Revue des Veux Mondes
Le 16 février 1808, naissait à Paris un homme qui devait, sous les apparences les plus débonnaires révolutionner la critique. Pendant un quart de siècle, Gustave Planche exerça, sur la littérature et l’art, une influence redoutée.
Si les propositions de Taine et d’Emile Deschanel sont justes, il y a peu d’hommes auxquels elles soient mieux applicables qu’à Gustave Planche : s’il est vrai que la première profession influe toujours sur le caractère de l’écrivain et sur la nature de son talent, notre Aristarque vérifie à merveille la théorie.
Le père de Gustave Planche, pharmacien distingué, habitué à prononcer ses arrêts derrière ses bocaux multicolores, exerçant sa profession comme on exerce un sacerdoce, ne la ravalant jamais au niveau d’un métier de trafiquant, rêvait pour son fils le même horizon borné.
Lorsque celui-ci eut terminé ses études universitaires il dut prendre, tout d’abord, ses premières inscriptions à l’Ecole de Pharmacie; puis, l’ambi-
tion paternelle grandissant, ses inscriptions de médecine.
Ce ne fut pas sans tiraillements : d’une nature indépendante et farouche, le jeune Planche se plia mal à ces nouvelles exigences. Le Codex et ses formules n’avaient pour lui aucun attrait.
Toutes les heures de liberté que lui laissait la Faculté, il les employait à courir les musées, les ventes de tableaux, et les collections particulières. Le théâtre, la musique surtout, parlaient à sa nature artiste, autrement que les grimoires hiéroglyphiques des fils d’Hippocrate.
Ce fut, pourtant, par la suite, sa grande prétention, de se connaître en médecine : « Son bonheur était de parler d’anatomie et de pathologie » conte Vallès, dans le portrait qu’il nous a laissé dé ce « réfractaire illustre. » « Entre nous, ajoute-t-il
malicieusement, je crois qu’il n’en connaissait rien ».
Cela n’empêchait pas ses coups de boutoir de porter droit. Sa plume, qui eut souvent le tranchant du bistouri, démolissait les réputations surfaites et les médiocrités tapageuses, dont le talent n’est qu’en façade. Il accomplissait sa besogne brutalement, mais avec une sûreté de main qu’il devait à une maîtrise éprouvée.
Il y avait aussi, nous y insistons, de l’atavisme dans son cas.
Gustave Planche avait hérité de son père son absolutisme, son énergique et infaillible volonté; le goût de se rendre compte des choses en les décomposant, pour ainsi dire, scientifiquement.
Des commencements plus que difficiles, cruels, l’obligation de se suffire à lui-même dès la première adolescence, contribuaient encore à affermir ces caractères essentiels de sa nature. La vie ne lui ayant donné ni affections ni plaisirs, à Page où on en est le plus affamé, il se mit orgueilleusement en garde contre toute surprise qui pourrait lui apporter de nouvelles déceptions, et prit, à défaut d’autres, une jouissance âpre à n’approuver et surtout à n’admirer qu’à bon escient.
C’est malgré son père, qui avait rêvé d’en faire un médecin, continuateur de ses travaux, que Gustave Planche entra dans la carrière littéraire.
A vingt-deux ans il publiait ses premières pages dans l'Artiste; plus tard, la Revue des Deux-Mondes lui ouvrait ses colonnes. 11 y tint, pendant plus de vingt ans, quoique d’une manière intermittente, la férule du critique. On conte que Buloz, à la nouvelle de la mort de son collaborateur, versa de vraies larmes. Mais toute cette partie de la vie du critique est suffisamment connue par ses biographies; ce qui l’est moins c’est l’histoire de toutes la période de sa jeunesse où il fut aux prises avec les angoisses de la misère, de par l’inflexibilité de la volonté
paternelle, qui ne céda jamais, même devant le succès. Nous avons eu la bonne fortune de tenir entre nos mains quelques lettres de jeunesse de G. Planche (1), qui nous semblent trouver ici leur place.
Lettres de G. Planche à M. Gustave Dupont, au village des Ternes, rue des Ternes, N° 11.
Paris, ce 25 août 1825.
Le solitaire de la chaussée d’ An tin au solitaire des Ternes.
Salut, etc.
Je t’ai quitté mardi dans un état d’incertiude assez pénible et qui ne pouvait durer longtemps. J’ai eu ce matin avec mon père une explication assez singulière. Il m’a fait appeler et d’un air qu’il a pu croire touchant, mais qui m’a paru bizarre et rien de plus, il a exigé que je prisse une détermination décisive; je lui ai donc répondu que j’étais décidément déterminé à étudier la médecine.
1. Ces lettres, alors inédites, nous furent communiquées, il y a bien des années, pour un travail en préparation par M. A. Voisin. Nous ignorons ce que sont devenus, depuis lors, les originaux.
Cette réponse ne l’a pas contenté. Il a voulu que je
lui tisse une promesse qu’il appelle solennelle. Je
•lui ai dit qu’il pouvait regarder comme solennelle la promesse que je venais de lui faire. Probablement il s’attendait à des larmes, ou tout au moins à des protestations pathétiques.. Il a trouvé que je lui expliquais ma pensée d’une manière froide et sèche. Enfin, sans qu’aucun mot, aucun geste de ma part pût justifier sa colère, il m’a traité de monstre, de fils dénaturé.
A tous ces beaux discours , j’étais connue une pierre, Ou comme la statue est au Festin de Pierre.
Mon silence et ma tranquillité n’ont fait qu’augmenter sa colère. Il m’a chassé de sa présence et m’a défendu de lui parler. J’ai obéi au premier de ses ordres; je compte également obéir au second. Tels sont les éléments dont se compose mon bonheur domestique.
J’espère te voir quelquefois cet hiver dans le quartier savant. Tout porte à croire que cet état de guerre ne durera pas longtemps. Il cesserait dès aujourd’hui si ma volonté seule pouvait le faire cesser. Dans le cas où cet espoir se réaliserait, je compte que tu voudrais bien m’inviter aux représentations théâtrales dont tu feras partie cet hiver.
En attendant, je suis disposé à chercher dans
l’étude la joie et le bien-être que je ne puis trouver dans ma famille. Quant à présent je suis à la lisière. Mon père me demandera probablement des satisfecit chaque semaine. Je serai gardé comme une fille. Je n’irai pas te voir et tu voudras bien ne pas m’écrire. Car il n’est pas bon qu’un jeune homme ait des secrets pour son père, et je sens que je suis moins que jamais disposé à donner à mon père une lettre que je recevrais. Le plus sûr moyen de tranquillité est donc de prévenir toute correspondance.
Le seul plaisir que je connaisse, la musique dramatique, me sera probablement interdit. Je puis espérer cependant d’entendre Foiguet sur la harpe, Lafont sur le violon, Prudher sur le piano.
Je compte étudier cette année l’anatomie tant que la température le permettra; la physiologie simultanément, la botanique cet été; je devrai aussi m’occuper de physique et de mathématiques élémentaires, car je dois à la tin de l’année me faire recevoir bachelier ès-sciences physiques.
Quæ quum ita sint , et quamvis îta sint , valeo; vale .
Le solitaire de la Chaussée d’Antin,
G. Planche.
Gustave Planche à Gustave Dupont, au château des Ternes, près Paris, Barrière du Roule.
Paris, lundi.
Plus de guerre; la paix est conclue, pour longtemps probablement. Du moins l’état des choses permet de le croire. Mon père a paru me comprendre. J’aime l’étude, j’étudierai; j’aime la liberté, je serai libre, je suis libre.
Quant à présent, je suis vraiment en bon chemin pour me donner une indigestion de savoir des mieux conditionnées. Comme je suis obligé, pour prendre mes incriptions à la faculté de médecine, d’être préalablement reçu bachelier ès-sciences physiques, mon père désire que je me prépare pendant ces deux mois qui vont suivre à prendre ce titre honorable.
Heureusement, ou plutôt malheureusement, les examens d’admission ne sont guère mieux conçus à la faculté des sciences qu’à celle des lettres, et l’on donne aux ignorants qui payent un brevet de science. Je serai probablement interrogé dans la première quinzaine de novembre sur la physique, la chimie, la botanique et les mathématiques élémentaires. J’étudie en ce moment la géométrie; ce
sera probablement avec le commencement de l’algèbre la partie 'la plus difficile de mon examen.
Quant au reste, si je dois m’en rapporter à ce que j’ai vu, j’ai lieu d’espérer que j’en viendrai facilement à bout. On ne fait que des questions tellement générales que le récipiendaire semble réciter une table des matières. Cependant, je puis échouer, mais je suis jeune, et d’ailleurs je veux travailler d’ici 'là.
J’ai lu ce matin quelques pages de la correspondance de Voltaire et de d’Alembert. Il y a bien des mesquineries, bien des emportements; il y a des perles, mais il faut fouiller.
J’ai rencontré deux foîiT Boscary qui m’a engagé à l’aller voir. J’ai été à 'l’adresse qu’il m’avait indiquée hôtel de l’Ecole-de-Droit, on m’a répondu qu’on ne le connaissait pas.
Il est bon que tu saches que je demeure maintenant, depuis jeudi dernier, rue du Colombier, n° 19, faubourg Saint-Germain. J'espère que tu m’écriras pour me donner l’état de tes rêveries, et que tu viendras me voir, afin que je te voie, afin que nos deux moi se communiquent réciproquement les méthodes qu’ils auront adoptées pouf leur développement personnel. Dis-moi ce que tu penses d’un article du Globe sur le symbolisme des Creuzer traduit par Guigniant; l’article est de Dubois.
On verra probablement Boscary demain. Du moins il m’a dit qu’il irait te voir.
Je reçois à l’instant même la visite de mon père; nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. Il m’aime, je le sais, et je le lui rends bien, du moins intérieurement. Mais vraiment il a des idées que je ne partagerai peut-être jamais sur la confiance que je dois lui accorder. Il veut de l’amitié; il ne veut pas d’égalité. Il a des méthodes logiques qui ne sont sûrement pas générales et qui vraisemblablement ne sont pas de ton goût. Il lui est arrivé plusieurs fois, pour me fermer la bouche dans une discussion d’ailleurs très paisible, de me rappeler que je lui devais le peu d’instruction que j’avais, et d’en conclure explicitement que, dans le cas même où j’aurais évidemment raison, je devais convenir que j’avais tort. Adieu. J’ai beaucoup bavardé, mais j’aime à causer avec toi; écrismoi, si tu veux, des bavardages; je les lirai avec plaisir. Car je suis un peu seul dans mon ermitage, et pour m’en consoler, je compte aller mercredi voir Stratonice. Car j’aime toujours la musique, quoique je ne sois qu’un profane. Si les choses vont toujours du même train, j’espère que mon père ne me refusera pas l’initiation. Boscary m’a fait entrevoir que tu pourrais bien venir avec ta famille habiter Paris cet hiver. Mande-moi si cette nouvelle est vraie.
Adieu pour la dernière fois. Ton ami et ton confrère en rêverie.
Adresse tes lettres rue du Colombier.
Gustave Planche à Gustave Dupont chez le général comte Dupont de la Charente , au château des Ternes, près Paris.
Dans le cas où tu connaîtrais quelque jeune Anglais qui voulût apprendre le français, je te prie de me l’adresser ou de m’adresser à lui. Comme je ne vais jamais à l’amphithéâtre avant onze heures du matin, je serais bien aise d’utiliser pécuniairement mes matinées.
Si tu pouvais aussi sans indiscrétion me faire assister à la représentation de quelques proverbes, tu me ferais plaisir.
J’ai déjà lu la préface et l’introductiôn du Baron d’Ecksteen. Je trouve son esprit bien lourd et ses comparaisons bien ridicules. Quand il a raison il habille la vérité d’une si drôle de manière qu’avant de croire on est forcé de rire. Toutefois j’ai attaqué la critique littéraire. Nous verrons.
Mardi matin.
G. Planche.
On sait que Gustave Planche ne brillait pas par l’élégance de sa tenue et peut-être connaît-on l’amusante anecdote suivante empruntée aux Mémoires de Philarète Chasles (1).
« Il (Gustave Planche) était un des trois écrivains dits « aux mains sales. » D’abord Villemain. Henri Heine disait de lui : « Quand Villemain voudra se travestir, il n’aura qu’à laver ses mains. » Ensuite Pierre Leroux, qui appelait l’eau « un corrosif dangereux pour la main d’un écrivain. » Et enfin Planche, plus sale que les deux autres. Il accepta, un jour, six cachets de bain de Mme Sand, sans quoi elle lui signifierait son congé, disait-elle avec un air tout à fait sérieux... Planche profita du bienfaisant cadeau et se présenta le soir même chez Mme Sand. « Comment lui cria-t-elle, encore dans le même état?... — Non, dit Planche sans se déconcerter, j’ai profité de vos cachets... Touchez mes cheveux, ils sont encore mouillés... — Mais, malheureux, et vos mains?... — Ah! les mains, répliqua Planche, c’est bien possible; j’ai lu au bain, et naturellement j’ai tenu les mains et le livre audessus de l’eau!...»
1. Gazette anecdotique, deuxième année, tome I, p. 374- 375, publ. par G. d’HEYLLi.
Nous terminerons notre esquisse par une autre anecdote qui est, celle-ci, tout à l’honneur de son héros :
Gustave Planche, écrivent les Concourt, « a pu avoir horreur de l’eau, mais (il) a été un caractère noble et désintéressé... » Lorsque Louis-Napoléon était à Ham, écrivant des livres en littérateur d’occasion, il envoyait sa copie, pour être revue, à Mme Cornu. La femme du peintre, qui était en relations avec la Revue des Deux-Mondes , la confiait à Planche, qui la remaniait avec beaucoup de travail et de soin. Louis-Napoléon le sut, et quand il fut nommé président, il fit proposer à Planche, sans condition aucune, la direction des Beaux-Arts. Planche refusa (1).
Ce trait d’indépendance et de désintéressement est d’une qualité assez rare pour mériter d’être rappelé.