favorisant ainsi un changement de direction de l'instinct qui fait des eunuques les agents les plus actifs du vice pédérastique.
Il ne faudrait pas croire toutefois que ce soit là une règle sans exceptions, et beaucoup d'entre eux, surtout ceux dont la mutilation a été tardive, montrent un vif penchant pour les femmes. L'ablation des testicules ne saurait en effet abolir l'appétence sexuelle, surtout chez les sujets particulièrement Imaginatifs : la tendance mentale et le feu des désirs suppléera en quelque sorte l'exercice de la fonction.
Aucune impossibilité à cela. Admettons même que le phénomène sexuel soit au début purement organique ; Il n'en sera pas moins le point de départ d'une série de tendances secondaires qui correspondent aux actes destinés à le satisfaire. La fonction physiologique pourra disparaître par la suite, ces mêmes tendances n'en subsisteront pas moins, assurant l'intégrité, tout au moins apparente, de la fonction, de même que dans un arbre dont l'aubier serait complètement rongé, le bois pourra demeurer vivace près de l'écorce.
1, Chevalier. Aherrat. de V instinct sexuel, d905.
Ainsi, des eunuques qui n'auront pas été privés du membre viril pourront encore accomplir un simulacre de coït et éjaculer un liquide qui, bien entendu, n'est pas du sperme, mais le produit d'élaboration des glandes prostato-uréthrales.
Galien ^ n'ignorait pas cette particularité, et l'on cite des exemples nombreux de faits de cette nature. Les observations scientifiques ne manquent pas non plus : à la Société d'Anatomie de Bordeaux, Princeteau a signalé le cas d'un jeune homme de dix-neut ans ayant subi une castration double pour lésions tuberculeuses et qui, à un an de là, se vantait d'accomplir le coït comme auparavant. Un malade de Richet, trois ans après avoir castré, avait encore des érections et coïtait, à l'en croire, normalement. Il en est de même du reste des syphilitiques chez lesquels la maladie a physiologiquement supprimé la glande testiculaire, à leur insu, et qui continuent à faire acte viril.
Les observations prises sur les animaux viennent confirmer ces données. Des constatations faites par plusieurs vétérinaires chargés de la direction des remontes de cavalerie, il ressort que trois à quatre pour cent en moyenne des jeunes chevaux hongres conservent des instincts génésiques et sont capables d'effectuer la saillie.
Il est certain toutefois que l'âge auquel la castration aura été effectuée présente ici une réelle importance. Mais, s'il est logique d'admettre l'action tonifiante particulière du testicule sur les centres génitaux, il est incontestable qu'abstraction faite des glan-