Nouveaux Lundis , III, 67 (article sur Taine
SAINTE-BEUVE
raire; et a-t-il, autant qu’on nous en voudrait persuader, subi l’obsession, la tyrannie des causes physiques?
Certes, il croit au fatalisme héréditaire : on hérite des caractères de sa race, comme on hérite de son père ou de sa mère un fonds de constitution. Sainte- Beuve distingue encore l’hérédité atavique et l'hérédité collatérale; il n’est pas jusqu’à la gestation qui n’ait son influence, ainsi que le critique l’écrivait à l’auteur d’un ouvrage sur les influences maternelles pendant cet acte physiologique. A l’appui de cette influence, Sainte-Beuve citait même son propre cas :
Ma mère, disait-il à son correspondant, a perdu mon père la première année de son mariage, elle était donc enceinte de moi, elle m’a donc porté dans le deuil et la tristesse : j’ai été abreuvé et baigné de tristesse dans les eaux mêmes de l’amnios : eh! bien, j’ai souvent attribué à ce deuil maternel la mélancolie de mes jeunes années et ma disposition à l’ennui. Mais tout cela est bien vague, bien difficile à déterminer dans la juste mesure.
Tout Sainte-Beuve se trouve dans cette phrase.
La méthode ne vaut que par ll’homme qui l’applique. Sainte-Beuve, et ceci M. Faguet l’a clairement vu, a été le point de départ d’un mouvement auquel il n’a peut-être pas cru beaucoup; entendons par là, qu’étant ennemi-né de tout système, il aurait peut-être, s’il eût plus vécu, trouvé que ses disciples
avaient sinon mal, au moins exagérément interprété sa pensée.
Taine <et Sainte-Beuve (1), pour prendre deux éléments de comparaison, sont séparés par les différences qui distinguent ceux qui cherchent le général, le fixe, le permanent, de ceux qui s’en tiennent à l’ondoyant, au divers, au contingent.
Taine avait cela de commun avec Sainte-Beuve qu’il était insatiable d’anecdotes, curieux infatigable, accumulateur de petits faits, de traits vivants et pittoresques. Mais, alors que le maître s’en tenait
à la classification des individus, à leur dissection
jusque dans leurs plus intimes fibres, restant toujours homme de laboratoire, le scalpel et la loupe à la main, le disciple avait hâte d’en arriver aux généralisations hardies, aux hypothèses aventureu¬
ses.
En l’homme, ce qui intéresse Sainte-Beuve, c’est
ce qui fait qu’il ne ressemble à aucun de ses sem¬
blables, qu’il n’est pas identique à lui-même à des
époques différentes de sa vie. Il peut se rattacher, par quelque lien, à un groupe, à une famille, avec lesquels il aura des affinités, mais il conservera malgré tout son caractère, son individualité.
Sainte-Beuve reprochait à Taine, comme à Guizot
1. Sur le parallèle entre Taine et Sainte-Beuve, voir la forte étude de M. Albert Sorel, dans Le Temps, du 30 mars
SAINTE-BEUVE
et à Tocqueville, de méconnaître le flottant, l'imprévu, le hasard, dont la part n’est jamais assez grande, « le plus vif de l’homme, ce qui fait que de vingt hommes, ou de cent, ou de mille, soumis en apparence presque aux mêmes conditions intrinsèques ou extérieures, pas un ne se ressemble et qu’il en est un seul, entre tous, qui excelle en originalité ».
Nul, au surplus, n’a mieux jugé Sainte-Beuve que Taine qui, tout en sachant ce qu’il lui devait, se serait gardé de lui attribuer ce que Sainte-Beuve se serait refusé à accepter. Mais ici, il convient d’emprunter le texte de fauteur des Origines, ou plutôt des Derniers Essais de critique et d’histoire.
Sans doute, jamais il n’a exposé un système : un critique comme lui a peur des affirmations trop vastes et trop précises; il craindrait de froisser la vérité en l’enfermant dans des formules. Mais on pourrait extraire de ses écrits un système complet. Il avait toutes les connaissances de détail qui conduisent aux vues d’ensemble (1).
Etait-ce seulement plaisir de collectionneur, dilettantisme d’artiste, délassement de curieux? Ce serait singulièrement diminuer, rapetisser Sainte- Beuve, que de réduire son œuvre de solide construction à un travail d’entomologiste. On ne saurait méconnaître que, s’il entendait s’en tenir au fait, à