GILLES
de Watteau
LE DOCTEUR LOUIS LACAZE
« De la place du Trône à la Madeleine, conte un de ses biographes, de Notre-Dame à Montrouge, pas un revendeur, fripier, ferrailleur, étalagiste, qui ne le vît surgir à certaine heure de la semaine. Et ce passant-là s’installait chez chacun d’eux, fouillait de son œil de lynx le moindre objet, le moindre recoin. Lorsqu’un tableautin l’avait frappé, que, de sa loupe, Lacaze s’en était pénétré; que, se levant, il demandait le prix, et le rabaissait toujours de moitié, pour minime fût-il, les marchands ne savaient quelle conduite tenir : mécontenter un visiteur, si fidèlement hebdomadaire, grave imprudence! Lui consentir un prix dérisoire d’une peinture que le fait seul du choix de Lacaze indiquait de qualité, quel dépitement! Ils finissaient toujours par s’incliner devant le chiffre que fixait le collectionneur. »
Celui-ci mettait une sorte de coquetterie à ne pas payer cher les merveilles que son flair avait dénichées. Croirait-on, par exemple, que la Chemise enlevée, de Fragonard, fut payée, par l’heureux fureteur, la somme, invraisemblable, de vingt francs, à un marchand de la place de la Bourse? Par contre, un des tableaux qu’il « poussa » le plus est le fameux Gilles, de Watteau, une des œuvres les plus marquantes du maître valenciennois.
L’histoire de cette toile est assez singulière. On a prétendu, à tort, paraît-il, que Watteau avait
pris pour modèle le curé de Nogent. Quoiqu’il en soit, cette peinture resta ignorée et comme perdue pendant un siècle. Vers 1805, elle était entre les mains d’un marchand de tableaux, du nom de Meunier, qui la conserva dans sa boutique pendant plusieurs années, sans lui trouver d’acquéreur. Afin d’attirer les yeux des chalands, le marchand avait écrit au crayon bleu, sur le fond de la toile* ces deux vers d’une chanson jadis populaire :
Que Pierrot serait content
S’il avait l’art de vous plaire!
Enfin, l’amateur se présenta un jour, et un amateur éclairé : ce n’était autre que M. Denon, Directeur des Musées impériaux, et qui paya royalement le chef-d’œuvre... cent cinquante francs!... Après la mort du Mécène, son neveu le racheta pour six cents francs, et consentit à le céder à un M. de Cypierre, pour douze cents francs. Le docteur Lacaze en devint possesseur plus tard, moyennant seize mille francs. C’est la plus forte somme qu’il ait jamais déboursée pour la satisfaction de ses goûts.
On a dit du docteur Lacaze qu’il fut comme une sorte de personnage d’Hoffmann égaré dans le dixneuvième siècle. C’est bien, en effet, l’idée que nous en avons, d’après le croquis qu’en a tracé Théophile
LE DOCTEUR LOUIS LACAZE
Gautier* qui le rencontrait aux Salons annuels, auxquels il ne manqua jamais.
« M. Lacaze, conte le (prestigieux poète, portait habituellement une longue redingote noire, descendant jusqu’aux talons et boutonnée sur la poitrine; un haut col noir serrait son cou, et des gants de castor noir couvraient ses mains : costume qui tenait à la fois du médecin, du quaker et du prêtre; mais le feu de ses yeux intelligents et l’aménité de son sourire corrigeaient ce que cet aspect aurait pu avoir de triste et de sévère. »
Bien qu’il soit resté, jusqu’à la fin de sa vie, fidèle à la médecine, il ne croyait guère en son pouvoir : « Voyez-vous, disait-il, les médecins n’y connaissent rien; tout ce qu’ils font, c’est pour faire bouillir leur marmite. » Et il citait, pour convaincre ses auditeurs, les deux maladies qu’il jugeait les plus difficiles à combattre : la phtisie et la fièvre typhoïde devant lesquelles notre art restait, alors, à peu près désarmé. Aussi fonda-t-il deux prix, l’un à l’Académie des Sciences, l’autre à l’Académie de Médecine, pour combattre ces deux fléaux.
Mais revenons à la peinture : on est véritablement stupéfait de vpir ce qu’en quelques années seulement, avec un budget relativement modeste, un amateur que servent les circonstances, et aussi un instinct subtil, peut entasser de merveilles.
Le champ de bataille, si l’on peut dire, de Lacaze,
était l’Hôtel Drouot; c’était son second domicile. Il n’était guère de journée qu’il n’y parût, et qu’on ne sollicitât ses conseils. Il les prodiguait libéralement et nul ne s’adressait en vain à son obligeance. Combien se formèrent à son école, qui ne lui en surent aucun gré d’ailleurs.
Qu and il avait fait une trouvaille, il gardait son masque impassible, ne laissant éclater sa joie que rentré au logis, loin des regards importuns. Dès qu’il était seul, le médecin doublant l’artiste et l’amateur, il s’empressait, nous rapporte M. Chennevière, « aux blessures des pauvres errants recueillis, les dégageant de leurs vieux vernis, de leurs crasses séculaires, il les épongeait à la térébenthine. Hygiéniste consommé dans l’art de refaire une santé, de rendre la respiration aux toiles les plus atteintes par le froid ou l’excès de chaleur, par l’humidité, la moisissure des échoppes d’étalagistes. Plusieurs jours, les nouveaux arrivants restaient en observation, leur convalescence surveillée. »
Vint un moment où le docteur Lacaze n’eut plus de place chez lui pour loger ses achats : toute la maison en était encombrée. Provisoirement, on les disposa dans des magasins, des écuries, des remises, jusqu’au jour où notre docteur fit l’acquisition d’un petit hôtel situé au fond de la rue du Cherche-Midi. A l’exception d’un lit, un bureau et deux chaises, dans la chambre à coucher, à part deux
LE DOCTEUR LOUIS LACAZE
canapés répartis dans deux salons, il n’y avait pas d’autre mobilier chez le docteur. L’alcôve même était habitée : au chevet du lit, par un portrait d’homme de Rembrandt; au pied du lit, par le cardinal de Polignac; au fond, par un marché aux poissons, de Snyders. La maison était encombrée de toiles, du vestibule au grenier, et, faute de place, beaucoup d’entre elles étaient entassées contre les murailles, les unes derrière les autres. Lacaze avait coutume de répéter : « Il y a trois sortes de collectionneurs : ceux-ci achètent les tableaux pour les avoir; ceux-là, pour que les autres ne les aient pas; les troisièmes, pour en jouir, ou en faire jouir ». Il se llattait d’appartenir à cette dernière catégorie. « Tous les dimanches, narre un de ses biographes, il tenait galerie ouverte, faisant lui-même les honneurs de sa collection, répétant pour tous ses invités l’histoire de chacune des toiles. Il appelait cela tenir la baguette, et il (la) tenait avec une verve décelant son origine méridionale, avec un inattendu d’expressions et d’admirations qui ne laissaient pas chaque fois de surprendre. »
Au physique, il fallait prendre l’original comme il était : la coquetterie était son moindre souci, et tout confort lui paraissait fastidieux. Il lui arriva, de ce fait, quelques avatars qui, momentanément, troublaient sa quiétude. On conte, entre quelques autres, cette anecdote typique.
Certain jour, on lui annonce pour le 'lendemain la visite d’une grande dame de la cour, ta propre cousine de l’Empereur. La princesse Mathilde s’était montrée désireuse de visiter cette galerie, que gens de lettres et artistes lui avaient vantée à l’envi. Lacaze s’affola : comment recevoir une aussi noble visiteuse dans son taudis où il ne pourrait lui offrir qu’une chaise boiteuse. Un tapissier est aussitôt requis, pour apporter un somptueux fauteuil, aux bras richement capitonnés. La princesse arrive à l’heure indiquée; elle admire les tableaux qui lui sont présentés, mais refuse à maintes reprises d’accepter le siège qui lui est offert. Lacaze, navré, marquait sa déception à un de ses amis : « Dire qu’avec le prix de ce fauteuil, lui disait-il, j’aurais pu acquérir une peinture de plus! »
Quelque temps plus tard, la modestie de notre confrère fut encore mise à une rude épreuve.
Il reçoit une invitation de la princesse Mathilde à se rendre à Saint-Gratien : le costume de soirée était de rigueur. Son habit, qu’il n’avait pas revêtu depuis plusieurs années, sentait terriblement le poivre et le camphre, dans lesquels, en homme soigneux, le concierge du docteur l’avait conservé. Au seuil de sa demeure, Lacaze eut encore une hésitation. « Après tout, se dit-il, ils me prendront comme je suis; s’ils ne veulent plus de moi, eh bien ! ils ne m’inviteront plus. » Mais l’accueil qui