‹ Les évadés de la médecineChapitre 66 sur 117 · P. Triaire, Dominique Larrey · texte numérisé non relu

P. Triaire, Dominique Larrey

DAUBENTON, LAMARCK, BERTHOLLET

De toutes parts, des hommages furent rendus à l’illustre savant, par tout ce que la France comptait de célébrités scientifiques; Chaptal, Thénard, Gay- Lussac, Cuvier, Chevreul furent les organes aussi

éloquents qu’autorisés, de la douleur et des regrets causés par cette perte irréparable.

LAÉRONAUTE PILATRE DE ROZIER TRANSFUGE DE LA MÉDECINE ET DE LA PHARMACIE

Encore un des nôtres qui, sans être absolument oublié, est rarement cité dans les hommages rendus aux pionniers de la navigation aérienne. Pilatre de Rozier fut, cependant, avec les frères Montgolfier, les physiciens Blanchard, Charles, Robert, etc., un des tout premiers à entreprendre des voyages aérostatiques, avec des moyens encore bien imparfaits, et d’autant plus périlleux.

R ne nous appartient pas de parler ici de l’aéronaute, c’est sous un autre aspect que nous désirons faire connaître notre personnage.

Le père de Pilâtre de Rozier, Mathurin Pilastre, qui avait reçu de ses camarades le surnom de Rosier, pendant qu’il servait dans le régiment de Picardie, avait connu, étant au service, un certain M. Viollet, qui s’intéressa aux enfants de son ami et, plus particulièrement, au fils de Mathurin Pilastre, Jean-François.

Jusqu’à l’âge de seize ans, celui-ci, étourdi, dissipé, turbulent, n’ayant fait montre d’aucune aptitude spéciale, son protecteur l’orienta d’autorité vers les cours de l’hôpital militaire. « Une excessive sensibilité, nous apprend le Dr Emile Bégin, un de ses biographes, le détourna des dissections anatomiques. » Obligé de renoncer à la médecine, il se tourna vers la pharmacie. Un apothicaire de Metz consentit à le prendre comme apprenti, moyennant la somme de six cents livres, « prix ordinaire pour un apprentissage de trois années ».

Il acquit rapidement des connaissances assez étendues en chimie et en histoire naturelle; il forma même un herbier et un cabinet de géologie, conservé dans sa famille comme reliques particulièrement chères.

A vingt ans, il partit pour Paris, dans le dessein d’y conquérir la renommée, que seule, pensait-il, la capitale pouvait lui dispenser. Précédé de puissantes recommandations, il se présenta chez le médecin Antoine Louis, alors secrétaire de l’Académie de Chirurgie, puis chez le chimiste Fourcroy, qui, tous deux, rengagèrent à poursuivre ses études. Il entra donc chez le célèbre apothicaire Mitouart, en qualité d’élève. Celui-ci, outre le logement et la table, lui donnait deux écus de six livres par mois. Il resta un an chez le brave pharmacien, qui lui témoignait une sollicitude quasi paternelle; au bout de ce

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COMPTE D’APOTHICAIRE AUTOGRAPHE DE MITOUART ( Fac-similé , collection de l’auteur )

temps, il abandonnait à tout jamais le laboratoire, pour entrer dans l’industrie.

« Ce fut alors qu’il fabriqua des tentes pour l’armée; qu’il entra en association avec le sieur Jacquin, secrétaire de la municipalité, pour l’application d’un système de désinfection des fosses d’aisance, et qu’il simplifia certaines opérations chimiques, de manière à les rendre moins dispendieuses. Son mode de préparation du phosphore, dit Bégin, lui eût même acquis promptement la fortune, s’il en avait fait un secret, mais il aima mieux le mettre dans le domaine public. »

A l’âge de vingt-quatre ans, Pilâtre se mit à donner, au Marais, des leçons de physique, qu’il sut rendre assez attrayantes pour y attirer un grand concours d’auditeurs et surtout d’auditrices, toujours empressées, à la fin de l’avant-dernier siècle, à tous les cours scientifiques.

La réputation du jeune physicien ne tarda pas à dépasser l’enceinte de la capitale; instruit de ses talents, le prince de Limbourg voulut se l’attacher comme professeur de chimie. Pilâtre accepta les brillantes propositions qui lui étaient faites; mais après un séjour de quelques mois en pays étranger, il regagnait Paris et y reprenait ses occupations.

Il montrait tant de zèle et d’ardeur au travail qu’il tomba malade au point d’inspirer de sérieuses inquiétudes. Le régime végétarien lui parut avoir

A. -F. FOURCROI

l’aÉRONAUTE PILATRE DE ROZIER

contribué, plus que tout autre remède à sa guérison et il y resta, depuis lors, fidèle.

Nous le retrouvons, en 1780, professeur de physique et de chimie à Reims, où il ne séjourna que quelques mois. De retour à Paris, il collabore au Journal de physique de l’Abbé Rozier : de novembre 1780 à décembre 1783, ce recueil contient le fruit de ses études et de ses réflexions sur les sujets les plus divers : le phosphore, l’électricité, la cause de la foudre; la description d’un fourneau propre à toutes les opérations de chimie et de physique; l’analyse de la couleur appelée prune de monsieur {sic), etc...

Attaché comme secrétaire au cabinet de Madame, encouragé par les bonnes dispositions que lui témoignait Monsieur, frère du roi, Pilâtre en profita pour fonder une sorte d’institut ou Athénée, destiné à établir un lien entre tous les hommes s’occupant de sciences : ainsi fut créé le Musée qui constituait une véritable innovation.

Grâce au talent, à l’activité de Pilâtre et des collaborateurs dont il avait su s’entourer, le Musée rencontra, tant auprès de « l’homme titré » que du « citoyen Dbscur », une faveur que son fondateur lui-même n’aurait jamais osé espérer telle. « Chacun voulut s’inscrire dans une société qui réunissait les avantages des Académies, sans en avoir le pédantisme. »

Nous ne suivons pas plus avant Pilâtre de Rozier dans sa carrière scientifique, trop tôt brisée : nous en avons dit assez, pour montrer qu’il a préludé à ses expériences aérostatiques par des connaissances physiques très approfondies.

On sait que Pilâtre trouva une mort prématurée — il avait vingt-neuf ans — au cours d’un essai de traversée de la Manche en ballon.

A une époque où l’aviation joue un rôle de jour en jour plus considérable, il nous paraît juste de rendre hommage aux précurseurs qui ont préparé la voie aux héros de l’air; et ce n’est pas sans fierté que nous revendiquons pour un des nôtres l’illustre aéronaute. C’est une particularité qui, sans être tout à fait inconnue, est assez généralement ignorée pour garder aux yeux <du plus grand nombre, l’importance d’une révélation.

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