J.-B. SALLE
LE CONVENTIONNEL J .-B. SALLE
la résistance. Salle se rendit d’abord à Evreux, puis à Caen; de là, il se dirigea sur Dinan, poursuivi, traqué comme une bête fauve, réduit à se cacher tantôt dans une grange, tantôt dans les bois, parfois même dans une mare!
Après des péripéties sans nombre. Salle, avec huit de ses collègues, arrive à Quimper; ilà, une barque les emmène tous sans incident jusqu’au bec d’Ambez. Guadet, qui avait pris la mer à Brest, les rejoignait peu après.
Le 27 septembre, dans la soirée, les fugitifs frappaient à la porte du père de Guadet, qui habitait une maison en rase campagne, près de Saint- Emilion. Ne s’y sentant pas en sûreté, ils errèrent autour de la ville, cherchant un abri où reposer leur infortune. Salle et Guadet trouvèrent asile chez une tante de ce dernier, Mme Bouquey, où ils furent bientôt rejoints par Barbaroux, Buzot et Pétion. La prudence les incita à quitter leur refuge et à se séparer. Tandis que trois d’entre eux se dirigeaient vers les Landes, Salle, en compagnie de Louvet et de Guadet, gagnait les carrières de Saint-Emilion. Mais leur vie errante ne devait pas se terminer là : Louvet, malade, las d’errer, bravant le danger, retournait à Paris; Barbaroux, Buzot et Pétion reprenaient le chemin de l’hospitalière maison de la sœur du père Guadet, ce dernier offrant de nouveau asile à son fils et à Salle.
Les proscrits étaient dans le plus absolu dénûment. « Salle est encore moins fortuné que nous, écrit Buzot dans ses Mémoires ; il a laissé les trois cents livres qu’il possédait dans une ville de Bretagne où un pieux ecclésiastique voulut bien les garder. A Quimper, il manquait de tout; un ami lui prêta quelques assignats, dont il lui reste à peu près quatre-vingts livres, avec un mauvais habit et une culotte tombant -de vétusté, qu’il recouvre d’un pantalon de grosse -toile grise. »
C’est dans le galetas de Saint-Emilion que J. -B. Salle composa sa tragédie, en cinq actes, sur Charlotte Corday (1). «Salle avait vu se dérouler devant lui toute la Révolution; il avait vu à l’œuvre tous les hommes de cette époque. Membre de l’Assemblée constituante et de la Convention, il avait pu étudier dans leur carrière publique tous ceux qu’il met en scène : Robespierre, Danton,
1. Le drame de Charlotte Corday doit être, de l’avis de Guadet, « considéré moins peut-être comme une œuvre littéraire que comme un écrit historique ». C’est également l’avis de Barbaroux, qui, dans une lettre adressée à son ami Salle, lettre toute relative à sa pièce, écrit cette phrase caractéristique : « La tragédie est l’histoire en action, et l’historien ne doit pas oublier des circonstances aussi essentielles. » Barbaroux, dans le document que nous devons à la sagacité de M. Moreau- Chaslon, fait, du reste, sous la forme la moins apprêtée, la critique la plus raisonnée, la plus impartiale de la pièce de J. -B. Salle. Le drame de Salle avait, au moins, le mérite d’être un drame vécu, et c’est une qualité qui en vaut bien d’autres.