Ch. Monselet, Petits Mémoires littéraires. Paris
Une autre fois, le vieux Vestris, répétiteur de la
danse, s’étant aperçu que son directeur manifestait du goût pour une de ses élèves, accourt discrètement vers lui et lui souffle à l’oreille : « Elle est là, sans sa mère! »
Voici, par ailleurs, un croquis tracé de visu par l’inénarrable docteur : « Les uns — il s’agit des habitués de l’Opéra — sont les amis de toutes ces dames, les embrassent toutes en père de famille ou en frère : de là, des groupes pittoresques et assez osés {sic). Là, un monsieur tient par la taille deux figurantes, une sous chaque bras; plus loin, un autre en a une sur chaque genou. Honni soit qui mal y pense ! Ces bons papas du corps de ballet comblent ces demoiselles de bonbons et de petits présents et paient souvent leurs leçons particulières. » Et pour un peu, il bénirait les groupes !
Quand le docteur Véron montait l’escalier des coulisses, il lui arrivait de rencontrer de petites danseuses. Alors, il les prenait plus bas que la taille, et d’une voix un peu épaisse, il leur disait : « Est-ce que nous n’aurons pas l’honneur de voir ce soir madame votre mère ! »
Ce dilettante de l’égoïsme était pourtant capable d’un bon mouvement; encore fallait-il qu’on l’eût fait sourire. Notre ami Paul Ginisty a conté, à cet égard, une anecdote significative.
Véron accorde, un jour, audience à un figurant
LE DOCTEUR VÉRON
qui, dans la journée, était un modeste marchand de parapluies.
« Monsieur, lui dit le figurant, savez-vous ce que c’est que d’aimer sa femme, quand elle est jeune et jolie, et concevez-vous le chagrin qu’on peut éprouver à constater qu’elle ne vous aime plus?
— C’est pour cela que vous avez demandé à me voir?
— Pas pour autre chose, car vous tenez mon sort entre vos mains.
— Gomment! Je puis vous rendre l’amour de votre femme? Et par quel moyen?
— Monsieur le directeur, le chef de la figuration ne m’a confié que le rôle d’un obscur homme du peuple... Mais si ma femme m’apercevait sur la scène dans un costume avantageux, je suis persuadé qu’elle en subirait le prestige et qu’elle me rendrait son ancienne tendresse...
— Eh bien ! mon ami, soyez heureux, fit le docteur Véron; vous paraîtrez demain, dans la Juive, sous les riches habits du légat du pape — et à cheval ! »
Le figurant remercia le docteur avec effusion, et peu après il lui écrivait qu’il était redevenu, grâce à lui, le plus heureux des époux.
« Qu’on dise encore, ajoutait Véron en contant cette aventure, qu’à l’Opéra je n’ai pas eu souci de la moralité... Je réconciliais les ménages! »
Dans un vaudeville de la première manière de Scribe, se trouve ce couplet :
Quoique docteur, j'aime la chromatique, J’aurais été fort sur le violon ;
La médecine est sœur de la musique,
Car Escutape est le fils d’Apollon.
Un médecin doit aimer la musique,
Car Esculape est le pis d’Apollon.
Le docteur Véron avait démontré, par son propre exemple, l’alliance nécessaire de Ces deux arts. A peine installé directeur de l’Opéra, il s’y montra aussi avisé comme administrateur que comme médecin.
Un de ses premiers soins fut de créer un service médical de théâtre, assisté, dans les circonstances qui l’exigeraient, d’une sorte de corps consultatif, composé d’éminentes personnalités du corps médical, qui se nommaient alors Hippolyte Royer-Collard, Pariset, Pasquief, Blache et Andra!.
Les médecins de l’Opéra étaient de semaine à tour de rôle. Celui qui était de semaine se rendait tous les matins à P administration ; là, on lui donnait le nom et l’adresse des artistes qui étaient ou se disaient malades. Si le rapport médical constatait la réalité de la maladie, l’artiste restait ou ne restait pas dans son lit, se soignait ou ne se soi-