‹ Les évadés de la médecineChapitre 18 sur 117 · GUY PATIN · texte numérisé non relu

GUY PATIN

THÉOPHRASTE RENAUDOT

de Montpellier exerçant à Paris, chef du parti de l'antimoine, ami des apothicaires, et favori du pouvoir, un seul de ces titres eût suffi pour le rendre à jamais odieux aux docteurs de La rue de la Bûcherie. Cette alliance, jusque-là inouïe, d’une foule de métiers accessoires avec les fonctions de médecin, renversait, on le conçoit, toutes les idées sur la dignité de la profession. Si d’on repoussait comme indignes ceux qui exerçaient la chirurgie, que devait-ce être d’un industriel tenant boutique ouverte de toute espèce de marchandises ! Cet homme « faisant un trafic et négociation, à vendre des gazettes, à enregistrer des valets, des terres, des maisons, des gardes de malades, à exercer une friperie, prêter argent sur gage, etc. », leur paraissait le plus méprisable des charlatans et le plus dangereux des novateurs. Aussi ne lui épargnaient-ils pas les injures, avec ces raffinements de grossièreté dont les savants d’alors possédaient le secret.

’« Si ce gazetier, écrit Guy Patin, n’était soutenu de d’Eminence, en tant que nebulo hebdomarius, nous lui ferions un procès criminel, au bout duquel il y aurait un tombereau, un bourreau, et tout au moins une 'amende honorable; mais il faut obéir au temps... »

Ceci est bénin, et on trouve plus communément dans les rapports de Renaudot avec la Faculté, les réciproques et amènes qualificatifs de lutum,

sordes, immunditiæ; fou, enragé, parricide, sont monnaie courante. La Faculté de Montpellier entrant en scène, y apporta son lot de gentillesses. Au milieu de ce déluge d’invectives de part et d’autre, Richelieu fit quelques tentatives de conciliation et comme on lui avait dédié un mémoire intitulé : Défense de la Faculté de médecine de Paris contre son calomniateur , il posa à la Faculté cet ultimatum : « Faites mieux que M. Renaudot. »

Peu après, on lisait sur les murs de Paris, l’avis suivant :

« Les doyens et docteurs de la Faculté de médecine font savoir à tous malades et affligés, de quelque maladie que ce soit, qu’ils se pourront trouver à leur collège, rue de la Bûcher i-e, tous les samedis de chaque semaine pour être visités charitablement par les médecins députés à ce faire, lesquels se trouveront audit collège, et ce depuis les dix heures du matin jusqu’à midi, pour leur donner avis et conseil sur leurs maladies, et ordonner remèdes convenables pour leur soulagement. »

C’est ainsi que furent fondées les premières consultations gratuites de la Faculté. Les pauvres, tout au moins, ne perdaient rien à ces scandaleux démêlés.

La mort de Richelieu permit enfin à la Faculté de donner libre cours à ses rancunes. Elle cita Renaudot au Châtelet pour exercice illégal de la

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médecine. Il fut condamné. « Défenses lui sont faites à lui et à ses adhérents et adjoints non médecins

de la Faculté de Paris,

d’exercer ci-après

la méde¬

cine, ni faire aucune conférence, ni consultation, ni assemblée dans le bureau d’adresse ou autres lieux de cette ville et faubourgs de Paris; ni de traiter et panser aucuns malades, sous quelque prétexte que ce soit, à peine contre les contrevenants de cinq cents livres d’amende, au payement de laquelle ils seraient contraints; et en cas d’assemblée, permis aux intimés de faire transporter le premier commissaire du Châtelet en la maison où elle se fera, pour contraindre les contrevenants au payement de la susdite amende. »

Renaudot en appela au Parlement. Après de nombreux incidents de procédure, ce grand procès fut jugé le 1er mars 1644. La circonstance était solennelle et décisive.

En faveur de la Faculté de médecine, intervenait au procès, l’Université de Paris, représentée par son recteur. En faveur de Renaudot comparaissaient : la Faculté de Montpellier, qui venait, pour la première fois, se mesurer en champ clos avec l’Université de Paris; plus, un maréchal de France, plusieurs grands seigneurs, et un nombre considérable d’individus de tout âge et de toutes professions, se qualifiant pauvres, et réclamant à ce titre la continuation légale des consultations charitables;

enfin les deux fils de Renaudot, Isaac et Eusèbe, lesquels, depuis longtemps licenciés, et ayant accompli toutes les formalités requises, demandaient leur admission au doctorat, dont ils demeuraient exclus en haine de leur père.

La Cour condamna Renaudot sur tous les points (1), avec dépens, ordonna la cessation des consultations charitables, la fermeture du Mont-de- Piété, la saisie des hardes qui y seraient trouvées pour être restituées à leurs propriétaires. La Gazette seule et le bureau d’adresse furent respectés, sous la condition que Renaudot présenterait les lettres patentes y relatives. Défense fut faite aux médecins étrangers à Paris d’y exercer leur art. Quant à l’affaire d’Isaac et d’Eusèbe Renaudot, il lut déclaré qu’il y serait fait droit séparément. « Le pauvre diable est bien humilié, écrit aussitôt Guv Patin; il voudrait seulement bien que nous eussions pardonné à ses deux fils, en leur donnant le bonnet après lequel ils attendent, et attendront longtemps encore. »

Ils ne l’obtinrent, en effet, que quatre ans plus tard, et sur un arrêt spécial du Parlement, qui jugea sans doute que la Faculté était assez vengée par la ruine du père.

Ce fut, avant de mourir, la consolation de Renau-

1. Cf., pour plus de détails : M. Raynaud, Les Médecins au temps de Molière .

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dot, de voir ses fils docteurs. Cette ambition dernière, il lui avait tout sacrifié, l’achetant par la perte d’une immense fortune, et par Je chagrin de voir détruites toutes les institutions utiles auxquelles il avait consacré sa vie.

La postérité doit tenir compte de ses efforts, de ses luttes et de ses épreuves à cet homme vraiment remarquable qui, s’il ne fut pas toujours exempt de reproche, eut du moins rincontestable mérite de créer de toutes pièces un organisme puissant de diffusion et tel, que, malgré tous les progrès, nous l’avons à peine perfectionné.

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