‹ Les évadés de la médecineChapitre 55 sur 117 · LOCKE · texte numérisé non relu

LOCKE

De ces trois Anglais, transfuges de la médecine, ou mieux « médecins ignorés » pour la plupart des lecteurs, le plus connu en France, — presque aussi populaire de ce côté-ci du détroit que dans son pays natal — , est certainement Goldsmith.

Ses ouvrages sont classiques dans nos écoles et ses biographes nombreux. Aussi n’est-ce qu’à titre d’indication que nous désirons esquisser ici la première partie de sa vie, l’avant-propos, dirions-nous de sa carrière littéraire.

Le futur auteur du Vicaire de Wakefield hésita longtemps sur .l’orientation à donner à l’application de ses facultés. Disposé tout d’abord, sur les instances de ses proches, à entrer dans les ordres, il n’est pas accepté par ses supérieurs qui se refusent à le reconnaître pourvu de la foi.

Décidant alors d’aller prendre ses inscriptions d’étudiant à Londres, il part, mais il a la malencontreuse idée de s’arrêter à Dublin; il s’y laisse

dérober, ou peut-être y dépense-t-il, la somme entière dont il est porteur et le voilà obligé de retourner à pied au village natal. Un oncle, qui lui sert de tuteur, pardonne à l’enfant prodigue et l’envoie, cette fois, étudier la médecine à Edimbourg.

Arrivé, en 1752, dans la capitale de l’Ecosse, Goldsmith y suivit les cours pendant deux années.

C’est à cette époque qu’il écrivait à un de ses amis une curieuse lettre, dans laquelle il lui communiquait ses impressions sur la capitale de l’Ecosse. Voici un passage de cette épître peu connue, où déjà se décèle la causticité et l’acuité d’observation de l’auteur du Vicaire de W akefield :

« Ici, les hommes ont en général les pommettes des joues proéminentes et le teint hâlé; ils sont maigres, actifs, et grands amateurs de danse. Puisque j’en suis sur ce chapitre, il faut que je vous parle des bals, qui sont très fréquents. Quand un étranger entre dans un salon, il voit d’un côté toutes les dames tristement assises ensemble, et faisant bande à part; de l’autre côté, au bout de l’appartement, se tiennent leurs pensifs cavaliers, c’est-à-dire ceux qui prétendent à l’être; — il n’y a pas plus de communication entre les deux sexes qu’entre deux camps ennemis. A la vérité, les dames se permettent quelques œillades, et les messieurs quelques soupirs; mais tout rapport plus intime est interdit. Enfin, pour mettre un terme aux hostilités, la dame patronesse, intendante, ou comme il vous plaira l’appeler, désigne un monsieur et une demoiselle pour marcher un menuet; ce qu’ils exécutent avec une solennité qui tient du désespoir. Après que cinq ou six couples ont ainsi jeté et relevé le gant, tous se rangent pour la contredanse, chaque danseur pourvu d’une

GOLDSMITH, ARBUTHNOT, LOCKE

danseuse, toujours par la susdite dame patronesse. De cette façon, ils dansent beaucoup sans souffler mot, et la soirée se termine à la satisfaction générale. J’ai dit à un gentilhomme écossais que ce silencieux plaisir ressemblait à l’antique procession des matrones romaines en l’honneur de Cérès; à quoi il m’a répondu pour ma peine (et je crois qu’il avait raison), que j’étais un grand pédant.

« Puisque j’ai nommé les dames, je déclare, pour vous montrer combien j’aime l’Ecosse et tout ce qui tient à un si charmant pays; je déclare, dis-je (et permis à qui me démentira de me casser la tête), que les Ecossaises sont dix mille fois plus belles et plus civilisées que les Irlandaises. Je vois d’ici vos sœurs Betty et Peg'gy se récrier sur ma partialité; mais dites-leur tout platement que je me soucie de leur peau blanche, de leurs beaux yeux, de leur esprit, de... comme d’une pomme de terre. J’avance et soutiens, envers et contre tous, que les dames écossaises sont sans égales; et la preuve, c’est qu’elles-mêmes le disent... »

D’Edimbourg, notre étudiant se rend à Leyde, qu’il quitta au bout de quelques mois, pour faire son tour d’Europe.

Ce fut une véritable odyssée; sans un sou vaillant, le jeune étudiant dut gagner son pain et son gîte, en chantant, dans les auberges ou sur les chemins, de vieilles chansons irlandaises, qu’il accompagnait de quelques airs de flûte. C’est au cours de ce voyage qu’il dut prendre son grade de docteur, probablement à Padoue.

Après la mort de son oncle, il revient à Londres, et entre comme répétiteur dans une école; puis il

s’engage, en qualité d’élève apprenti, chez un apothicaire (1).

Un camarade obligeant lui ayant avancé des fonds, il se risque à exercer la médecine.

Sur ces entrefaites, on lui offre une place de médecin dans les factoreries de l’Inde, sur la côte de Coromandel.

Quelques biographes ont prétendu qu’il ne put subir l’examen, exigé pour cette fonction, devant le Collège des Chirurgiens. D’autres disent qu’il obtint la place, mais qu’il dut publier son Essai sur l’état actuel de la littérature , pour subvenir aux frais du voyage. Quoi qu’il en soit, il abandonna vite ses premiers projets, et nous le voyons bientôt collaborer à divers recueils littéraires, écrire des opuscules, publier nombre de travaux, jusqu’au jour où son poème The Traveller, et surtout son roman le Vicaire de Wakefield, si souvent réimprimé, accusent définitivement ses préférences littéraires.

Arbuthnot, moins connu en France, fut un de ces esprits privilégiés qui peuvent s’appliquer aux connaissances les plus diverses : il put faire mar-

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