Nouveaux Lundis , III, 14 et suiv
d’amasser des matériaux de documentation, mais où on découvrirait « les grandes divisions naturelles qui répondent aux familles d’esprits»; où on établirait tes tiens et les rapports qu’il ne faisait qu’entrevoir. Mais il ne lui a pas échappé qu’alors même que cette science nouvelle serait organisée, « elle serait toujours si délicate et si mobile qu’elle n’existerait que pour ceux qui ont une vocation naturelle et un talent d’observer : ce serait toujours un art qui demanderait un artiste habile, comme la médecine exige le tact médical dans celui qui l’exerce, comme la philosophie devrait exiger le tact philosophique chez ceux qui se prétendent philosophes, comme la poésie ne veut être touchée que par un poète ». Et, joignant l’exemple au précepte, Sainte- Beuve indique la recette pour être« un bon naturaliste dans ce champ si vaste des esprits » : tout d’abord, prendre le génie ou l’écrivain distingué qui vaut la peine d’être examiné, le prendre dans son pays natal, dans sa race.
Si l’on connaissait bien la race physiologiquement, les ascendants et ancêtres, on aurait un grand jour sur la qualité secrète et essentielle des esprits; mais le plus souvent, cette racine profonde reste obscure et se dérobe.
On retrouve, avec moins d’efforts, l’homme supérieur dans ses parents, dans sa mère surtout, dans ses sœurs, dans ses frères, jusque dans ses enfants;
SAINTE-BEUVE
et, pour donner plus de force à son raisonnement, le critique prend des types concrets.
Ainsi Chateaubriand. Une de ses sœurs avait, selon ses termes mêmes, de l’imagination sur un fond de bêtise, ce qui devait approcher de l’extravagance pure. » Une autre sœur fut l’exquise Lucile, V Amélie de René, « sorte d’imagination tendre, mélancolique. Elle devint folle et se tua. Les éléments qu’il (Chateaubriand) unissait et associait, au moins dans son talent, et qui gardaient une sorte d’équilibre, étaient, distinctivement et disproportionnément, répartis entre elles. »
La sœur de Balzac était tout le portrait physique de son glorieux frère. La sœur de Beaumarchais rappelait l’auteur du Mariage de Figaro, « par son tour de gaîté et de raillerie, son humeur libre et piquante, son irrésistible esprit de saillie. »
De même pour les frères. Boileau, le satirique, avait un frère aîné, satirique également, mais un peu plat, un peu vulgaire, un autre frère, chanoine, était très gai et plein de riposte.
On retrouve la grâce, l’étourderie, la légèreté de Mme de Sévigné dans son fils, le marquis; tandis que son intelligence et sa froideur étaient restées le lot de sa fille, Mme de Grignan.
Quand on s’est bien édifié sur les origines, sur la parenté immédiate et prochaine du sujet éminent, après le chapitre de son éducation, de ses étu-
des, reste à examiner le milieu, le groupe dans lequel il a vécu, qui a aidé à la genèse, au développement de son esprit; à moins qu’il n’ait jailli soudainement, sans préparation, et qu’il ait été luimême un centre, autour duquel on s’est rassemblé.
Il y a bien d’autres vues, ingénieuses ou profondes, dans cette sorte de manifeste; nous n’en retien¬
drons plus que cette pensée, en manière de conclusion : « Etre en histoire littéraire et en critique un disciple de Bacon, me paraît le besoin du temps et une excellente condition première pour juger et goûter ensuite avec plus de sûreté (I). »
Mais, hâtons-nous de le dire, si Sainte-Beuve est resté fidèle à la méthode baconienne, combien l’at-il élargie ! Bordeu et les médecins philosophes du xviiic siècle, Cabanis et les idéologues au début du xixe, ont marqué sur lui leur empreinte.
La doctrine de Lamarck n’a pas trouvé d’adepte plus fervent, plus convaincu. Sainte-Beuve, pourrai bon avancer sans témérité, fut un évolutionniste d’avant-garde. Ecoutez-le plutôt :
Il y a des temps décisifs dans la vie des individus, où la constitution physique ou morale subit de graves changements et se fonde comme derechef; où l’on refait bail, pour ainsi dire, sur un certain pied et à de certaines conditions, avec ses idées, avec ses moyens; il y a, enfin, des années critiques, climatériques, comme