‹ Les évadés de la médecineChapitre 87 sur 117 · Mémoires, t. IV · texte numérisé non relu

Mémoires, t. IV

Ugente, c’était Mlle Rachel; elle disait, pour son premier début, le rôle de Camille dans Horace .

Au mois d’octobre suivant, le docteur donnait une sorte de garden-party, avec bal, où il avait convié ses anciennes pensionnaires de l’Opéra. Un des amis de Véron se chargea d’amener Rachel, Samson, son professeur, et Mme Félix, la mère de l’actrice. La jeune tragédienne était vêtue de blanc : pas une fleur, pas un bijou. Hermione ne dansa pas, mais elle fit la meilleure impression tant sa physionomie était ce jour-là gracieuse et avenante. Ce fut bientôt une mode et un luxe d’avoir dans son salon la jolie débutante. Il n’y avait pas de réunion, de fête littéraire, à l’Abbaye-aux- Bois, chez Mme Récamier ou ailleurs, sans que Rachel en constituât la principale attraction.

On s’est étonné qu’un homme d’un physique aussi ingrat que Véron, qui avait été un jour baptisé le prince de Galles, à cause des humeurs froides qu’il dissimulait, prétendait-on, dans son immense cravate, on s’est étonné, disons-nous, que cet homme gros et laid, ce « Trimalcion obèse et malsain », cet « Amphitryon de la décadence », ait pu être distingué, choisi par une actrice aussi choyée, aussi courtisée que Rachel. C’est qu’il pouvait beaucoup « pour son avenir de théâtre », et cela explique bien des complaisances. Mais ne fouillons pas plus avant les arcanes du cœur

LE DOCTEUR VÉRON

humain, si tant est que le cœur... Envisageons plutôt notre homme sous un aspect qui soit de nature à lui ramener la sympathie.

L’anecdote que nous allons relater se fixe à la date du 17 avril 1856.

Un personnage ayant conservé l’anonymat avait chargé le docteur Véron, qui se prétendait son mandataire, de remettre au comité de la Société des Gens de Lettres une somme de 10.000 francs pour être employée à ouvrir un concours littéraire sur quatre sujets de genre différent, et à délivrer des prix parmi plus de cinq cents pièces envoyées. Un jury, choisi parmi les célébrités littéraires, avait été constitué, présidé par Prosper Mérimée, sénateur et membre de P Académie française. Le docteur Véron, le deus ex machina , s’était modestement placé au dernier rang de cette assistance d’élite. Le lendemain de la fête, le docteur annonçait qu'il était chargé de déposer de nouveau 10.000 francs sur le bureau du comité de la Société des Gens de Lettres, pour maintenir le concours l’année suivante.

Autre trait de bienfaisance à son actif. On allait vendre à l’Hôtel Drouot le mobilier d’un jeune peintre qui n’avait pu payer à échéance un billet de 300 francs, ce qui rendait exigibles trois autres effets non échus, formant ensemble la somme de 1.200 francs, le tout au profit d’un fournisseur de

toiles et de couleurs et d’un doreur de cadres.

La vente commence par un vieux tabouret recouvert de velours d’Utrecht jadis vert.

« A trois francs ! clame le commissaire-priseur.

— Trois cents francs ! » jette une voix dans l’auditoire.

L’enchère n’étant pas couverte, la même voix reprend : A douze cents francs! Et l’objet lui est adjugé. Le nom de racheteur mystérieux, vous l’avez deviné : c’était le docteur Véron.

Il y a eu, pour tout dire, deux Véron : celui de la légende et celui de la réalité.

Celui de la légende, nous l’avons fait connaître; nous n’ajouterons que quelques coups de crayon pour compléter son portrait, sans garantir qu’il soit tout à fait ressemblant.

Véron a eu cet honneur, ou cette mauvaise fortune, d’être pendant des années la cible, la « tête de Turc », sur laquelle s’exercèrent grands et petits folliculaires. Comme modèle d’éreintement systématique, nous mettons sous vos yeux cette page d’un mémorialiste (1) d’ordinaire mieux inspiré :

Ce personnage — il s’agit de notre docteur — était haut en couleurs, figure mafflée, à peine un nez, écrouelleux, le col enfoncé dans les replis d’une étoffe qui protégeait sa maladie et la cachait : le ventre arrondi et pointu de bonne heure; l’œil rond, brillant, scintillant

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