‹ Les Évangiles apocryphesChapitre 204 sur 211 · LIVRE D'ÉNOCH · texte numérisé non relu

LIVRE D'ÉNOCH

C'est ici le lieu de parler avec quelques détails de l'ouvrage le plus considérable qui figure au nombre des livres apocryphes de l'ancien Testament.

Le Livre d'Enoch a joui depuis une époque fort reculée d'une haute célébrité. La citation qu'en a faite l'apôtre saint Jude , dans son épître, a grandement contribué à attirer sur (ui l'attention des érudits. Voici les paroles de l'apôtre. « Prophetavit autem de his septimus ab Adam Enoch , dicens : Ecce venit Dominus in sanctis millibus suis , facere judicium contra omnes , et arguere omnes impios de omnibus operibus impietatis eorum quibus impie egerunt , et

de omnibus duris quae locuti sunt contra eum.pcccatores inipii. » C'est à leur égard qu'a prophétisé Éiioch , le septième depuis Adam , disant : Voici le Seigneur qui va venir avec une multitude innombrable de ses saints, pour exercer son jugement sur les hommes et pour convaincre tous les impies de toutes les actions et impiété* qu'ils ont commises et de toutes les paroles injurieuses que ces pécheurs endurcis ont proférées contre lui.» Un auteur grec du VIIIe siècle, George Syncelle, en avait rapporté dans sa Chronographië un long passage ; Grabe dans son Specilegium Pair uni (Oxford, 171&), et Fabricius en avaient recueilli tous les fragments qu'ils avaient pu rencontrer , et d'après eux, Sondmarck et Piezel avaient publié en 1769 une dissertation de iibro Henocki prophetico et de prophetia Henochi , mais l'ouvrage ne fut bien connu que lorsque le célèbre voyageur Bruce en eut rapporté de l'Abyssinie trois manuscrite ; il céda l'un d'eux à la Bibliothèque du Roi, et un illustre orientaliste, M. Silvestre de Sacy, en fit usage pour une notice qu'il inséra au Magasin Encyclopédique (1800, tom. I, p. 369) , elle contient une traduction latine de quelques chapitres. Bruce donna' les deux autres manuscrits à la bibliothèque Bodleyenne à Oxford. En 1821, un dignitaire de l'église anglicane, professeur d'hébreu à l'université de cette ville , Richard Laurence, en publia une traduction (in-8°, xlviii et 2\U pages) , sous le litre de Mashafa Henve Nubig ; the Book of Enoch the prophet ; l'introduction et les notes que cet érudit a jointes à sa traduction forment la partie la plus intéressante de son travail dont M. Silvestre de Sacy

a rendu compte avec détail dans deux articles du Journal des Savants (septembre et octobre 1822, p. 545- 551, et p. 587-595).

Après avoir signalé les travaux dont le Livre d'Énoch a été l'objet, M. Laurence (1) établit que l'ouvrage retrouvé en Abyssinie dans une version éthiopienne , est le même que celui qu'a cité l'apôtre saint Jude, celui qui a été connu des écrivains ecclésiastiques de l'antiquité et dont plusieurs Pères ont invoqué le témoignage. Fabricius a indiqué une vingtaine d'auteurs différents qui en ont fait mention ; on remarque parmi eux Scaliger, Grotius, Cave, et un grand nombre d'érudits allemands.

La citation faite par saint Jude constate que le Livre d'Énoch a été composé avant l'ère chrétienne; d'un autre côté , il ne saurait avoir été écrit avant la captivité de Babylone ; l'auteur emprunte nombre d'idées et môme d'expressions au Livre de Daniel. Le traducteur anglais a cherché de son mieux à déterminer, au moyen d'explications de quelques passages allégoriques et passablement obscurs , que la composition de cet écrit se rapproche du commencement de l'ère chrétienne; et qu'elle a eu lieu durant les premières années du long règne d'Hérode-le- Grand. Toutefois , ainsi que

(1) Depuis cet érudit , d'autres écrivains se sont occupés du Livre dont nous parlons ; E. Murray a publié Enoch restitutus, (Londres , 1838 , 8°) ; et A. G. Hoffmann a mis au jour à Iéna en 1833, une traduction allemande du Livre d'Énoch avec de très-amples commentaires. L'écrit traduit et annoté par M. Pichard, le Livre d'Enoch sur l'amitié, Paris, 1 838, in-8°, est un recueil d'apophtegmes moraux, il n'a aucun rapport avec l'ouvrage découvert par Bruce,

l'observe fort judicieusement M. de Sacy , il peut rester une difficulté que M. Laurence ne s'est point dissimulée. Si le livre apocryphe mis par un faussaire sous le nom ^d'Énoch a été écrit à une époque bien peu éloignée de notre ère , comment , un siècle plus tard, au temps de saint Jude , avait-il acquis assez d'autorité pour que cet apôtre le citât sous le nom du prophète Énoch ? On pourrait répondre à cette question d'une façon assez simple , mais tout-à-fait conjecturale ; c'est qu'un livre apocryphe sous le nom d'Énoch pouvait exister depuis deux ou trois siècles ; des passages qui semblent se rapporter à des événements plus récents y auraient été ajoutés après coup et l'ouvrage aurait continué à porter le même nom. A l'appui de cette conjecture , on est en droit de faire remarquer que cet écrit se compose de plusieurs morceaux qui n'ont point entre eux un rapport bien sensible les uns avec les autres , et afin de remédier à d'évidentes transpositions , M. Laurence a cru devoir déplacer plus d'une fois un ou deux chapitres. Pour résoudre la difficulté que nous signalons , ce savant émet la pensée que l'époque assez récente du Livre d'Énoch pouvait être inconnue aux Juifs de la Palestine , parce que ce livre y avait été apporté d'une contrée éloignée comme un monument vénérable de l'antiquité et qu'il avait été reçu comme tel. C'est encore sur un argument pris du livre lui-même qu'il établit cette supposition. Voici la traduction de ce qu'il avance à ce sujet :

Le Livre d'Énoch est divisé en sections et en chapitres ; la division en chapitres a été faite assez arbi-

iraireinent et il n'y a point uniformité à cet égard entre les trois manuscrits.

La division en sections est fondée sur les divisions naturelles et intrinsèques du livre. Donnons-en une idée. La première contient six chapitres et peut se considérer comme une sorte d'introduction. C'est là que se trouve le célèbre passage cité par Saint-Jude.

La seconde et la troisième section (ch. 7-17 ) , renferment l'histoire des anges qui^ descendus sur la terre, ont eu commerce avec les femmes , ont donné naissance à une race de géants impies, et ont révélé aux hommes les sciences occultes (1). C'est le passage rapporté par le Syncelle. Le nom d'Énoch ne se rencontre pas une seule fois dans la deuxième section qui a l'apparence d'un récit et non d'une vision ou d'une prophétie.

On doit voir dans la quatrième section (ch. 17-21), une suite du récit qui l'a précédée ; la cinquième ( ch. 22-37 ) , offre une série de visions ; cinq anges expliquent successivent à Énoch les choses qui passent sous ses yeux.

Avec le commencement de la sixième section

(I) Cette tradition remarquable est basée sur un passage célèbre de la Genîse, cbap. VI, v. i. Nous n'avons pas ici à nous occuper de tous les efforts qu'ont tentés les commentateurs et les interprètes, ni des opinions diverses qui se sont produites à cet égard. Xous signalerons seulement une dissertation spéciale de G.-C. Horst {Zauber-Bibliothek , tom. v, p. i-UO), (Mayence, 1825). Voir aussi dom Calmet, Commentaire sur la Bible, 172A, tom. j, p. 60, J. de La Haye, Biblia maxima, 1660, tom. i, p. 71, et les commentateurs spéciaux de la Genèse, C. Hamer, J56i ; J. Férus, 1572; Pererius, 157/i; Fernandicus, 1623, etc.

(ch. 37-^5 ) , commence une suite de visions qui ne se termine qu'avec la douzième section ; celle-ci , assez peu étendue , ne renferme que deux chapitres (69 et 70) ; elle a pour objet l'enlèvement d'Énoch au séjour qu'habite la divinité, et sa présentation devant la majesté divine. Cette partie du livre est surchargée de répétitions : elle commence en ces termes :

« La vision qu'il vit , la seconde vision de sagesse que vit Énoch , fils de Jared , fils de Chalaléel , fils de Canan ( Cainan ) , fils d'Énos , fils de Seth , fils d'Adam. C'est ici le commencement de la parole de sagesse que j'ai reçue pour la déclarer et l'enseigner à ceux qui habitent sur la terre. Écoute depuis le commencement et comprends jusqu'à la fin les saintes choses que je profère en présence du Seigneur des esprits. Ceux qui nous ont précédés , ont trouvé bon de parler ; nous donc , qui venons après eux , ne cédons point le commencement de la sagesse. Jusqu'à l'époque actuelle, personne n'a été gratifié devant le Seigneur des esprits de ce que j'ai reçu, d'une sagesse proportionnée à la capacité de mon intelligence , et au bon plaisir du Seigneur des esprits ; ce que j'ai reçu en don de lui, est une portion de la vie éternelle , étant compris dans cent trois paraboles que j'ai rapportées aux habitants du monde. »

M. Silvestre de Sacy conjecture avec raison que ce nombre de cent trois est l'effet d'une erreur de copiste et qu'il faut lire trois paraboles.

Les seciions treize , quatorze et quinze contiennent un traité de la marche du soleil et de la lune , de la

division du temps en années , en mois , et en jours , des vents , de la lumière du soleil et de celle de la lune , traité rempli d'absurdités et où s'étale la plus complète ignorance. Il commence en ces termes :

« Le livre des révolutions des luminaires du ciel, suivant leurs diverses classes , leurs pouvoirs respectifs , leurs périodes , leurs noms , les places où ils commencent leurs cours , enfin leurs mois respectifs , toutes choses que m'a expliquées Uriel , le saint ange qui était avec moi , lui qui est chargé de leur conduite ; exposition complète de ce qui les concerne , conformément à chaque année du monde , pour toujours jusqu'à ce que soit effectué un nouvel ouvrage qui sera éternel. »

Nous ne citerons plus de cette partie du livre qu'un passage duquel il résulte que l'auteur fait l'année solaire de trois cent soixante-quatre jours invariablement et l'année lunaire de trois cent cinquantequatre, et qu'il semble connaître des périodes de trois, de cinq et de huit ans.

« La lune ramène toutes les années exactement , en sorte que leurs stations n'avancent ni ne retardent d'un seul jour , mais que le changement d'années a lieu, avec une exacte précision, en trois cent soixantequatre jours. En trois ans , il y a mille quatre-vingtdouze jours. Quant à la lune , elle n'a en trois ans que mille soixante-deux jours; en cinq ans, elle a cinquante jours de moins que le soleil , car en ajoutant aux mille soixante-deux jours (ceux de deux années), cela fait en cinq ans , dix-sept cent soixante-dix jours ; les jours de la lune montent , en huit ans , à deux

mille huil cent trente-deux jours. Car en huit ans, elle a quatre-vingts jours de moins que le soleil , et ces quatre-vingts jours sont la quantité dont (les années de la lune ) sont diminuées en huit ans. Alors Tannée devient vraiment complète , conformément à la station des lunes et à la station du soleil qui se lève dans les différentes parties ( du ciel ) qui s'y lève et qui s'y couche pendant trente jours. Ce sont là les conducteurs des chefs de mille , qui président à toutes les choses créées , et toutes les étoiles , avec les quatre jours qui sont ajoutés et ne quittent jamais la place qui leur est assignée , conformément à la supputation complète de l'année. Ces quatre-là sont quatre jours qui ne sont point compris dans la supputation de l'année. »

La section seize (ch. 82-84) s'ouvre par ces mots: « Jusqu'ici, mon fils Maihusalé, je t'ai raconté toutes les visions que j'ai eues avant toi , maintenant je vais te rapporter une autre vision que j'ai eue antérieurement à mon mariage. » Cette vision a pour objet le déluge.

On trouvera dans la dix-septième section (ch. 85-90), le long récit d'un autre songe qu'Enoch a eu également avant son mariage et qu'il raconte à son fils. C'est une histoire emblématique du monde jusqu'à Abraham et du peuple juif; elle commence à la naissance de Caïn et d'Abel, et se termine au règne d'Hérode-le-Grand.

La dix-huitième section formée d'un seul chapitre, renferme une exhortation d'Éuoch à ses enfants. Dans la dix-neuvième et dernière , le lecteur rencontre d'à-

bord une prédiction abrégée de tout ce qui doit arriver depuis le patriarche jusqu'à la fin du monde, et l'établissement du règne parfait de la justice ; toute la durée des temps y est divisée en semaines , ce qui est incontestablement imité de Daniel. Le déluge arrive dans la seconde semaine , l'élection d'Abraham dans la troisième ; la destruction du temple et la captivité de Babylone appartiennent à la sixième ; la destruction de toute iniquité et le règne de la justice sont les caractères de la neuvième; le jugement général, suivi de l'apparition d'un ciel nouveau , est fixé au septième jour de la dixième semaine. Il n'est pas facile de reconnaître les événements attribués par l'auteur à la septième et à la huitième semaine , ce qui toutefois serait important pour fixer l'époque à laquelle a été composé le Livre d'Enoch ou du moins cette portion de l'ouvrage. Transcrivons ce passage dont les expressions semblent déceler une main chrétienne :

« Après cela , dans la septième semaine, il s'élèvera une génération perverse ; ses œuvres seront en grand nombre , et toutes ses œuvres seront perverses. Durant la fin de cette semaine , le juste , choisi de la plante de l'éternelle justice , sera récompensé , et il leur sera donné (aux hommes) une septuple instruction concernant toutes les parties de la création. Ensuite, il y aura une autre semaine, la huitième, semaine de justice à laquelle sera donné le glaive pour exécuter le jugement et la justice contre tous les oppresseurs. Les pécheurs seront livrés entre les mains des justes, qui , pendant la fin de cette semaine , acquerront des habitations par un effet de leur justice , et la

maison du grand roi sera construite et élevée pour toujours. » Il est à croire qu'il faut voir ici les Juifs dans cette génération perverse, Jésus-Christ dans l'élu ; le glaive doit indiquer la destruction de Jérusalem, et la maison du grand roi est le symbole de l'église chrétienne.

Les chapitres 93 à 104 sont des exhortations aux j ustes et des menaces aux pécheurs , enfin le chap. 105 contient le récit du mariage de Lamech, fils de Mathusalé , de la naissance de Noé et des prodiges qui l'accompagnèrent. Énoch 3 consulté par Mathusalé , explique ces prodiges ; il prédit le déluge et la corruption du genre humain qui ne fera que s'accroître après cette catastrophe.

M. Silvestre de Sacy , prenant en considération l'antiquité du Livre d'Énoch , l'usage qu'en ont fait des écrivains respectables, l'autorité dont il a joui, les discussions auxquelles il a donné lieu , pensait que ces motifs étaient suffisants pour faire désirer une édition du texte éthiopien et pour amener le public éclairé à accueillir avec faveur une traduction complète de cet écrit qu'un petit nombre de savants de profession seuls connaissent encore.

Quant à la première partie de ce vœu , un célèbre hébraïsant d'outre-Rhin, Gésénius, et le révérend Laurence, avaient promis de publier ce texte original , mais jusqu'à présent , il n'a point vu le jour ; des publications semblables s'adressent à un si petit nombre d'érudits qu'un patronage efficace est indispensable pour décider un éditeur à en courir les risques.

Ce serait chose téméraire que d'entreprendre de

faire passer en notre langue la totalité du Livre qui nous occupe , mais du moins pouvons-nous en placer ici le début.

«Paroles de bénédiction d'Énoch qui a béni les élus et les justes qui doivent supporter le jour de l'affliction, rejetant les hommes pervers et impies. Énoch, cet homme juste qui était avec Dieu , prit la parole et dit lorsque ses yeux se furent ouverts et pendant qu'il contemplait la sainte vision dans les cieux : Voici ce que les anges m'ont fait voir :

C'est d'eux que j'ai entendu toutes choses , et c'est par leur secours que j'ai compris ce que je voyais , choses qui n'arriveront point dans la génération présente, mais dans une génération qui doit arriver dans un temps éloigné, relativement aux élus.

C'est pour eux que j'ai parlé et discouru avec Celui qui sortira de sa demeure, le Dieu du monde, saint et tout-puissant.

Qui foulera aux pieds la montagne de Sinaï , qui se montrera avec ses armées et se manifestera dans la force de sa puissance céleste.

Tous trembleront et seront saisis d'effroi.

Une grande crainte saisira les hommes jusqu'aux extrémités du monde. Les montagnes les plus élevées se troubleront, et les collines s'abaisseront, fondant comme le miel exposé à la flamme. La terre sera submergée , et tout ce qui est sur elle périra et le jugement viendra sur tous les hommes.

Mais il donnera la paix aux justes, il conservera les élus et il leur montrera la clémence.

Alors tous appartiendront à Dieu; ils seront heu-

rcux et bénis , et la splendeur de la tête divine les illuminera.

Voici qu'il vient avec dix mille de ses saints pour exercer le jugement et pour rejeter les impies et pour réprouver tout ce que les pécheurs et les impies ont fait et commis contre lui.

Tous ceux qui sont dans les cieux ont connu leurs œuvres.

Ils ont su que les luminaires célestes ne changent pas leurs voies, que chacun se lève et se couche en son rang, chacun à son époque déterminée , ne transgressant pas les ordres qu'ils ont reçus.

Ils voient que tout ouvrage de Dieu est immuable , se montrant à l'époque convenable. Ils regardent l'été et l'hiver , observant que toute la terre est pleine d'eau et que les nuages , la rosée et la pluie la fécondent.

Ils voient comment les lacs et les rivières s'acquittent chacun de leurs fonctions.

Mais vous, vous ne supportez point patiemment et n'accomplissez pas les commandements du Seigneur, mais vous transgressez ses ordres , et vous foulez aux pieds sa grandeur, et il y a dans vos bouches souillées des paroles de malédiction contre sa majesté.

Vous , pervers de cœur , il n'y aura nulle paix en vous.

C'est pourquoi vous aurez vous-mêmes vos jours en exécration , et les années de vos vies périront ; des douleurs perpétuelles se multiplieront , et vous n'obtiendrez pas de grâce.

En ces jours vous échangerez votre paix avec les

malédictions éternelles de tous les justes, et les pécheurs vous exécreront perpétuellement.

Les élus posséderont Ja lumière , la joie et la paix, et ils entreront, pour héritage , en possession de la terre.

Mais vous, impies, vous serez réprouvés.

Alors la sagesse sera donnée aux élus, qui vivront tous et qui ne retomberont pas dans le péché , cédant à l'orgueil ou à l'impiété, mais ils s'humilieront, possédant la prudence, et ils ne réitéreront pas la transgression.

Ils ne seront point condamnés pour tout le temps de leur vie , et ils ne mourront pas dans les tourments et dans l'indignation, mais la somme de leur vie s'accomplira, et ils vieilliront en paix , tandis que les années de leur félicité se multiplieront avec joie et en paix, pour l'éternité et pour toute l'existence de leur temps. . .

Il advint, après que les fils des hommes se furent multipliés en ces jours, qu'il leur naquit des filles d'une grande beauté.

Et lorsque les anges , les fils du ciel, les virent , ils furent pris d'amour pour elles 3 et ils se dirent entre eux : Allons, choisissons-nous des épouses de la race des hommes, et engendrons des enfants.

Alors leur chef Samyaza leur dit : Je crains que vous n'ayez pas le pouvoir d'accomplir ce dessein.

Et que je ne supporte seul le châtiment d'un crime aussi grave.

Mais ils lui répondirent, disant : Nous jurons tous.

Et nous nous obligeons par des serments mutuels que nous ne changerons point ce que nous proposons, mais que nous accomplirons ce que nous entreprendrons.

Et tous jurèrent et s'engagèrent par des serments mutuels.

Leur nombre était de deux cents qui descendirent sur le sommet du mont Armon.

Ce mont se nommait Armon parce qu'ils se lièrent par des serments (1).

Et voilà les noms des chefs : Samyaza, qui était le premier de tous , Urakabarameel , Akibeel , Tamiel, Ramuel, Danel, Azkeel, Sarakuyal, Asael, Armers, Batraal , Anane , Zavebe , Samsaveel, Ertael , Turel, Jomiael, Arazial (2).

(1) Rarmoz, en hébreu, venant de la racine Rarma, dont le sens est execrari, devovere.

(2) Il serait facile, en parcourant les écrits des démonographes, de dresser une très-longue liste des noms donnés aux esprits infernaux. En voici quelques-uns que nous prenons au hasard : Phizareroth, Amileckar, Reymonzorackon, Amazeroth, Aziel, Aomodel, Barchiel, Orphaniel, Cadmuël, Zadkiel, etc. Ces noms, ainsi que les formules d'invocation, contenues dans les livres de magie, offrent un mélange d'hébreu et d'arabe corrompus, joints à des expressions qui paraissent formées à plaisir, mais dont le fond se retrouve dans les idiomes de l'Orient; la langue grecque y laisse aussi sa trace. L'examen philologique de ces vocabulaires de l'autre monde pourrait conduire à quelques résultats dignes de l'attention des philologues. Afin de donner à nos lecteurs une idée de cette langue factice, nous empruntons à la Magie Noire, d'Herpentil (ouvrage imprimé au xvic siècle) , une adjuration adressée à l'un des compagnons de Lucifer : « Megasas gelem alip Hecon ô Hurain milus Helotim negiras amith Aresatos gemastas Permusai Astor Aluchaz Hacub Salalaga Almetabele aicabel Algir measti Rabol Haguisi Tirchasatus megarton alasaff algir abolil-

Ils prirent des épouses avec lesquelles ils eurent commerce, leur enseignant la magie et les enchantements, et la division des racines et des arbres (1). Et les femmes conçurent et elles enfantèrent des géants.

Lesquels avaient chacun trois cents coudées de hauteur. Ils dévoraient tout le travail de l'homme jusqu'à ce qu'ils ne pussent se rassasier,

Alors ils se tournaient contre les hommes pour les dévorer.

Et ils commencèrent à donner la mort aux bêtes, aux reptiles, aux poissons,, à se nourrir de leur chair, l'un après l'autre, et à boire le sang.

Alors la terre réprouva les injustes.

Azaziel enseigna aux hommes à fabriquer des épées, des boucliers et des cuirasses ; il leur apprit à fabriquer des miroirs, l'usage des parfums, des bracelets, des ornements,des pierres précieuses et de toutes les couleurs.

L'impiété augmentait, l'impudicité croissait, et tous transgressaient et corrompaient leurs voies.

Amazarak enseigna tous les enchanteurs , Barkayal les observateurs des astres , Akibeel les signes et Asaradel le mouvement de la lune.

Mais les hommes qui étaient opprimés par les géants crièrent, et leur voix monta au ciel.

Alors Michel et Gabriel, Raphaël , Suryal et Uriel, regardant du haut des cieux , aperçurent la multitude

back mirastatos AHnzod raedagasi zakorip segirot Rargastaton. »

(1) Consulter le traité de G. Wernsdorf, Exerc. hist. crit, de commercio Angelorum cum fdiabus hominum ab Judœis et Patribus PUitonisaniibus credito, Vitib, 1742, 4°,

du sang répandu sur la lerre et toute l'iniquité qui se consommait sur elle , et ils se dirent l'un à l'autre : Voici que la voix des clameurs qu'ils ont poussées est montée jusqu'à nous.

La terre privée de ses enfants crie jusqu'à la porte du ciel.

Et les âmes des hommes se plaignent , disant : Obtenez pour nous justice du Très-Haut. Et ils disent à leur Seigneur et Roi : Tu es le Seigneur des Seigneurs, le Dieu des Dieux, le Roi des Rois. Le trône de ta gloire est dans tous les siècles , et ton nom est sanctifié et célébré dans l'éternité. Tu es béni et glorifié.

Tu as créé toutes choses ; tu as pouvoir sur toutes choses , et toutes choses sont ouvertes et dévoilées devant toi. Rien ne peut t'être caché.

Tu as vu ce qu'Azaziel a fait, comment il a enseigné tout genre d'iniquité sur la terre et révélé au monde les secrets du ciel.

La terre entière a été remplie de sang et d'iniquité, et voici que les âmes des morts crient et qu'elles se plaignent jusqu'à la porte du ciel.

Leurs murmures montent, et elles ne peuvent échapper à l'injustice qui se commet sur la terre. Tu as connu toutes choses, avant qu'elles existent.

Tu as connu ces choses et ceux qui les ont accomplies ; cependant tu ne nous as pas parlé.

Que convient-il donc que nous fassions à cause de cela?

Alors le Très-Haut, Grand et Saint parla.

Et il envoya Arsajulaljurem au fils de Lamech.

Disant : Annonce -lui en mon nom ; expose-lui la fin qui est proche , car toute la terre périra ; les eaux du déluge la couvriront et détruiront tout ce qui est sur elle. Et enseigne-lui comment il peut se soustraire et comment sa race doit s'étendre sur toute la terre.

Et le Seigneur dit à Raphaël : Lie les mains et les pieds d'Azaziel, et jette- le dans les ténèbres et place sur lui des pierres aiguës.

Couvre-le de ténèbres, voile sa face pour qu'il ne voie pas la lumière.

Et au grand jour du jugement ordonne qu'il soit jeté dans le feu.

Restaure la terre que les anges ont corrompue, et annonce-lui la vie, parce que je veux la vivifier de nouveau.

Tous les fils des hommes ne périront pas ; la terre a été corrompue par la doctrine d'Azaziel ; charge-le de tout le crime.

Le Seigneur dit à Gabriel : Va vers les méchants, les réprouvés et les fils de la fornication , et excite-les les uns contre les autres. Fais qu'ils périssent, se tuant mutuellement, car la durée des jours ne sera pas pour eux.

Le Seigneur dit à Michel : Va et annonce à Samyaza et à ceux qui sont avec lui, quel est leur crime, car ils se sont unis aux femmes et se sont souillés de leur impureté. Et quand tous leurs fils auront péri et qu'ils auront vu la perte de ceux qu'ils aiment , enchaîne sur la terre les esprits coupables jusqu'au jour

du jugement et de la destruction , jusqu'au jugement qui amènera la consommation de toutes choses.

Alors ils seront jetés au fond de l'abîme de feu , et ils seront enfermés pour l'éternité.

Fais périr tout oppresseur sur la face de la terre et quiconque fait le mal.

La plante de la justice et de la droiture apparaîtra ; elle fleurira dans l'éternité avec allégresse.

Et alors tous les saints rendront grâce et vivront jusqu'à ce qu'ils aient eu mille fils , et tout le temps de leur jeunesse s'accomplira en paix. Et , en ces jours, toute terre sera cultivée dans la justice ; elle sera toute plantée et comblée de bénédiction.

Elle sera plantée de vignes, et les vignes donneront du fruit à satiété ; toute graine qui sera semée , donnera mille mesures pour une , et une mesure d'olives donnera dix fois de l'huile.

Purge la terre de toute oppression , de toute injustice, de tout crime, de toute impiété et de toute impureté.

Alors tous les fils des hommes seront justes, et toutes les nations me rendront les honneurs divins ; toutes me béniront et m'adoreront.

La terre sera purgée de tout crime , de toute peine et de toute douleur , et je n'y enverrai plus de déluge.

En ces jours, j'enverrai les trésors de bénédiction qui sont dans le ciel, et je les ferai descendre sur la terre sur tous les ouvrages et travaux des hommes.

La paix et l'équité s'associeront avec les fils des

hommes durant toute leur génération et pendant tous les jours du monde. »

Quelques mots encore sur divers passages du Livre d'Énoch et nous avons fini.

Au chapitre 57, il est fait mention des deux animaux gigantesques qui seront distribués aux élus pour leur servir de nourriture; l'un est mâle, c'est le Behémoth,ila pour séjour un désert inaccessible; l'autre est une femelle, leLéviathan; il habite dans les abîmes de la mer. L'apparition dans le livre d'Énoch de ces deux monstres sur lesquels les rabbins ont débité tant de fables (1) est une circonstance notable.

Le chapitre 68 renferme , ainsi que le fait remarquer M. Silvestre de Sacy , des détails curieux sur les secrets que les anges prévaricateurs ont enseignés aux hommes.

« L'un d'eux, Gadrel, est celui qui séduisit Ève et qui révéla aux fils des hommes les moyens de donner la mort, leur enseignant l'usage de l'épée , de la cuirasse et de tout instrument meurtrier.

» L'ange Penemue révéla aux fils des hommes l'amertume et la douceur.

(1) Voir, au sujet de ces merveilleux animaux, Bochart, Hierozoicon, liv. I, ch. VII. Quelques rabbins donnent au Léviathan une longueur de cinq cents stades; ce sont les plus modestes. Bochart ajoute : « ln tractatu Talmudico Bava Buthra, fol. 73, navis quœdam in dorso celi navigans iter ab una pinna ad alteram tertio die confecit. Taceo nugas de cetorum uno castrato, altero occiso et sale condito in adventum Messiae quem lalibus epulis, lauto convivio, suos excepturum sperant. » Des fables semblables avalent cours chez les Grecs; Athénée mentionne (liv. VIII), un poisson plus grand que l'île de Crète et destiné également à quelque banquet fantastique.

» Il leur ouvrit tout le secret de la sagesse, il leur enseigna l'écriture et l'usage de l'encre et du papier.

» Aussi ceux qui depuis le commencement du monde jusqu'à ce jour ont erré , se sont multipliés.

» Car les hommes ne sont pas nés pour établir leur foi par l'emploi de l'encre et du papier , mais ils ont été créés pour demeurer justes et purs à l'exemple des anges.

» Kasyade enseigna aux fils des hommes toutes les sciences perverses des esprits et des démons; les secrets réprouvés pour faire périr les enfants dans le sein de leurs mères et pour livrer les hommes à la morsure des serpents. »

Les idées cosmographiques qu'émet l'auteur du Livre d'Énoch mériteraient peut-être, malgré leur absurdité, d'être l'objet d'une discussion, en ce qu'elles font connaître quelles furent, à cet égard , durant une longue période , les opinions répandues dans la Judée et la Syrie. Cette géographie fantastique, d'après laquelle sept fleuves immenses arrosent la terre formée de sept grandes îles qui sortent du sein de la mer, pourrait donner lieu à de curieux rapprochements. Ce système astronomique devrait être étudié comme trace des phases qu'a traversées la pensée humaine.

« Le soleil a deux noms : Orjares et Timas; la lune en a quatre : Asonya, Ébla, Benase, Eraë. » Des anges, qu'Énoch désigne avec soin, président aux saisons, aux divisions de l'année, à la marche des étoiles.

Terminons en transcrivant le passage qui achève un écrit auquel on nous pardonnera de nous être arrêtés.

« Je conduirai vers une lumière éclatante ceux qui aiment mon saint nom, et je les placerai tous sur le trône de la gloire,, et ils seront honorés pendant tous les temps qui ne connaissent point de fin , car le jugement du Seigneur est équitable.

» Car il se montrera fidèle dans le domicile de la justice à ceux qui ont eu foi en lui. Et ils verront précipiter dans les ténèbres ceux qui sont nés dans les ténèbres. Les pécheurs pousseront des cris à cet aspect, mais les justes vivront dans la splendeur, et ce qui est écrit à leur égard s'accomplira aux jours et aux temps désignés.

« Ici se termine la vision d'Énoch le prophète. Que la bénédiction des prières et la grâce des temps prédestinés soit avec ceux qu'il aime. Ainsi soit-il ! »

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