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TESTAMENTS DES DOUZE PATRIARCHES

Cette composition paraît remonter aux premiers siècles de l'ère chrétienne , elle a trouvé place dans les volumineux recueils, connus sous le nom de Bibliothèques des Pères. Ce nom de testament vient de ce que chacun des enfants de Jacob donne à l'approche de sa mort de sages préceptes , ou fait entendre des prophéties, transmettant ainsi à sa postérité un legs précieux. J. B. Grabe inséra ces écrits dam un recueil publié à Oxford en 1698; il y joignit une longue préface que Fabricius a reproduite (tom. I , p. /i96-517). Il n'est pas douteux que l'auteur de cet ouvrage n'ait été un Juif converti. Origène l'a cité ; nous allons essayer d'en donner une idée.

« Transcription du Testament de Ruben , ce qu'il manda à ses fils avant de mourir dans la cent-vingtcinquième année de sa vie. Deux ans après la mort de Joseph , comme il était malade , ses enfants et les enfants de ses enfants, se réunirent pour aller le voir, et il leur dit: Mes enfants, je meurs et je vais dans la voie de nos Pères. Et voyant Judas, Gad et Àsser, ses frères, il leur dit : Soulevez-moi , mes frères, pour que je dise à mes frères et à mes fils ce que j'ai de caché dans mon cœur , car mes forces m'abandonnent. Et il les embrassa, et dit en pleurant : Écoutez, mes frères et mes enfants , prêtez l'oreille aux paroles de Ruben, votre père. J'atteste aujourd'hui le Dieu du ciel , le suppliant que vous ne marchiez pas dans l'ignorance de la jeunesse et dans la fornication à laquelle je me suis livré et j'ai souillé le lit de mon père Jacob. Je vous dis que Dieu m'a frappé d'une grande plaie en mes entrailles durant sept mois , et si mon père Jacob n'avait pas prié pour moi le Seigneur, j'aurais péri. J'étais âgé de trente ans, lorsque je péchais ainsi en présence du Seigneur, et durant sept mois , j'ai été malade jusqu'à la mort , et, dans le choix de mon âme, j'ai fait pénitence pendant sept années en présence du Seigneur. Je n'ai point bu de vin s ni de bière , et il n'est point entré de chair dans ma bouche, et je n'ai goûté à aucune nourriture qui m'eût délecté , car je pleurais à cause de mon péché qui était grand.

Maintenant écoutez-moi , mes fils, afin que je vous révèle ce que , dans ma pénitence , j'ai vu des sept Esprits de l'erreur. Sept esprits ont été donnés contre l'homme par Béliar, et ils sont les chefs des œuvres

de la jeunesse , et sept esprits ont été donnés dans la création pour que toute œuvre de l'homme soit en eux. Le premier esprit est celui de la Vie , celui qui constitue l'existence. Le second esprit est la Vue , et c'est de lui que vient le désir. Le troisième esprit est l'Ouïe , d'où résulte l'instruction. Le quatrième esprit est l'Odorat, et c'est celui qui donne le plaisir qui accompagne l'inhalation de l'air et la respiration. Le cinquième est celui de l'Élocution , d'où résulte la connaissance. Le sixième est le Goût, qui amène l'absorption des aliments et des boissons , et qui fortifie les hommes. Le septième esprit est celui de la Génération, et c'est lui qui a amené le péché par suite de la concupiscence du plaisir et qui séduit la jeunesse , dont l'ignorance est grande ; il l'égaré comme un aveugle qui tombe dans une fosse et comme une bete de somme qui se laisse choir dans un précipice. »

Le patriarche expose ensuite les opérations de ces Esprits et leur séjour dans diverses parties du corps humain ; il recommande à ses fils de ne point se laisser séduire par les femmes ; il avoue le péché qu'il commit lorsqu'il trouva Balla ivre et endormie. L'ange révéla ce crime à Jacob, et Rubcn n'osa ni regarder son père en face jusqu'au moment de sa mort , ni adresser la parole à aucun de ses frères. Il rappelle la tradition du Veillants ( vigiles ) , qui ne résistèrent pas, avant le déluge , aux charmes des filles des hommes, et qui les trompèrent , en se montrant à elles sous les traits de leurs maris.

Siméon confesse qu'il avait voulu faire périr son frère Joseph, dont il était jaloux; il recommande à ses

enfants de se tenir en garde contre les Esprits d'erreur et d'envie.

Le testament de Levi roule sur le sacerdoce et sur l'orgueil ; il y est longuement question des anges et de leurs diverses fonctions (1). On remarque un passage qui a occupé divers savants. « Et l'ange m'ouvrit les portes du ciel, et je vis le Temple saint., et le Très-Haut sur le trône de la gloire. Et il me dit : « Levi , je t'ai donné les bénédictions du sacerdoce jusqu'à ce que je vienne habiter au milieu d'Israël. » Alors l'ange me conduisit sur la terre, et il me donna le bouclier et le glaive , et il me dit : « Venge dans Sichen ta sœur Dina , et je serai avec toi , car Dieu m'a envoyé. » Et j'ai tué en ce temps les fils d'Emmor, comme il est écrit dans les tables des cieux. »

Ces tables des cieux ont été l'objet d'une dissertation spéciale de Dodwell que Fabricius a insérée tout au long dans son Codex pseudep. Vet., Test, t. I, p. 551- 559. Il pense que l'auteur du testament de Levi, a voulu parler de la loi mosaïque ; Richard Simon re-

(1) Le nombre des ouvrages relatifs aux anges est tel que J.-G.-Th. Grasse a pu remplir, de la simple énumération de leurs titres, neuf pages de sa Bibliolheca magica et "pneumatica. (Leipzig, 18/i3). Voici l'indication de quelques-uns des principaux ; nous nous garderons bien d'essayer d'en signaler ici le contenu ;

Casman, Angelographia, 1597.

Iihyzelius, Angelologia tripartita, 1722.

Engestroem, Angelologia judaica, 1737.

Ode, Comment, de Angelis, 1739.

Molineus, de Hierarchia Angclica, 16A6.

Chemnitius, Dissert, de Michaeli Archangeli cum diabolo ceriamine1 1653.

marque clans sa Bibliothèque critique (t. II, chap. 15), que les tables célestes où est écrit tout ce qui doit arriver dans l'univers sont une invention des gnostiques. Origène et Tertullien ont parlé d'une prière attribuée au patriarche Joseph où se trouvent ces mots mis dans la bouche de Jacob : « J'ai lu dans les tables du ciel tout ce qui vous arrivera à vous et à vos enfants. » Guillaume Postel assure avoir vu dans le ciel écrit en lettres hébraïques tout ce qui est dans l'univers. Mais il est fort permis de regarder Postel comme un fou.

Le Testament de Judas a pour titre : Du courage , de l'avarice et de la fornication ; le patriarche y fait un long récit de ses exploits guerriers contre les habitants de la terre de Chanaan. Au sujet de son aventure avec Thamar, il cite une loi fort étrange en vigueur chez les Amorrhéens (1). En pénitence de son péché, il s'abstint jusqu'à sa vieillesse de vin et de viande ; il recommande l'humilité et il inculque l'horreur de l'ivresse.

Issachar parle à ses enfants du danger de la gourmandise; il raconte l'histoire apocryphe d'un cadeau de mandragores changé entre Rachel et Lia. Il insiste sur les avantages du travail et sur l'importance de Fagriculture.

Les exhortations de Zabulon roulent sur la commisération et la miséricorde, vertus dont il a donné l'exemple en s'opposant au meurtre de Joseph ; celles de Dan concernent le mensonge et la colère. Nephla-

(1) Thamar ornata sponsalibus ornamentis ad portam civitatis sedit. Lex enim Amorrhaeorum est, nuplam prœsidere in fornicatione per septem dies juxta portam.

liin recommande à ses enfants la bienfaisance., Gad entretient les siens de la haine du péché et Aser des deux voies opposées : celle de la vertu et celle de la malice. Les récits et préceptes de Benjamin roulent sur la pureté de l'âme. Ces divers Testaments respirent une morale sage et irréprochable ; ils offrent un certain nombre de visions et de songes , cachet des écrits de ce genre.

Le patriarche Joseph était trop célèbre pour qu'on ne lui attribuât point quelques ouvrages de plus qu'à ses frères. On le fit auteur de divers écrits sur la magie et sur l'interprétation des songes, écrits qui subsistent encore parmi les manuscrits grecs que possèdent quelques vastes dépôts, et qui certainement ne trouveront jamais d'éditeur. Son Testament concerne l'affection fraternelle et la charité; c'est un écrit d'un mérite véritable, et il a attiré l'attention d'un littérateur aussi judicieux qu'instruit. Nous avons déjà eu l'occasion de le citer. M. Saint-Marc Girardin a fait de l'histoire apocryphe de Joseph le sujet d'une notice qui, après avoir paru dans un journal , a trouvé place dans ses Essais de littérature et de morale (1845, t. Il, p. 109 — 1/jl ). Nous ne reproduirons point ces pages remarquables ; nous ferons ressortir seulement, d'après elles, quelques-uns des traits les plus frappants de cette autobiographie du patriarche.

« Le soir que je fus vendu par mes frères, les Is- » maëlites me demandèrent qui j'étais, et moi, pour ne » pas accuser ni humilier mes frères, je répondis que » j'étais leur esclave. Alors le chef de la troupe me re- » garde et me dit : Tu n'étais point leur esclave , ton

» visage te dément Et il me menaça de mort si je ne » disais la vérité : J'étais leur esclave, répondis-je, et » je me tus. »

La discrétion et la vertu de Joseph frappent moins ici que la résignation avec laquelle il accepte l'esclavage. L'auteur du Testament n'a pas l'idée qu'il puisse y avoir du mérite en cette soumission. C'est un trait notable des mœurs antiques. Être réduit à l'esclavage , c'était un malheur dont nul ne devait se croire préservé.

La Genèse ne fait point un récit détaillé de la passion que la femme de Putiphar éprouva pour Joseph. Dans^ l'écrit apocryphe , il en est autrement. Joseph veut exhorter ses fils à la chasteté ; il raconte quelles attaques ont assailli la sienne , et combien de pièges et d'embûches lui a tendus l'Égyptienne , dont l'amour violent et agité, menace, supplie, passe brusquement d'un sentiment à un autre, et résiste à sept années entières de refus.

« Que de fois elle me menaça de la mort. Puis , à » peine avait-elle ordonné de me punir, elle démentait » ses ordres, elle me rappelait auprès d'elle pour me me- » nacer encore. Elle me disait : Tu seras mon maître, » le maître de tous mes biens, tu seras mon seigneur » et mon roi. Mais moi je me souvenais des comman- » déments de mes pères, et rentrant dans ma chambre, » je priais le Seigneur et je jeûnais.

» Un jour elle me dit : Tu ne veux pas m'aimer ? eh » bien ! je tuerai mon mari, et alors je t'épouserai. — » Quand j'entendis ces paroles, saisi de douleur, je dé- » chirai mes vêtements, et je dis : Femme, respecte le

» Seigneur, et ne fais poinf cette méchante action , ne » perds pas ton âme. Si tu persistes , je dénoncerai » ta pensée impie à tout le monde. Elle me pria en » grâce de ne point révéler sa faute , et elle s'éloigna. » Puis elle m'envoya, pour m'apaiser, des présents.

» Son mari la voyant ainsi abattue , lui dit : Pour- » quoi ton visage est-il désolé ? Elle répondit : Je souf- » fre du cœur, et ma respiration m'étouffe. A peine » était-il sorti qu'elle accourut à moi : Si tu ne m'ai- » mes, dit-elle, je m'étrangle, ou je me jette dans un » puits, dans un précipice. Je la regardais, l'esprit de » Bélial la possédait. Je priai le Seigneur , et je dis à » l'Égyptienne : Pourquoi es-tu troublée et hors de toi , » tes péchés t'aveuglent. Souviens-toi que si tu te tues, » Setho, la concubine de ton mari, frappera tes en- » fanls et détruira ta mémoire dans la maison. — Ah î » répondit-elle, tu m'aimes, puisque tu prends intérêt » à ma vie et à mes enfants. »

Voici les réflexions que suggère ce passage à M. Saint- Marc Girardin :

« Ceci me semble sublime î vos enfants auront une » belle-mère ! Cette seule parole renverse toutes les idées » de l'amante désespérée. Voilà son cœur changé. Ses » enfants frappés par Setho ! Quel discours., quelle élo- » quence contre le suicide ont valu ce mot-là ? Cette » femme qui venait furieuse, possédée par l'esprit » d'impureté , un mot l'a attendrie, un mot l'a guérie ; » elle se souvient qu'elle est mère , elle ne veut plus » mourir, elle se reprend à aimer la vie, elle espère » encore, elle espère même que Joseph l'aimera un jour, » et pourquoi ? c'est qu'il a pris intérêt à sa vie et à

» ses enfants. Ce mélange des sentiments divers qui » l'agitent est naturel et touchant; elle est mère, à la » fois, et amante.

» L'Égyptienne était belle , c'est Joseph lui-même

» qui le dit, et cela à son lit de mort, à cent-dix ans,

» entouré de ses enfants, et les exhortant à la chas-

» teté. Homère n'a fait nulle part un plus grand éloge

» de la beauté d'Hélène qu'en montrant les vieillards

» de Troye, ravis d'admiration quand ils la voient

» passer. N'est-ce rien, pour témoigner de la beauté

» de la femme de Putiphar, que ce souvenir de Joseph

» mourant à cent-dix ans? »

Le Talmud parle aussi des épreuves auxquelles fut soumis Joseph ; il raconte que la femme de Putiphar lui offrit mille talents d'argent qui furent repoussés avec indignation.

Fabricius a recueilli une autre légende relative à Joseph et qui raconte son mariage avec la belle Asseneth, fille de Pétéphris, ua des satrapes de Pharaon. M. Saint-Marc Girardin a donné une. analyse étendue de ce récit plus gracieux et plus riche d'imagination que ne le sont en général les écrits des légendaires. C'est un petit roman chrétien qui débute comme un conte des Mille et une Nuits, par la description des richesses contenues dans une tour où résidait Asseneth. Cette tour était entourée d'une grande tour circulaire, dont les murs, fort élevés, et construits de pierres énormes, livraient passage à quatre portes en fer que gardaient constamment dix-huit jeunes hommes armés. Pétéphris, instruit de l'arrivée de Joseph, le propose

pour époux à sa fille ; la fière princesse le rejette avec indignation ; elle veut s'unir au fils d'un roi ; mais à peine a-t-elle aperçu celui qu'elle a dédaigné qu'elle sent son cœur se troubler; ses genoux tremblent et elle se met à gémir. Joseph prie le Seigneur de la bénir, et Asseneth, émue de joie, de douleur, de crainte, retourne dans son appartement , elle déteste les faux dieux qu'elle a adorés et jette toutes ses idoles par une fenêtre. L'amour se mêle ainsi à la conversion religieuse ; on ne saurait démêler ce qui opère le plus dans le cœur d' Asseneth, de la grâce de Dieu ou delà beauté de Joseph ; les deux sentiments se confondent ; ils sont aussi imprévus l'un que l'autre. Joseph s'est absenté, mais un ange visite la princesse, Lui ordonne de quitter les vêtements de deuil dont elle s'est revêtue., et lui donne un rayon de miel blanc comme la neige et d'une délicieuse odeur; ce miel est celui que font les abeilles du paradis avec le suc des roses du ciel; il sera donné à ceux qui auront renoncé aux idoles. L'ange disparaît ensuite, mais, au même instant, arrive Joseph ; Asseneth se hâte d'aller à sa rencontre, et, l'ayant salué, elle lui dit les paroles de l'envoyé céleste et elle lui lave les pieds. Pharaon s'empressa de consentir au mariage de son ministre favori avec la princesse. La noce dura sept jours entiers avec de grandes fêtes, et, pendant ces sept jours, personne ne travailla en Egypte ; mais tout le monde s'y livra à l'allégresse (1).

(1) On lira avec plaisir, dans la Revue Indépendante , t. viii, livraisons du 10 et 25 mai 1847, un travail du docteur Perron, intitulé : Joseph, fils de Jacob, légende arabe.

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