LE DOCTEUR VÉRON AYANT RENONCÉ A LA POLITIQUE
Caricature de Daumier ( Charivari )
LE DOCTEUR VÉRON
est le père incontesté de la réclame pharmaceutique et industrielle.
Lui, dont l’existence fut longtemps un problème, il se vit tout à coup entouré du confort et des jouissances de toute sorte d’une vie de luxe : il pouvait désormais satisfaire ses goûts Les plus dispendieux. On doit, d’ailleurs, lui rendre cette justice qu’il sut faire un emploi intelligent de sa fortune et un choix judicieux des hommes appelés à devenir ses collaborateurs.
Il avait d’abord été attaché à des feuilles plus ou moins obscures, la Quotidienne, le Messager des Chambres, avant de prendre la direction de la Revue de Paris, où il eut des rédacteurs qui s’appelaient Balzac, Sainte-Beuve, Alexandre Dumas, Mérimée, Eugène Sue, George Sand, Nodier, Scribe, Gozlan, Victor Hugo...
Le jour où il prit possession du fauteuil directorial de la nouvelle revue, il acheta deux jolis chevaux, un coupé et un phaéton, et partit, dans cet équipage, à la conquête de l’esprit français. Il a raconté, en termes non dépourvus d’humour, ses pérégrinations.
Dans mes courses littéraires du matin, conte-t-il, tantôt je surprenais Victor Hugo, le cou entouré de fourrures, très chaudement empaqueté, comme un homme qui vient de passer la nuit à écrire les beaux vers des Orientales; tantôt prenant à côté de sa femme et au milieu de ses enfants un déjeuner matinal.
Je me suis souvent prêté aux jeux des jeunes Charles et Victor Hugo (1) dont la plume de vingt ans devait plus tard, dans l 'Evénement, combattre à outrance la politique que je soutenais avec conviction dans le Constiîiiiionneh
Nous ne saurions aussi bien dire qu’un poète, ce qu’était cette nouvelle création d’un cerveau toujours en gésine.
Le Constitutionnel, écrivait Lamartine, est un journal qu’on ne peut pas dédaigner. Il a des millions de lecteurs... Son inspirateur est un homme qui a caché longtemps son esprit pénétrant sous le goût et sous l’aptitude des choses légères : magister eleg antiarum, comme on disait à Rome; un Atticus parisien; un Saint-Evremond de la bourgeoisie; puis qui, tout à coup, s’est mis à jouer avec la politique, comme on joue avec les dés sur un tapis vert, et qui s’est trouvé à ce jeu aussi adroit, aussi habile et aussi heureux qu’à tout autre; puis, qui a ramassé une plume et qui a écrit aussi bien et mieux qu’un autre, en chiffonnant le papier et en badinant avec ses lecteurs. Cet homme de tête a groupé autour de lui plusieurs écrivains de talent exercé, d’audace mesurée, et quelquefois de paradoxe intrépide, pour étudier très fortement les affaires, manier les opinions et distraire l’ennui, cet ennui commun de tous les partis... La République n’a rien produit de mieux dans la presse quotidienne. C’est un clan d’hommes d’esprit, campés sur le boulevard ou dans la rue de Rivoli, et regardant passer la Révolution, les hommes et les choses, avec un sourire d’amateur et une lorgnette d’opéra.
Cette lettre de Lamartine qui parut dans le journal Le Pays du 27 avril 1851, évoque, par l’allusion
1. C’était, en réalité, François- Victor que s’appelait ce fils du poète.