Taine, Derniers Essais
l’observation directe, il ne défendait pas que, de l’ensemble des faits observés, on dégageât une règle. Mais s’il indiquait une direction, s’il plantait des jalons pour l’avenir, combien il se défiait, par avance, de ceux qui le continueraient! Opposé à tout dogmatisme, combien il faisait de réserves, quelle défiance de son propre jugement!
J’admets volontiers, écrivait-il, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de le pressentir et de le reconnaître, que chaque génie, chaque talent a une forme, un procédé général intérieur, qu’il applique ensuite à tout... Arriver ainsi à la formule générale d’un esprit est le but idéal de l’étude du moraliste et du peintre de caractères... Efforçons-nous de deviner ce nom intérieur de chacun... Mais, avant de l’articuler, que de précautions, que de scrupules! Pour moi, le dernier mot d’un esprit, même quand je serai parvenu à réunir et à épuiser sur son compte toutes les informations biographiques de race et de famille, d’éducation et de développement... ce dernier mot, je le laisserais à deviner plutôt que de me décider à l’écrire; je ne le risquerais qu’à la dernière extrémité.
Quelle leçon de modestie et de sagesse et combien en pourraient faire leur profit! Comme nous devons nous défier des affirmations inconsidérées et trop absolues !
Ce n’est pas Sainte-Beuve qui aurait souscrit à l’opinion de Moreau (de Tours), que le génie est une névrose; ou à celle, plus accentuée, de Lombroso, qui en fait un des symptômes de l’épilepsie!
SAINTE-BEUVE
Autre chose est d’être ce que l’on appelle fou, dans le sens moral, autre chose la folie réelle au sens médical. Que l’une de ces folies confine à l’autre et y mène ou y prédispose, c’est possible. Mais quelle différence, toutefois! Il y a entre les deux la lésion organique (1).
Comme le fait observer le Dr Voizard, qui cite fort à propos ces lignes du critique des Lundis , un médecin ne dirait pas mieux.
Devons-nous noter encore que Sainte-Beuve, comme tout médecin complet, avait une érudition des plus étendues, aussi cultivé en physiologie et en sciences naturelles, qu’il l’était en histoire, philologie, belles lettres et philosophie? « Il faut en savoir trop sur chaque chose pour en savoir assez », était sa devise.
Mais ce qui, par-dessus tout, nous permet de l’incorporer à notre grande famille, c’est que, toute son œuvre littéraire l’atteste, il n’a jamais oublié les procédés d’analyse dont il avait appris les éléments dans les laboratoires de la Faculté.
Jamais disciple n’a montré plus de gratitude envers ses éducateurs. Sur la fin de sa vie, il en témoignait encore, dans une circonstance mémorable que nous allons rappeler, et c’est par cette anecdote que nous terminerons. Lors de la discussion sur la liberté de l’enseignement, dont il s’était constitué l’ardent et dévoué défenseur, les étudiants en