PIED BOT
de Rïbera
LE DOCTEUR LOUIS LACAZE
à un sacrilège : il se plaisait à copier les tableautins de Chardin, « auxquels il ajoutait un plat, un œuf, un fromage, une carotte; les trouvant un peu vides, affirmait-il. »
Une autre de ses faiblesses était de tenir ses avis pour infaillibles : quand il avait décrété que telle peinture était un faux, rien ne pouvait le faire revenir sur son verdict. C’est ainsi qu’il contesta l’authenticité de la fameuse toile de Rembrandt, David jouant de la harpe devant Saiil. Or, ce Rembrandt fut reconnu vrai par des experts notoirement compétents. On a, en revanche, mis en doute certains tableaux de sa collection, entre autres les Murillo et les Velasquez, mais cela prouverait tout au plus que sa bonne foi a été quelquefois surprise, et que le dicton trouve toujours son application : Errare humanum est.
Les méchantes langues ne s’en sont pas tenu là : il s’est trouvé des malveillants pour répandre le bruit que Lacaze fut le type parfait de l’Harpagon, « couchant sur la dure, et déjeunant presque toute sa vie d’un saucisson à l’ail et d’une tasse de café noir, dînant mainte fois à quarante sous. » Ceux qui mettaient ce régime plus que modeste sur le compte d’une sordide avarice, ne surent pas, de son vivant, quel usage il faisait de sa fortune, ni quelle surprise il réservait, après sa mort, à ceux qui l’avaient calomnié sans le connaître.
Son testament fut une révélation.
Louis Lacaze mourut le 28 septembre 1869, âgé de soixante et onze ans. Il eut une fin telle qu’il avait pu la souhaiter. Il était occupé à montrer à des visiteurs le tableau des Trois grâces, de Régnault, et à en détailler devant eux avec sa verve accoutumée, tous les mérites, quand il fut brusquement terrassé par une attaque d’apoplexie; deux jours après, il s’éteignait, sans avoir repris connaissance.
Ce dévot de l’art témoigna jusqu’au bout son exclusif attachement à la religion qu’il n’avait cessé de pratiquer; sa dernière pensée fut pour ses chers tableaux qu’il léguait à notre Musée national, sous la seule condition qu’on leur réserverait une salle portant le nom du donateur. Voici en quels termes étaient formulées ses suprêmes volontés :
« Je lègue au Musée de Paris {sic) toute ma collection de tableaux, telle qu’elle sera à mon décès. J’ai l’espoir qu’on voudra bien leur consacrer une salle. S’il en est que le Musée ne veuille pas accepter, je le prie de les distribuer à plusieurs musées de province. J’excepte, bien entendu, les portraits de ma famille et les autres tableaux que j’ai faits; mes héritiers en feront ce qu’ils voudront. »