Eloge de Lémery
BUYLB
DENIS PAPIN
« le docteur Lémery célèbre chimiste, fut troublé à cause de sa religion ». Les considérations religieuses semblent donc avoir été étrangères à l'expatriation de Denis Papin. Ce qui est, en tout cas, certain, c'est que Papin n’eut pas lieu de regretter d’avoir quitté la France, car il fut accueilli à Londres, par les personnages les plus qualifiés au point de vue scientifique, avec la plus manifeste sympathie pour sa personne et l’estime la plus flatteuse pour ses mérites.
Boyle, surtout, le reçut avec un empressement qu’explique la similitude de leurs goûts et de leurs occupations ordinaires. Il a conté dans quelles circonstances il fut mis en rapport avec notre illustre compatriote, et son récit offre toutes les marques de la sincérité.
« Il arriva heureusement, relate Boyle, qu’un certain traité en français, petit de volume mais très ingénieux, contenant plusieurs expériences sur la conservation des fruits et autres points de diverse nature, me fut remis par M. Papin, qui avait joint ses efforts à ceux de l’éminent M. Christian Huggens (sic) pour faire les dites expériences... J'ap¬
pris qu’il n'était arrivé de France en Angleterre que depuis peu de temps dans l’espoir d’y trouver un lieu qui fût convenable à l’exercice de son talent, et qu’en attendant, il voulait consacrer ses soins à quelques expériences de physique. Sur ce, je résolus
de satisfaire à mes frais sa curiosité et la mienne en même temps.
« M’étant aperçu que la pompe pneumatique dont il se servait était de son invention et son propre ouvrage, et qu’il ta manœuvrait plus aisément que ta mienne, je lui laissai la liberté de l’employer de préférence, parce qu’il savait très bien la faire jouer et qu’il n’avait besoin de personne pour la réparer, s’il survenait un dérangement... Ma confiance en lui fut justifiée par son habileté et son activité, car certaines de nos expériences sortirent de son imagination seule. Plusieurs des machines dont nous faisions usage, particulièrement la double-pompe et le fusil à vent, étaient aussi de son invention et, en partie, fabriqués de sa main (1). »
Si nous avons souligné ce dernier membre de phrase, c’est qu’il atteste que, contrairement à ce que des écrivains anglais ont prétendu, Papin était capable d’exécuter ce qu’il concevait, tout comme Watt et Newcomen, qu’on lui a parfois opposés.
Il travailla aux côtés de Boyle durant trois ans (1676-1679), et c’est sur la recommandation de celui-ci que Papin fut reçu membre titulaire de la Société Royale, puis nommé « curateur aux expériences », fonction qui l’obligeait à produire une
1. The Works of the lion. R. Boyle. Londres^ 1C82, t. I, 505 et suiv.
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DENIS PAPIN
expérience nouvelle à chaque réunion de cette société. Boyle, alors âgé de plus de cinquante ans et fatigué, en outre, par une infirmité douloureuse, la pierre, se déchargeait de plus en plus de sa besogne sur son précieux collaborateur, dont les connaissances et l’application remplissaient le vénéré maître d’admiration pour son disciple.
Jaloux de justifier l’intérêt qu’on lui portait, Papin dédiait, le 26 janvier 1681, à ses collègues de la Société Royale qui, disait-il dans sa dédicace, « travaillent à augmenter les commodités de la vie et à perfectionner la science naturelle », son nouveau Digesteur, A New Digester, dont une édition française, plus complète, paraissait ultérieurement à Amsterdam, sous le titre de : « La manière d’amolir les os et de faire cuire toutes sortes de viandes en fort peu de temps, et à peu de frais, avec une description de la machine dont il se faut servir pour cet effet, ses proprietez et ses usages, confirmez par plusieurs expériences» (1).
Dans la première édition, qui est de 1682, Papin se qualifie simplement de docteur en médecine; dans celle de 1688, il accompagne ce qualificatif de celui de membre de la Société Royale de Londres, bien qu’il appartînt à cette Société depuis 1680.
Le Digesteur de Papin n’est autre que la marmite
1. A Amsterdam, chez Henry Desbordes, dans le Kalver- Straat, près le Dam. MDCLXXXVIII.
autoclave, la machine à préparer la viande, à réduire les os en gelée, etc., bien connue sous le nom de marmite de Papin.
L’annonce de cet appareil avait produit une sensation profonde dans le public, autant qu’à la Cour. Charles II manifesta le désir d’en avoir un pour son laboratoire particulier (1). Leibnitz s’en déclarait émerveillé, et un des amis du philosophe lui mandait avoir mangé un pâté de pigeonneaux préparé par le Digesteur et qu’il avait trouvé excellent (2). Doit-on voir là une preuve que Papin ait fait œuvre de cuisinier? La question mérite d’être examinée de plus près.
Et d’abord, le nom de « Nouveau » Digesteur indique clairement que Papin n’était pas le premier qui eût recherché « un instrument ou moyen artificiel propre à dissoudre les mets hors de l’estomac, suivant une voie analogue à celle de la digestion ». On connaît, en effet, deux inventions plus anciennes de Digesteurs, qui ont été décrites sommairement dans un dictionnaire encyclopédique paru en 1728. L’un des inventeurs faisait mijoter sa viande dans une préparation contenant de l’esprit de soufre, de l’es-
1. « Sa Majesté le Roy Charles second, de glorieuse mémoire, me commanda de luy en faire un pour son laboratoire de Whitehall. » Continuation du Digesteur. I.
2. Opéra, t. I, p. 165, éd. in-4°, 1768 (citation de La Saussaye, 100, note 3).
DENIS PA PIN
prit de corne de cerf, du chyle d’un chien, et de la salive de cet animal; l’autre employait de l’huile de térébenthine avec de l’huile de vitriol; mais, convenait l’auteur de l’article, « le plus célèbre de tous les digesteurs, celui dont les effets ont le plus de rapport avec les opérations de l’estomac, est celui de Papin. »
D’après le rapport fait à la Société Royale, « en mettant cette machine sur quelques charbons allumés, ou même en l’exposant simplement à la chaleur d’un petit feu de lampe, la viande, au bout de six ou huit minutes, se trouvait réduite en une pulpe, ou plutôt en un liquide parfait. En poussant un peu le feu, ou seulement en le laissant agir quelques minutes de plus, les os durs se transformaient en pulpe ou en gelée ».
Le digesteur décrit, en 1681, par Papin, se composait d’un cylindre creux, en verre ou en métal; ce récipient était fixé à vis dans un châssis, puis logé en deux autres cylindres métalliques, maintenus bout à bout par une barre de fer, également vissée, de manière à intercepter toute communication avec l’air extérieur.
Animé de cet esprit d’équité qui lui avait fait restituer à Huyghens l’initiative de ses Nouvelles expériences du vuide, Papin reconnaît loyalement que c’est à Boyle qu’il doit l’idée première de la marmite à vis; mais, ajoute-t-il ingénument,
« comme ce livre-là est latin, et qu’il ne donne ny la description de notre machine, ny la manière de s’en servir seurement, j’ay cru qu’il seroit à propos d’en faire un petit traité à part, pour l’usage des pères de famille et des artisans ».
Le collaborateur de Boyle se proposait, dans le principe, de perfectionner un vulgaire ustensile de cuisine, la marmite; mais, comme l’a bien marqué son plus érudit biographe (1), il lui arriva, ce qui arrive à nombre d’inventeurs, de trouver plus qu’il ne cherchait. « Le secret de maîtriser la vapeur se découvrit à son génie. »
Au début, Papin avait offert au gouvernement anglais d’utiliser sa marmite pour les hôpitaux; mais on avait tourné en ridicule sa machine et sés produits. Les membres de la Société Royale n’en voulurent pas moins faire eux-mêmes l’expérience de la valeur culinaire du Digesteur de Papin. Ce fut l’occasion d’un souper, que l’un des convives ne manqua pas de mentionner dans son Journal (2), et qui donna lieu à un rapport des plus favorables sur les qualités alimentaires de l’appareil; mais il n’ÿ
1. L. de La Saussaye, La Vie et les Ouvrages de Denis^ Lapin, 105. Pour la biographie de Papin, on peut consulter, outre les références citées au cours de ce travail, VEloge historique de Denis Papin , de Blois, par le Dr Ducoux, (Paris, 1838), et Denis Papin de Blois, conférence, par Paul de Félice; Blois, 1879.