‹ Les Evangiles et la critique au XIXe siècle (volume 2)Chapitre 22 sur 37 · LB8 ÉVANGILES · texte numérisé non relu

LB8 ÉVANGILES

saint JeâD^ sont autant de changements faits par les apôtres au récit de la vie de leur Maître.

Le juif de Celse appelle les évangiles 0{MTtpa ^vx^^o^s^mtol. Vos écritures. Il dit ensuite ce que ces Evangiles^ ces écritures contiennent. Puis, discutant un grand nombre de faits de la vie de Jésus ^ tels qu'ils y sont racontés^ il nie sa naissance miraculeuse d'une vierge , et lui donne pour père le soldat Panthère; il nie l'adoration des mages^ le massacre des Innocents^ la fuite en Egypte, les miracles^ la mort et la résurrection du Christ. Il attaque ses enseignements quil trouve absurdes et grossiers. En un mot, il prouve évidemment qu'il considère les livres saints du Nouveau Testament comme étant Fœuvre des apôtres et de leurs disciples immédiats. Cela est si vrai^ qu'il cite textuellement , tour à tour, les paroles de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jeao. Ainsi , c'est saint Matthieu qui a parlé seul de Tadoration des mages. Celse, rappelant ce fait pour le combattre, en emprunte le récit à cet apôtre : « Des Chaldéens, dit-il, avertis de la naissance de Jésus, seraient venus l'adorer encore enfant, ils auraient révélé à Hérode le motif de leur voyage, et Hérode, pour faire mourir Jésus, aurait condamné à la mort tous les enfants, venus au monde en même temps que lui. »

C'est saint Matthieu qui a parlé seul encore de la fuite en Egypte. Eh bien! Celse parle de ce fait pour s'en étonner, et il dit : « Pourquoi Jésus a-t-il fui en Egypte? Pour ne pas être mis à mort. Un Dieu peut donc craindre

QUATORZIÉHI LKÇOlf. S99

de mourir. » Gomme s'il faisait allusion à cet autre texte de saint Matthieu : Cum persequentur vos in cwitate ista, fugiie m aliam^^ il ajoute : « Un Dieu est obligé de se dén^r avec ses disciples et d'errer de ville en ville ! »

n rappelle une parole de sdnt Matthieu, lorsqu'il reproche à Jésus comme un acte d'intempérance d'avoir mM avec avidité Téponge imbibée de Tamer breuvage qu'on lui offrit.

t^ lEofln Gehe ne fait-il pas allusion au verset 8 du cfaapitieT de saint Luc, quand il dit que les apôtres, selon yk Evangiles, sont notoirement infâmes, puisqu'ils se roconnaissent eux-mêmes comme tels? Saint Pierre a en éitti dit à Jésus : « Ext a me quia ftomo peccator stim *. x>

Quant à saint Marc, Celse relève vingt fois des passages qui lui sont communs avec saint Matthieu. Enfin^ il est Impossible de méconnaître une allusion à l'évangile de saint Jean dans le reproche qu'il fait aux chrétiens d'appeler le Christ Verbe de Dieu. Tbv Otbv toû Ofoû tlvat aùToXo^cv. «Comment, dit-il, osez-vous appeler Verbe de Dieu un homme battu de verges et crucifié? » Saint Jean étant le seul évangéliste qui ait parlé du sang qui jaillit du côté de Jèlua^ c'est à son récit que Celse fait allusion, quand il ^t: «Ce sang était-il, pouvait-il être le sang d'un Dieu ?i» Enfln^ le philosophe anti-chrétien , raillant le Christ^ l'appelle ^ et àxiietta, noms que saint Jean seul lui a donnés.

Cdse ne cite guère les évangélistes par leur nom.

* s. Matth , ch. x, f 23.

> S. Luc, ch. V, j^ h.

300 LES ÈVAMGIIJIS.

Ce n'était Fusage de nommer un auteur, ni chez les ennemis^ ni chez les défenseurs du christianisme. Ainsi saint Cyprien, si l'on en excepte son livre des témoignages contre les iuitSf ne nomme jamais dans ses ouvrages les auteurs des textes qu'il cite et qu'il emprunte à la sainte Ecriture. Saint Cyrille d'Alexandrie en a agi de même. Saint Clément ne nomme qqe deux ou trois fois les évangélistes dont il répète textuellement les paroles.

J'aurais pu, Messieurs, pour en revenir à Celse, multiplier les citations. Celles que^ j'ai faites suffisent pour vous convaincre qu'il regardait comme étant l'œuvre des apôtres les livres du Nouveau Testament.

Il est donc vrai que, cinquante ans après la mort de saint Jean, non-seulement nos Evangiles étaient connus des chrétiens, mais même des païens; que, de plus, ces der« niers n'avaient jamais élevé un doute sur leur authenticité. Eh bien I Messieurs, j'affirme que si, à cette époque, il était impossible aux ennemis du christianisme d'attaquer l'origine de nos Evangiles, de leur donner pour auteurs des faussaires, il est mille fois plus impossible aux ennemis du christianisme, au dix-neuvième siècle, de tenter avec succès une pareille entreprise. J'en appelle aux adversaires du second siècle contre ces adversaires d'aujourd'hui. « Salus exinimicis nostris. x> Je ne veux d'autre preuve de l'antiquité de nos Evangiles, disait saint Jérôme, que les aveux de Celse et de Porphyre. C'est cette preuve que je vous ai donnée. Messieurs : je n'en veux point fournir d'autre aujourd'hui.

QDrnzIÉME LEÇON. 301

PREUVES EXTRINSÈQUES DE L'AUTHENTiaTÊ DES ÉVANGILES. Les Ebionites.

Messieurs ,

Quand un tribunal veut juger un homme, il appelle les témoins du fait sur lequel il veut se prononcer^ témoins à charge, témoins à décharge, les amis et les ennemis. Il les entend ions, il compare leurs témoignages qui souvent se contredisent : cette contradiction ne Tétonne ni ne le désespère; la vérité a des caractères incommunicables. Cest après avoir recueilli avec calme toutes les déposition^ que sa conviction se forme et qu'il prononce tranquillement la sentence. Si on veut juger de Tauthenticité d^un livre ancien, placé dans les conditions des Evangiles^ il faut l'examiner d'abord en lui-même, puis dans ses rapports avec l'histoire et avec les monuments. Il faut enfin évoquer les témoins de ce livre, apprécier et classer leurs dépositions; et ce n'est qu'après avoir pesé tous les témoignages, que la critique peut, elle aussi, se prononcer et formuler son jugement.

(Test/Messieurs^ ce que nous voulons faire avec un soin scrupuleux; il s'agit de former notre conviction et de porter un jugement éclairé. Nous serons moins embarrassas que les tribunaux dont je vous parlais tout à Fheure, car les témoignages que nous recueillerons, loin de se con-

30S LES ÉVARGILIS.

tredire , s'appuient mutuellement. Nous sommes occupés en ce moment à entendre nos adversaires. Dans la dernière leçon , nous avons pris acte des dépositions des philosophes païens , de celles de Celse en particulier. Nous avons vu que cet écrivain de la seconde moitié du second siècle n'avait rien su, rien ouï de ce remaniement des Evangiles que Ton prétend être précisément l'œuvre de ses contemporains : nous avons vu qu'il n'avait pas songé un instant à attaquer l'authenticité de ces livres vénérables : comme tout le monde, il les attribue constamment aux Apôtres. Il avait pourtant un grand intérêt à signaler leur origine suspecte, si elle eût été telle. C'eût été détruire l'autorité des Evangiles. Si ces livres étaient Toeuvre de quelques faussaires, ces faussaires étaient les contemporains de Celse ^ et celui-ci ne pouvait manquer de les découvrir. Au lieu de chercher par des insinuations malveillantes à défigurer la vie de Jésus , que son incomparable grandeur défend victorieusement^ il n'avait qu'à la nier; au lieu de calomnier le caractère des Apôtres, qui par leur vie et leur mort prouvent assez leur sincérité, il n'avait qu'à séparer leur cause de celle des misérables faussaires qui avaient fabriqué une œuvre d'iniquité. Or, MessieurSi^^

Celse n'a rien fait de tout cela : ses écrits sont là pour l^t

tester. Au contraire, il suppose toujours, nous l'avons "^\ ■ l'authenticité des Evangiles. Hiéroclès^ Julien l'Apostat,^ ^ ont plus tard reproduit, copié même textuellement ses ar- ■* guments contre le christianisme; mais comme lui, U^^^ croyaient à l'authenticité des li^TCS du Nouveau Testament;===^'

Après avoir fait comparaître les philosophes devant le tribunal de la critique, introduisons les hérétiques.

Les hérétiques ne sont pas moins ennemis des enseignements catholiques que les philosophes païens : on peut même dire qu'ils sont animés contre eux d'une haine plus ardente. La guerre civile est la plus acharnée de toutes les. guerres, les inimitiés entre frères, les plus implacables deç inimitiés. Si donc les Evangiles sont une œuvre de supercherie accomplie au second siècle^ les hé rétiques du second siècle et du premier la démasqueront. Les catholiques invoquaient contre eux les paroles du Nouveau Testament; les hérétiques n'ont, pour se défendre, qu'à faire connaître l'origine coupable du livre oii sont puisées les citations.

Eh bien ! Messieurs , non-seulement les hérétiques ne portent aucune accusation contre l'origine de nos livres sacrés, mais ils en supposent toujours, eux aussi, l'authenticité. On peut diviser en deux classes les hérétiques dont le témoignage importe à la question qui nous occupe : les Ebionites et les Gnostiques. Les sectes ébionites et gnostiques sont sans cesse rappelées dans les débats modernes relatifs à Thistoire des premiers siècles. Les écoles allemandes de notre temps ont dirigé de ce côté leurs études, et la nouvelle critique cherche à dénaturer les faits. Il importe donc de se former une idée juste de ce qu'étaient ces hérésiarques. Aujourd'hui, nous parlerons seulement des Ebionites.

Quiconque a lu les Actes des Apôtres et les Epitres de

saint Paul aux Galates et aux Corinthiens, sait qu'un grave dissentiment s'éleva au sein deTEglise naissante. Un parti juif s'était formé à Jérusalem, qui prétendait que les païens convertis, les Gentils^ devaient être assujettis à la loi de Moïse, notamment à la circoncision et à Tobservance des règles touchant les viandes et les impuretés légales. Saint Paul protesta de toutes ses forces contre ces prétentions. Saint Pierre s'interposa; et, au concile de Jérusalem, il fut décidé que les pratiques juives, n^étant plus désormais nécessaires au salut ^ les Gentils n'y étaient point obligés ; toutefois, les Juifs pourraient les suivre s'ils le voulaient. 11 fallait, dit Bossuet, enterrer avec honneur la synagogue.

Saint Paul craignait, avec raison, que certains Juifs trop attachés aux pratiques cérémonielles, ne fissent douter et ne doutassent bientôt eux-mêmes de Tefficacité des mérites du Christ. Ses prévisions furent trop tôt réalisées.

Un nombre considérable de chrétiens, attachés aux pratiques de la loi, se séparèrent de TEglise et formèrent la secte des chrétiens judaïsants; c'est le nom qu'on lui donna. Ils se partagèrent en deux classes. L'une, celle des Pétrîniens^ pratiquait à la fois la loi chrétienne et la loi cérémonielle. Elle confessait que le salut venait seulement du Christ, dont elle admettait la naissance miraculeuse et la divinité. Elle fut appelée secte des Nazaréens. Uautre classe se sépara complètement de la doctrine de TEglise; elle nia, et la divinité de Jésus-Christ, et sa naissance miraculeuse d'une vierge par Topéralion du Saint- Esprit. Elle ne reconnaissait à Jésus, pour le distinguer

des autres hommes, qu'une seule prérogative, celle dV TOir été le Christ promis. Cette secte, qui n'était pas seulement schismatique , mais encore hérétique , porta le nom de secte des Ebionites. On croit qu'elle se forma à Jérusalem, lorsque les judaïsants^ au milieu desquels s'était développé de plus en plus l'élément pharisaïque, refusèrent d'accepter Siméon pour successeur de saint Jacques sur le siège épiscopal de Jérusalem. Après la prise de cette ville, ils se réunirent aux Esséniens, appelés aaàsi Elkéséens ^dd bm '':a, fils de la vertu cachée; et la secte des Ebionites fut constituée.

n est dans l'essence d'une erreur de développer ses conséquences, et ce groupe de Juifs esséniens et chrétiens avait, vers le milieu du second siècle, un symbole théosophique, qui se trouve assez nettement formulé dans les fausses homélies dites clémentines y et dans les récognitions.

On s'est beaucoup occupé des Ebionites depuis l'étude des fausses clémentines.

Voici la doctrine des Ebionites du second siècle, de ceux dont nous allons invoquer le témoignage, avec celui des Nazaréens, en faveur des saints Evangiles. Elle est empreinte de spéculations gnostiques, comme vous vous en coniraîncrez plus tard lorsque nous étudierons le gnosticisme. Les Elkéséens , très-amis des spéculations orientales, avaient greffé leurs erreurs particulières sur les doctrines générales de la gnose. Ils reconnaissaient formellement Tunilé de Dieu ordonnateur de toutes choses, digne par conséquent des adorations des hommes et des

anges. Toutefois , la création qu'ils admettaient n^était point la création ex nihilo; ce n'était point le dogme chrétien^ d'après lequel Dieu a fait de rien le ciel et la terre. Ils soutenaient réternité de la matière, émanée, quanta ses quatre éléments^ du Dieu tout-puissant, et formant son corps. — Dieu n*a point créé le monde par une action immédiate, mais par Fentremise d'une sorte d'iiypostase ou de personne divine, appelée oo<pîa. Cette personne, dans le langage ébionite^ était le bras droit de Dieu, un démiurge, x»p ^f\\Lvi»i^^wwL Tè ir«v. Le démiurge crée tout par syzygies ou par couple, unissant deux éléments opposés dans leur action, de sorte que l'un corrige les œuvres de Tautre; Télément mâle rectifie les œuvres de l'élément femelle. Cette succession d'êtres , émanant les uns des autres , est du gnosticisme pur. Le démon , réputé femelle, et le Fils de Dieu formaient une syzygie. Le démon n'est point radicalement méchant. 11 est le bras gauche de Dieu , tandis que le Fils de Dieu est le bras droit. Trois prophètes ont été les instruments vivants de la révélation divine : Adam, Moïse et le Fils de Dieu. Mais le Fils de Dieu n'est point Dieu. — La morale des Ebionites était fort sévère. Il fallait éloigner de soi , autant que possible y les souillures de la matière : point de viande, point de vin, point de mariage, sinon entre juifs. — Leur constitution ecclésiastique, quant à la hiérarchie, était celle de l'Eglise catholique : ils admettaient les évêques^ les prêtres et les diacres. Saint Pierre remplaçait le roi Jésus-Christ à Jérusalem, et saint Jacques,

son successeur, est appelé : iwiaîtoiro; t^; à^ia; iwcXïjffîoç.

QUIiNZIÉME LEÇON 307

Tels étaient les Ebionites : on voit comment ils s'étaient éloignés graduellement du judaïsme pur, comment l'élément gnostique, mélangé d'Essénisme, était de- Tenu prépondérant, et enfln^ quel abîme les séparait de FEglise catholique. Quant à leur nom , il leur Tenait^ d'après les uns, de leur chef Ebion; d'après les autres, de la première communauté de Jérusalem qui était ainsi appelée. Peut-être devaient-ils cette appellation à leur attachement pour une loi indigente et pauvre, la loi juive. Eblon veut dire pauvre. Cérinthe paraît avoir appartenu à leur secte.

Les Nazaréens, c'est-à-dire les juifs p^^rmee^w croyaient à la divinité de Jésus-Christ et à la vertu suffisante de ses mérites pour le salut. Ils suivaient cependant avec un scrupule excessif la loi juive, à laquelle ils attachaient trop d'importance, et formaient une communauté schismatique.

Voilà donc deux sectes, ennemies à divers degrés de TEglise catholique. Nées dès le premier siècle, elles étaient puissantes au second ; elles subsistaient encore au temps d'Eusèbe, et même au temps de saint Jérôme.

Quel est leur témoignage touchant les Evangiles?

Recueillons d'abord celui des Ebionites. Il semble. Messieurs, qu'une secte aussi éloignée de l'enseignement de Jésus-Christ et de celui des Apôtres, n'aurait dû accepter aucun des Evangiles, et les rejeter tous, puisque tous la condamnaient. Cependant les Ebionites ne l'ont point fait : ils se sont rencontrés en cela avec les

Gnostiques. Je crois, Messieurs, que s'ils se déterminèrent à garder au moins quelque partie du Nouveau Testameqt, ce fut à cause de la vénération des premiers chrétiens pour les vénérables écrits laissés par les Apôtres. Dès le premier moment, ces livres acquirent une telle importance^ qu*on se fût placé, en les rejetant, dans une condition trop évidente d'incrédulité et d'infériorité. Les Ëbionites en choisirent un, celui qu'ils pensaient leur être le moins opposé, celui de saint Matthieu. Deux choses cependant devaient leur déplaire : d'abord les textes qui condamnaient manifestement leurs erreurs; ensuite, l'absence de toute parole qui confirmât leur doctrine. Us remédièrent à ces deux choses , en supprimant les textes qui leur étaient contraires, et en interpolant des commentaires qui leur étaient favorables. Mais, malgré ces suppressions et ces additions, l'évangile de saint Matthieu, à l'état de mutilation où ils l'avaient réduit, pouvait encore servir à les réfuter. Les réflexions que je viens de faire sont celles mêmes de samt Irénée dans son livre contre les hérésies. Vous savez, Messieurs, que saint Irénée écrivait dans la seconde moitié du iV siècle. C'était un disciple de saint Polycarpe et de Papias. Il vint dans la Gaule, vers 177, fut évêque de Lyon, après saint Pothin, et souffrit le martyre , sous Septime Sévère, vers Tan 202, 11 était donc contemporain des Ëbionites, etsonténaoin gnage a une grande autorité. Voici quelques-unes de ses paroles : Tanta est autem circa Evangelia hœc firmitas, ut et ipsi hœretici testimonium reddant m y et ex ipsis

urmsquisque eorum conetiir suant confirmare doctrinam. Ebionœi etenim eo Evangelio^ quod est secundum Matthœtim, soloutenteSy ex illo ipso convincuntur ^ non recte prœsumentes de Domino \ Dans le même traité, saint Irénée dît encore : Qui autém dicimtur Ebionœi consentiunt quidem mundiim a Deo factum^ eaquœ sunt erga Dominum, non similiter ut Cerinthus et Carpocrates opinantur. Solo autem eo, quod est secundum Matthœum Evangelio utuntur et apostolum Paulum récusant , apostatam eum legis dicentes -.

Eusèbe et saint Jérôme racontent comme un fait de notoriété publique que les Ebionites se servaient de révangile de saint Matthieu, qu'ils appellent tantôt

EÙa-y-^'c'Xtov xaTa MaTÔaîov , et tantôt eôa-y^tov xaô' 'Eêpaîouç. Cet

Evangile fut, en effet, écrit en syro-chaldéen. Mais entre les mains des Ebionites, il subit des mutilations et des altérations considérables. C'est ce qu'affirme saint Epiphane : Igitur in eo^ quod pênes illos est y Matthœi Evangelio , quanquam ne tntegrum quidem illud habent, sed adidteratum ac mutilum^ idque ipsum hebraicum vocant ^ Saint Ëpiphane prouve cette affirmation par des citations et des comparaisons. Nous savons par lui que les Ebionites avaient supprimé les deux premiers chapitres; et leur Evangile commençait par ces mots : Factum est in (iïebus Herodis régis, etc.

* s Irénée, adv. haereses, 1. m, ch. xi, § 7.

* S. Irénée, adv. haereses, 1. i^ ch. xxvi, § 2.

* S. Ëpiphane, xxx, ch. 13.

Ici, Messieurs, une difficulté s'élève peut-être dans vos esprits, et vous me dites : les saints Pères accusaient les Ebionites d'avoir mutilé en plusieurs endroits l'évangile de saint Matthieu, mais à leur tour les hérétiques ne soutenaient-ils pas que les catholiques y avaient fait des interpolations ? les saints Pères accusaient les Ebionites d'avoir ajouté des textes étrangers à saint Matthieu^ mais les Ebionites ne reprochaient-ils pas aux catholiques de les avoir supprimés?

Messieurs, aucune discussion ne s'élevait sur ce point entre les Ebionites et les Pères. Les Ebionites niaient l'autorité des Apôtres; ils les accusaient de s'être trompés, de n'avoir point compris Jésus leur Maître et d'avoir faussé sa doctrine. C'est pour cela qu'ils avaient modifié le texte de saint Matthieu; ils l'avaient fait publiquement et s'en glorifiaient.

La preuve de ce fait nous est donnée par Eusèbe. Symmaque, le traducteur de l'Ancien Testament, était Ebionite. Il écrivit un commentaire de saint Matthieu, et son livre était plein d'invectives centre l'évangéliste ; mais on n'y trouvait pas un mot contre les prétendues interpolations; Symmaque ne supposait même rien de pareil. Voici le texte d'Eusèbe : Sciendum porro est^ Symmachum qui unus ex illis interpretibus fuit, Ebio-

nceum fuisse Exstant certi etiamnum commentarii

Symmachi in quitus, adversus Evangelium Matthœi acriter disputans supradictam hœresim adstruere videtur. Atque hos Symmachi commentarios una cum illis sacrai

Scripturce interpretationibus ab eodem elaboratis, testatur Origefies se a Juliana quadam accepisse ^ Quand saint Matthieu semblait favorable aux Ebionitcs, Symmaque le louait; quand Tévangélisle les condamnait, le commentateur se déchaînait contre lui. Saint Jérôme mentionne aussi ce commentaire à la fois louangeux et hostile de saint Matthieu^ mais ni lui ni personne ne nous disent que les catholiques aient été accusés par les Ebionites d'avoir altéré les Evangiles. Cette accusation, au reste, était impossible. Pourrait-on aujourd'hui accuser les catholiques d'avoir altéré la Vulgate depuis cinquante ans? Certainement non. On produirait par milliers les exemplaires des siècles passés , et leur identité avec ceux qui s'impriment aujourd'hui serait manifeste. On ferait appel aux souvenirs des anciens, on interrogerait les Eglises, et Taccusation retomberait sur ses auteurs. Il en était de même au second siècle. Si les catholiques avaient été accusés d'avoir altéré les Evangiles, ils en auraient appelé au témoignage unanime des Eglises, ils auraient mis en présence des textes nouveaux les textes anciens, et leur identité étant manifeste, il ne serait revenu que de la honte à leurs accusateurs.

Ne vous étonnez pas, Messieurs, si j'insiste sur ce fait; il est pour nous une occasion de connaître la différence qui existe entre le système d'accusation employé à cette époque contre l'Eglise et celui dont on use contre elle aujourd'hui.

' Eusèbe, Hist. eccl., vi, 17.

Mais si les Ebionites, nous disent nos modernes adversaires, ne se servaient que de l'évangile de saint Matthieu, ne prouvaient-ils pas par cela qu'ils déniaient aux autres toute authenticité ? — Les Ebionites ne se servaient que deTévangile de saint Matthieu, parce que c^était le seul auquel ils avaient jugé utile de faire subir de prétendues corrections ; mais ils ne contestaient pas pour cela l'authenticité des autres : ils en niaient seulement Fautorité. On peut s'en convaincre par le texte de saint Irénée cité plus haut. Us rejetaient les écrits de saint Paul qu'ils appelaient un apostat : Paulumrectcsant^apostatamlegis eum dicentes. Pourquoi? parce qu'il déclarait inutile désormais au salut l'accomplissement de la loi cérémonielle.

Les Ebionites^ qui repoussaient avec passion l'autorité de saint Paul, devaient traiter de la même façon Tévangile de saint Luc, disciple de cet Apôtre. Quant aux évangiles de saint Marc et de saint Jean, ils ne leur faisaient qu'un reproche, celui de ne montrer ni l'un ni l'autre un zèle suffisant pour la loi cérémonielle des Juifs, lis ne les rejetaient pas comme altérés, falsifiés, ou comme ayant des sources douteuses; non, ils les récusaient à cause de la doctrine qu'ils renfermaient ; ils ne niaient point leur origine et leur existence, mais ils en estimaient peu le contenu. C'est Eusèbe qui nous l'affirme : Sohim autemEvangelium iltud quod est secundum Matthœum amplexi^ reliquaparvifaciebanty t«v xowr«v ffp.i)cpov iiroi&ûrro Xcî^ov ^.o Bien

^ Eusèbe^ Hist, eccL, ni, 27.

QUINZiiME LEÇON. 3i3

plii8^£aint Epiphane nous apprend qu'ils admettaient Tauthentidté des autres évangiles et qu'ils s'en servaient pour combattre l'autorité des Apôtres : Prœterea Apostolorum alios (ictus conferurU in quibusplttrima sunt [juxta illos) impietatis vestigia , ut vel Paulum ipsum accusare non erubescant mendacissimis quibusdam sermonibuSj quos falsorum ex illo grege Apostolorum error atque improbitas excogitavit *. Vous le voyez, ils accusent saint Paul d'avoir répété une doctrine qu'il avait entendue dans le collège des Apôtres. Symmaque combattait de la même façon les livres saints dans ses commentaires surlaBibte: Eusèbe et Origène nous ont fait connaître ces attaques.

Les Nazaréens n'avaient, comme les Ebionites, qu'un Evangile , to xaO' *£gpaiou; EùATY^xicv , différent pourtant du leur, et même ne contenant peut-être que quelques légères interpolations.

Si ces deux sectes sont regardées par saint Jérôme comme ayant un évangile commun, c'est uniquement, je le présume, parce que leurs évangiles portaient le même titre.

Nous avons sur TEvangile des Nazaréens plusieurs témoignages ; celui de saint Irénée d'abord : Et suscipiunt qtddem etiam ipsi [Nazareni) Evangelium secundtim Matlhœum : nom hoc solo etiam ipsi, velut Cerinthus et Merinthus^ utuntur. Appellant autem ipsum Evangelium secundum Eebrœos, sicut rêvera habent. Quod Maithœus solus hebraice et hebraicis litteris in novo Testamento Evangelii editionem et prœdicationem fecit *.

* s. Epiphane, adv. hœreses, xxx, § 16. — * s. Iréuée, adv. haereses.

Nous avons le témoignage de saint Jérôme : In Evangelio juxta Hebrœos quod chaldaico syroque sermone, sed hebraicis litteris scriptum est , quo uiuntur usque hodie Nazareni *. Saint Jérôme avait traduit cet évangile de rhébreu syro-chaldéen en grec, et il en a parlé plusieurs fois.

Nous pouvons mentionner enfin saint Epiphane : Est vero pêne illos [Nazarœos] Evangelium secundtmi Maithœum hebraice scriptum et quidem integerrimum. Hoc enim certissime protU hebraicis litteris initio scriptum est in hodiemum tempus usque conservant. Verum illud nescio num genealogias illas amputaverint *.

Messieurs, j'ai commencé par produire devant vous le témoignage de la plus ancienne hérésie, celle des premiers juifs convertis. Peutrêtre prit-elle son origine dans un sentiment respectable^ dans la vénération de la loi mosaïque ; mais cet attachement d'abord honorable devint bientôt excessif. Le caractère de cette hérésie ne dépassa pas d'abord celui d'une simple divergence, mais elle dégénéra rapidement en une opposition hostile. La scission s'opéra le jour où les gentils furent déclarés affranchis de la loi de la circoncision. L'erreur alla depuis toujours se développant jusqu'à ce qu'elle revêtit la forme d'un système arrêté et décidément condamné.

Les hérésies commencent au berceau du christianisme, elles se sont attachées à lui depuis sa naissance : elles l'ont

* s. Jérôme, adv. Pelag., l. m, ch. 1. 2 S. Epiphane, haereses, xxix, 9.

surveillé^ épié, toujours accusé. Si donc les Evangiles étaient l'œuvre de coupables faussaires^ les hérétiques se seraient emparés de ce fait comme d'une arme offensive ; le vice de Torigine du Nouveau Testament ne pouvait leur échapper : c'eût été pour eux un bonheur et un profit de dévoiler la fraude. L*ont-ils fait? Non, ils ont toujours supposé l'authenticité si gênante pour eux des Evangiles. Afin de combattre leur autorité ils ont accusé les Apôtres d'illusion et d'erreur; maisquant à l'authenticité des quatre Evangiles^ ils l'ont admise manifestement. Les Ebionites du premier siècle, Messieurs, ne pouvaient manquer d'être bien informés, et leur témoignage est deux fois impartial à l'égard des livres qui les condamnaient : pouvez-vous vous refuser de proclamer après eux que nos Evangiles sont authentiques ?

Je vous disais, Messieurs, dans la dernière leçon, que le témoignage des philosophes païens, en faveur de l'authenticité de nos Evangiles , acquérait une grande force à cause de la situation fausse que leur créaient leurs aveux. Julien et Celse étaient réduits à prétendre que Jésus-Christ avait été un imposteur et que les Apôtres avaient joué le rôle de fourbes ou d'imbéciles I Les aveux des Ebionites entraînaient contre eux des conséquences semblables. Il leur fallut soutenir que saint Paul avait manqué d'intelligence et saint Jean de perspicacité I Saint Paul et saint Jean des esprits grossiers I A qui les Ebionites pouvaientils persuader de telles énormités? Ils ont cependant préféré adopter cette tactique désespérée plutôt que de nier

Fauthenticité des écrits de saint Luc et de saint Jean : tant celle-ci était manifeste , inattaquable au ii*" siècle de notre ère I Le témoignage des Ëbionites a donc^ comme celui des philosophes païens, une puissance péremptoire. Nous étudierons dans la prochaine leçon les témoignages empruntés aux Gnostiques.

PREUVES EXTRINSÈQUES DE L'AUTBENTICITÉ DES ÉVANGILES. Les Marcionites.

Messieurs y

Vous savez que nous avons ouvert une enquête sur Torigine des Evangiles^ et nous avons appelé en témoignage les ennemis de TEglise. Les philosophes païens se sont présentés à nous les premiers ; puis est venu le tour des hérétiques, et nous avons entendu dans la dernière leçon le témoignage des Ebionites.

Les Ebionites , chrétiens judaïsants du premier et du second siècle^ n'admettaient qu'un seul de nos Evangiles^ celui de saint Matthieu : encore avouaient-ils eux-mêmes lui avoir fait subir de nombreux changements. Mais en reconnaissant les additions et les suppressions qu'ils ont faites, ils fournissent une preuve nouvelle de l'intégrité de saint Matthieu. Les Ebionites connaissaient saint Matthieu, puisqu'ils le mutilaient ; et s'ils le mutilaient , c'est qu'ils avaient eu entre les mains un texte original, texte conservé par les catholiques et que ceux-ci leur opposaient. Au reste, les hérétiques de cette époque procédaient sans hypocrisie. Ils avouaient leur intention de réaliser au sein du christianisme la prépondérance de la loi mosaïque, et ils disaient tout haut leur ambition, ne rougissant pas de la violence et du radicalisme de leurs moyens.

318 LES EYAISGILES.

Les Apôtres s'étaient trompés , selon eux, en introduisant une loi nouvelle et en proclamant la fin de l'ancienne^ et les novateurs se présentaient hardiment comme les réformateurs de Tœuvre apostolique. Non-seulement ils connaissaient l'évangile de saint Matthieu, mais ceux de saint Luc, de saint Marc et de saint Jean, puisqu'ils les citaient et qu'ils en combattaient les enseignements.

Les Nazaréens , nous l'avons dit , ont fourni un témoignage non moins satisfaisant : ils ne niaient pas , comme les Ebionites , la divinité de Jésus , et conservaient intégralement, d'après saint Epiphane, l'évangile de saint Matthieu : integerrimum evangelium. Ils viennent ainsi suppléer à ce qu'il y a d'imparfait dans le témoignage des Ebionites : les aveux réunis de ces deux sectes de juifs mal convertis sont un éclatant témoignage en faveur de l'origine apostolique de nos livres saints.

Passons aux témoignages des hérésies gnostiques du second siècle.

Permettez-moi de vous donner d'abord une idée générale du gnosticisme : en voyant combien ces hérésies s'éloignent de la doctrine chrétienne , vous comprendrez mieux la valeur de leurs témoignages en faveur des livres du Nouveau Testament.

La Gnose, -^vôffiç, a été mise par les Apôtres, dès le commencement de la prédication de l'Evangile, en regard de la simple foi , ^laTiç. Mais les Apôtres donnaient à ce mot un sens bien différent de celui que lui attribuèrent plus tard les hérétiques. Les Apôtres entendaient par

pwaiç une connaissance approfondie des yérités chrétiennes : c'était le fruit d'une sainte et humble méditation , à laquelle pouvait s'élever tout esprit réfléchi et de quelque étendue.

Les hérétiques, au contraire, entendaient par gnose une science secrète et cabalistique, qui était le privilège de quelques initiés. Le peuple ne leur paraissait capable que d'un enseignement littéral et grossier. Les Gnostiques seuls possédaient les raffinements du savoir, et ils créaient des systèmes qui les élevaient dans des régions où la foule ne les pouvait suivre. Us connaissaient , eux , les réalités ; le peuple réglait sa foi d'après de vaines apparences. Us découvraient dans les textes un sens qui consacrait tout ce qu'il leur plaisait d'imaginer. C'est çinsi que Philon, à l'aide d'une allégorie forcée et pleine de mystères, découvrait le platonisme daus la Bible. Les Gnostiques allaient jusqu'à prétendre savoir plus et mieux que les Apôtres : ils avaient seuls compris les enseignements du Christ ; et seuls ils étaient capables de les bien reproduire.

Leurs conceptions philosophiques, qu'ils croyaient si supérieures à la simple doctrine chrétienne enseignée par les Apôtres, étaient cependant moins originales qu'on ne le supposerait au premier coup d'œil. C'est à tort que les Gnostiques s'enorgueiUissaient de leur système, car ils ne pouvaient en revendiquer l'invention. Ceci ne les empêchait pas de regarder de haut le simple chrétien qu'ils appelaient tantôt psychique, tantôt hyhque, c'est-à-dire homme dominé par l'âme animale, par les apparences et la matière»

Les problèmes qu'ils s'efforçaient de résoudre étaient d'un ordre transcendant. D'où vient le mal? Qu'est-ce que la matière? Comment le monde a-t-il été formé ? Comment l'esprit et la matière se trouvent-ils associés? Comment peut-on affranchir le premier de la domination de la seconde? Comment l'homme peut-il être sauvé et accomplir son retour vers Dieu ? Le christianisme répondait à toutes ces questions ; mais les solutions catholiques étaient trop simples. Le mal, dit le christianisme, a pour cause le mauvais usage de la liberté. La matière, le monde, le cosmos est le produit de l'action créatrice de Dieu. L'homme retourne à Dieu par le Christ, en suivant les préceptes qu'il a donnés, et en s'appliquant la vertu des mérites de sa rédemption. Les Gnostiques trouvaient cette solution vulgaire et insuffisante : c'était au platonisme et aux doctrines de Flnde et de la Perse qu'ils demandaient le dernier mot de ces grands problèmes. Ils prenaient seulement au christianisme l'idée de la rédemption. Leur système se composait donc de christianisme et de philosophie païenne : les proportions , toutefois , n'étaient pas égales dans ce mélange bizarre , et les Gnostiques étaient plus philosophes que chrétiens. Aussi , à l'exception des Marcionites , ils formaient des écoles et non des églises.

Tous les Gnostiques faisaient du dualisme la base de leur cosmogonie. Ils supposaient deux principes, Dieu et la matière éternelle. Tantôt ils admettaient, avec Platon, une matière toute passive, inerte, amorphe; tantôt ils supposaient, avec les Perses, que la matière était le mal

lai-même : dans Tun et Tautre cas^ ils en faisaient le siège d'une puissance maui^aise. Pour eux^ Dieu et la matière étaient non-seulement deux principes distincts, mais deux principes ennemis. C'était avec horreur qu'ils prononçaient le mot gxyj ! matière. Un gouffre infranchissable la séparait de Dieu. Comme ils ne voulaient pas cependant dénier à celui-ci toute influence sur celle-là, ils cherchaient à mettre en rapport ces deux termes extrêmes. Les Gnostiques d'Egypte plaçaient entre Dieu et la matière une série déterminée d'êtres intermédiaires, ou éons^ tous émanés de Dieu, et décroissant en puissance et en perfection, à mesure qu'ils s'éloignaient du premier principe et se rapprochaient davantage de la matière. Parmi ces éons^ sortes d'esprits sortis de Dieu par voie d'émanation, ils distinguaient un démiurge ^ créateur du monde. C'était lui qui avait informé la matière et créé les hommes. 11 s'était déshonoré en se chargeant de cette mission ingrate et avait compromis sa sainteté. Comment toucher la matière, en effet, sans en être souillé? Aussi le démiurge est en général fort mal traité dans les théories gnostiques. Elles le font tantôt absolument, tantôt partiellement mauvais. Toutes s'accordent à dire qu'il a injustement emprisonné le principe spirituel dans la matière ; qu'en associant les âmes des hommes à des corps, il a commis un acte sacrilège, posé le principe du malaise, de la souffrance et du péché. L'homme est donc une créature malheureuse, contradictoire dans sa nature, vouée au péché et à la douleur. Cette victime de tant de maux a ému de

compassion un eV?^^ supérieur, qui estvenu la délivreretla racheter, et cet éon est le Verbe fait Christ. Je dis fait Christ et non pas fait homme, car il n'aurait pu se faire homme qu'en s'associant à la matière, qu'en se souillant par conséquent et en se dégradant : le corps qu'il avait revêtu n'était qu'un fantôme de corps, disaient les Docètes : \\ était formé, selon d'autres gnostiques, d'une substance très-subtile, éthérée et céleste. Ils affirmaient enfin que ce corps avait été créé pour servir le Verbe, à la manière d'un instrument , mais qu'il n'était pas uni hypostatiquement avec lui. Ils disputaient donc sans s'entendre pour déterminer la nature du corps sous lequel le Verbe est apparu, mais tous croyaient que le Christ est venu sauver les hommes. — Par quel moyen ? par la Gnose, c'est-à-dire par la connaissance de l'origine céleste de l'homme , par celle de sa captivité dans la matière, et des moyens de son afi^ranchissement. Quiconque, après lui, possède cette science est pneumatique. Ils ajoutaient à la connaissance de la Gnose des règles de vie fort sévères : elles commandaient un ascétisme exagéré; elles interdisaient tout plaisir des sens, elles condamnaient même le mariage. Puisque la matière était mauvaise, il fallait lui imposer un frein, la soumettre, la terrasser, la détruire. Cette œuvre était-elle possible? Evidemment non. — Ceux qui le reconnaissaient n'évitaient une exagération que pour se précipiter dans une autre plus dangereuse encore. Ils soutenaient qu'il fallait triompher de la matière, non point en diminuant ses rapports avec elle et en la fuyant, mais en

allant droit à elle, en la prenant corps à corps, en Tétouffant dans les voluptés, en épuisant toutes ses forces dans Tardeur de l'assouvissement. Ils estimaient souveraine cette manière de vaincre la matière, et cette méthode immorale, ils l'appelaient antinomie. C'était de Toméopathie morale, ou plutôt un effroyable libertinage masqué sous les dehors de la piété.

Il faut ajouter cependant, pour être juste, que ce fut le petit nombre des Gnostiques qui donna dans ces excès. De telles énormités ne peuvent se répandre et devenir populaires. Par la volonté de Dieu, la voix de la conscience protesté contre toutes les exagérations : la nature est plus forte que les systèmes.

En résumé, voici les principes du Gnosticisme : le dualisme dans le monde ; Dieu et la matière, le bien et le mal. Entre ces deux extrêmes, des êtres émanés du bon principe s'engendrent les uns les autres, et leur bonté diminue en raison de la distance qui les sépare de Dieu. G*est l'un de ces êtres intermédiaires qui a créé le monde et emprisonné l'âme humaine dans un corps d'iniquité. Un éon supérieur est venu affranchir cette captive, lui révéler son état, lui apprendre une science, la Gnose ; lui indiquer le moyen de gouverner le corps, l'ascétisme. Les systèmes gnostiques, vous le comprenez, ne pouvaient être exposés dans une forme logique ; ce n'était point une série de propositions évidentes, étroitement liées les unes aux autres ; non , la forme de ces systèmes était tout apocalyptique : c'était celle que la pensée revêt volontiers

en Orient, et elle consistait en tableaux, en personnifications, en allégories. Le pMlonisme et le néo-platonisme se retrouvaient dans le Gnosticisrae.

Maintenant, Messieurs^ ne faut-il voir là que des rêveries puériles, de pures débauches de Timagination orientale, indignes de l'histoire et de l'attention d'un homme sérieux?

Mon avis est qu'il faut y voir autre chose. A travers des erreurs et des exagérations évidentes, il faut discerner de grandes vérités. Sous une forme fantastique , en effet , la philosophie orientale est profonde. Oui, Messieurs, la philosophie de la Perse, de l'Inde et de TEgypte professait de grandes vérités, défigurées sans doute, mais cependant reconnaissables : la chute originelle , la dégradation de l'homme dans l'état et la condition où il naît , et le besoin de sa réhabilitation. Pour elle, l'homme était tel que l'a dépeint le poète :

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux , L'homme est un roi tombé, qui se souvient des cieux.

La philosophie orientale avait le sentiment de la grandeur de rhomme et de sa misère ; elle nourrissait l'ambition de le guérir de Tune et de lui faire reconquérir l'autre. Le Brahmanisme et le Bouddhisme accomplissent leurs évolutions sur cette base qui est aussi celle du christianisme. La philosophie grecque et la philosophie moderne ne descendent point à ces profondeurs. L'idée de la chute et celle de la rédemption leur sont étrangères. Trop satisfaites d'elles-mêmes et de l'humanité, ces philosophies n'ont jeté qu'un regard superficiel sur les misères et les

dégradations humaines. Âristote, au milieu des splendeurs et des gloires du siècle d'Alexandre , nos philosophes modernes , jouissant du bien-être social créé par le christianisme , n'ont point \u de près , n'ont point étudié à fond les abaissements et les malheurs de l'homme. Il n'en pouvait être ainsi en Orient, le pays des esclaves, des castes, de l'avilissement de la femme, de l'oppression brutale de la faiblesse par la force. Les esprits sérieux ne pouvaient se contenter d'une philosophie qui trouvait l'esclavage tout naturel , faisait de la misère et de la dégradation des uns la condition du bien-être et de la dignité des autres. Les Orientaux cherchaient à s'expliquer les infortunes de rhomme et ses abaissements étonnants par la domination illégitime d'un principe mauvais ; au-dessus de tous ces malheurs , ils faisaient planer une espérance , celle d'une rédemption. Le christianisme apportait au monde la solution de ces énigmes terribles sur lesquelles s'étaient exercés en vafn les plus pénétrants esprits. Cette solution, les Gnostiques l'acceptaient ; mais accoutumés au syncrétisme, qui, depuis Alexandre le Grand, mêlait les spéculations orientales aux spéculations grecques ; attachés aussi aux idées cabalistiques, égyptiennes ou syriennes, ils unirent dans un mélange bizarre les philosophies dé l'Orient et les dogmes chrétiens. Ces demi-convertis, au lieu de renoncer aux systèmes dont ils avaient été jusquelà si épris, cherchèrent au contraire à leur donner la prédominance sur l'élément chrétien. Ils livrèrent, pour leur assurer cette domination, une lutte acharnée. S'ils avaient

triomphé, le monde serait devenu dualiste ou panthéiste. Saint Paul et saint Jean les combattirent sitôt qu^ils sç montrèrent. Plus tard, saint Irénée, Origène, Tertullien, Eusèbe, saint Ëpiphane, les déclarèrent les ennemis mortels de la foi. C'est donc à bon droit que je les place parmi les ennemis de l'Eglise, et que je classe les témoignages qu'ils vont tout à l'heure déposer en faveur de nos Evangiles parmi ceux de nos adversaires. Ce que je vous ai dit de leur doctrine vous fera mieux apprécier leurs aveux, et vous aidera aussi à les comprendre.

Aujourd'hui, je viens vous parler des Marcionites, secte gnostique qui eut de nombreux partisans et organisa une Eglise , dressa autel contre au,tel et espéra se substituer à FEglise apostolique. Les phases diverses qui marquent Fexistence de cette secte, depuis son berceau jusqu'à sa mort, occupent Tespace de temps qui s'écoula entre le deuxième et le cinquième siècle. Marcion , son fondateur, naquit vers le commencement du second siècle, dans la province du Pont, en Asie Mineure. Sinope fut sa patrie. Le gnosticisme , qui prit naissance dans le voisinage de la Perse et de la Palestine, avait-il déjà pénétré jusque-là? C'est un problème. Ce qui est certain, c'est que Marcion, d'abord catholique , fut obligé de quitter Sinope : il vint à Rome, où il trouva Cerdon. Cerdon, syrien de naissance, habitait Rome sous le pontificat de Hygin, et il y répandit le gnosticisme. Comment et pourquoi Marcion se fit-il disciple de Cerdon ? Les catholiques contemporains de Tertullien nous fournissent une réponse à cette question.

Marcion avait été autrefois à Sinope un fervent catholique. Mais sa vie s'était bientôt démentie. 11 avait commis une faute honteuse en déshonorant une vierge chrétienne qu'il avait séduite. Il était parti pour Rome afin d'y cacher ^ honte et ses regrets, et y obtenir l'absolution de son péché. Mais là^ rencontrant des délais et des difficultés, il se serait peu à peu éloigné des catholiques et aurait enfin embrassé les doctrines de Cerdon. Il faut observer, Messieurs, que les Pères attribuent souvent la perte de la foi à la perte de l'innocence des mœurs ; et, en effet, Torage des passions a préludé souvent au naufrage de la foi. Néanmoins les hérétiques protestent contre cette histoire de la chute de Marcion.

La corruption de Tesprit peut en effet avoir quelquefois une autre cause que la corruption du cœur. Pour concilier le récit des uns et la protestation des autres, les Allemands ont eu recours à une allégorie. Il arrive souvent, disentils, que les Bères accusent les hérétiques d'avoir violé une vierge. Mais celte vierge est toute mystique ; cette vierge est la foi chrétienne que les hérétiques corrompent. Quoi qu'il en soit de cette explication, qui ne semble pas trèssûre, au moins pour le cas présent, Marcion, suivant le témoignage très-précis de TertuUien, s'attacha à Cerdon. U accepta son système, se l'appropria et le développa principalement sous le rapport éthique.

Le systèmfe de Marcion est une réaction violente contre le système des Ebionites. Vous savez que ces derniers maintenaient contre saint Pierre et saint Paul l'obligation

de la loi ancienne. Le Dieu de la Bible, Jéhovah, seul^ était Dieu. Jésus-Christ^ à la vérité, était le Chriât-Messie, mais ce Christ-Messie n'était qu'un homme, né sans miracle de la Vierge Marie. — Dans le système de Marcion, au contraire, Jéhovah est un Dieu subalterne, une émanation déjà éloignée de son principe divin, un éoriy un démiurge qui a emprisonné lésâmes dans la matière; c'est le principe du mal sur la terre, l'auteur des infortunes auxquelles l'humanité est en proie. Jésus-Christ lui, est l'éon libérateur qui a délivré Thomme de la servitude de la matière et lui a révélé la gnose. Voilà le point de départ du système de Marcion à Fégard de nos saintes Ecritures. L'Ancien Testament, disait-il, est tout entier composé en Thonneur de Jéhovah : c'est donc un mauvais livre. Il cherchait à prouver cette étonnante proposition, en relevant et en rapprochant tous les textes, qui, mal compris, mal interprétés , pouvaient montrer que le Jéhovah des Hébreux était, en effet, un dieu anthropomorphe, injtiste, jaloux, colère, vindicatif et cruel. Le Nouveau Testament, au contraire, était, ajoutait-il, digne de tous les respects, car il célébrait la vie de Jésus, de ce Dieu miséricordieux, doux, tendre, qui avait appelé à lui toutes les nations et affranchi rhomme de la dure loi des Hébreux. Entre ces deux Testaments, il y avait, suivant Marcion, un infranchissable abîme.

Une grande difficulté s'élevait contre le système de Marcion. Dans nos saints Evangiles, Jésus montre un grand respect pour la loi de Moïse : il n'est pas venu la détruire,

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a-t-il dit, mais Taccomplir. Le divin maître en appelle sans cesse au Dieu d'Abraham, dlsaac et de Jacob, qu'il nomme son père, à Moïse et aux prophètes qui ont préparé sa venue. Pour résoudre cette difficulté, Harcion s'inspira de l'exemple des Ebionites. Ceux-ci avaient rejeté les Evangiles qui n'étaient pas assez juifs; il rejeta ceux qui Tétaient trop^ selon lui. Les premiers avaient mutilé l'évangile de saint Mathieu, le seul qu'ils eussent conservé ; Harcion mutila^ à son tour, Tévangile de saint Luc, le seul qu'il respectât. Car même les parties du Nouveau Testament choisies par les hérétiques pour étayer leurs systèmes condamnaient ces systèmes. Saint Luc était trop juif pour les Harcionites; saint Mathieu ne Tétait pas assez pour les Ebionites. — La raison pour laquelle Marcion adoptait entre les quatre Evangiles celui de saint Luc, est bien facile à trouver. Saint Luc était disciple de saint Paul, et saint Paul prêchait Tinutilité des observances mosaïques pour le salut. Cette préférence donnée à saint Luc permettait à Marcion d'invoquer contre les Juifs Tautorité des disciples de saint Paul. On pense qu'au moment où Marcion prêchait ses erreurs à Rome , il existait une réaction violente contre les chrétiens judaïsants, et que Thérésiarque profita de cette disposition des esprits.

Permettez-moi, Messieurs, d'établir parles aveux de Marcion lui-même, d'abord, qu'il a mutilé saint Luc; ensuite, qu'il ne niait point l'authenticité des trois premiers Evangiles, se bornant à les rejeter comme judaïsants. Nous n'avons plus malheureusement, pour éta-

blir nos preuves, aucun écrit de cet hérésiarque; mais les Pères qui Font cité et réfuté , au moment où ses disciples étaient répandus dans tout l'empire romain, nous ont fait connaître ses opinions.

Je lis dans saint Irénée, son contemporain : a Marcion, de la province du Pont, succédant à Cerdon, a ajouté à la doctrine de cet hérésiarque j il a blasphémé impudemment ie Dieu qu'ont proclamé la loi et les prophètes, le représentant comme avide de maux et de guerres, plein d'inconstance et de contradiction... Marcion a mutilé l'évangile de saint Luc, retranchant la généalogie du Christ et beaucoup de vérités doctrinales dans lesquelles Jésus reconnaît manifestement le Dieu créateur pour son Père; se proclamant, lui Marcion, plus véridique que les Apôtrès , auteurs des Evangiles , le faisant croire à ses disciples , et leur mettant dans les mains non l'Evangile, mais une partie de FEvangile. Il a mutilé de même les épîtres de saint Paul , retranchant tout ce que cet apôtre a dit de Dieu créateur du monde , Père de Jésus-Christ , et toutes les prophéties annonçant l'arrivée du Seigneur *• »

Je lis ailleurs dans le même ouvrage :

a Marcion et les autres hérétiques rejettent la tradition, se disant non-seulement plus sages que les prêtres , mais plus sages encore que les Apôtres. Ceux-ci, suivant eux, auraient mêlé les choses légales de l'Ancien Testament aux paroles de Jésus-Christ, et les paroles de Jésus-Christ à celles du démiurge. Eux seuls, ces hérétiques ont

* s. Irénée, Traité contre les Hérésies^ 1. 1, ch. xxvii, § 2.

découvert la vérité et la possèdent sans mélange Voilà

ce qui s'appelle blasphémer sans pudeur \ »

Plus loin, saint Irénée ajoute : «Les Apôtres, disent les Marcionites, sentaient et pensaient comme des juifs; mais ces hérétiques se déclarent plus véridiques et plus prudents. Ils se sont mis donc à mutiler les Ecritures , choisissant celles-ci, écartant celles-là, n'acceptant pas même en entier les parties qu'ils ont adoptées. Ils n'estiment légitime que ce qui a passé sous leurs ciseaux : Hœc sola légitima esse dicunt^ quœ ipsi minoraverunt *.

Saint Irénée disait donc à Harcion , sans que ni lui ni ses disciples aient essayé de le démentir : a Vous rejetez le Nouveau Testament, à l'exception de saint Luc et d'une épître de saint Paul I »

Il est permis de conclure que Marcion connaissait tout le Nouveau Testament, ce qu'il en acceptait comme ce qu'il en rejetait. S'il en condamnait une partie, n'allez pas croire que c'était parce qu'elle manquait d'authenticité ? Non, Messieurs, Marcion rejetait tout ce qui lui paraissait trop favorable à la loi ancienne. Quant à sa prétention d'être mieux informé que les Apôtres, elle est ridicule, et je ne m'y arrête pas. Je dégage de ces prétentions l'aveu de Marcion que les Apôtres sont les auteurs des Evangiles, et cet aveu me suffit.

TertuUien a écrit aussi contre les Marcionites, au moment où leur erreur était le plus répandue. Il reproche à

* s. Irénée, liv. m, ch. ii.

* Id , liv. III, ch. XII, § 12.

Marcion d'avoir tu tout ce que saint Matthieu dit des Mages et d'Hérode, et tout ce que saint Luc rapporte de l'adoration des bergers. Puis il ajoute : « De quelle autorité as-tu agi de la sorte ? — Es-tu prophète ? Montre-le, Marcion, et prophétise. — Es-tu apôtre? Montre-le par des signes publics. — Es-tu un homme apostolique? Mais alors, parle comme les Apôtres. Si tu es simplement un chrétien, crois donc à l'enseignement traditionnel des chrétiens. Situ n'es rien de tout cela, je te dirai : tu es mort, puisque tu ne crois pas ce qui fait vivre. Tu as été chrétien, mais tu ne l'es plus; tu as renié ce que tu croyais, ainsi que tu l'avoues toi-même dans une lettre, in quadam epistola^. Ailleurs, TertuUien parle encore de cette lettre dans laquelle Marcion déclare avoir mutilé de sa propre main Tévangile de saint Luc : Igitur rescindens quod credidisti^ jamnon credensrescidisti,.. Et tuinon negant^ et nostri probant!.. Quod erat traditum rescindens^ quod erat verum rescidisti ' .'

Il est donc manifeste, par le témoignage de Marcion luimême, qu'il a retranché des Evangiles ce qui gênait son hérésie. TertuUien le dit en vingt endroits. Citons-le une dernière fois : Si Scripturas opinioni tuœ resistentes non de industria alias rejecisses, alias corrupisseSy confudisset te in hac specie evangelium Joannis^ prœdicans Spiritum columbœ corpore delapsum desedisse super Dominion '.

On ne peut donc douter , d'abord, que les Marcionites

« Tertul. de carne Christi.

2 Tertul., Marc, iv, 4.

5 Tertul. de carne Christi, ch. m.

n'aient altéré saint Luc; que Marcion n'ait connu les autres Evangiles, quoiqu'il ne les cite textuellement nulle part. Le fait nous est attesté par tous les Pères. Ainsi , on voit dans saint Irénée que Marcion accuse les Apôtres : Apostolos admiscuisse ea quœ sunt legalia Salvatoris verbis. Or, parmi les évangélistes, il se trouve seulement deux apôtres, saint Matthieu et saint Jean. C'est donc à ces deux apôtres qu'il fait 4ci allusion, et à saint Paul luimême. Dans son traité contre Marcion, Tertullien lui reproche de rejeter saint Matthieu comme favorisant trop la loi ancienne. « Cependant, lui dit-il , vous admettez avec saint Luc que Jésus a dit au lépreux : Allez, présentezvous au grand prêtre. Jésus parlait ainsi pour accomplir la loi. Pourquoi refusez-vous de recevoir l'évangile de saint Matthieu ? parce qu'il contient cette parole de Jésus : Non vent solvere legem sed adimplere. Et l'apologiste termine en disant : Constat dixisse illum, quia et fecit. Jésus a pu dire ce qu'il a fait. »

Au commencement du siècle dernier. Messieurs, un allemand, Eichorn, et dans le nôtre, des savants de l'école de Tubingue, ont prétendu que l'évangile selon saint Luc, altéré par les cathoUques, avait été rétabli par Marcion dans sa pureté première. Le fait avancé était grave. Il a été soumis à une vérification scientifique qui en a montré le peu de fondement. Stor et Hug ont à peu près rétabli, d'après les textes nombreux de Tertullien et de saint Epiphane, l'évangile de saint Luc d'après Marcion. Saint Epiphane surtout avait facilité ce travail en faisant avec

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